Jean Meïssa Diop
22 Août 2001
Dakar — Quand le pape Jean Paul II, profitant d'un séjour au Sénégal, est allé à Gorée demander pardon à l'Afrique pour la traite négrière, d'aucuns ont pu se demander pourquoi. Cette demande, c'est non pas parce que le pape est un originaire d'un continent européen qui a pratiqué l'esclavage, mais parce que l'Eglise dont il est le chef a eu, par le biais des chrétiens et de certains de ses prélats, une responsabilité dans la traite négrière. C'est une vérité historique, reconnaît le président de l'association Présence chrétienne Théodore Ndiaye, par ailleurs membre du Conseil pontifical pour les laïcs et président de Caritas-Sénégal, qui fait entendre la voix des chrétiens dans ce débat sur les réparations que réclament certains Africains au titre des torts causés à l'Afrique.
Théodore Ndiaye : Ce débat engagé à la veille de la conférence de Durban sur le racisme intéresse l'église et les chrétiens à travers un certain nombre de faits. Premièrement, le pape, lors d'une visite au Sénégal, en février 1992, est allé à Gorée, d'où il a publiquement demandé pardon, au nom de sa communauté chrétienne, mais aussi de tous les hommes qui se sentaient solidaires de cette démarche. Et cette demande de pardon est un exemple pour nous chrétiens, pour que nous puissions prendre ce même chemin et, à notre tour, demander pardon. Cela a été d'ailleurs fait par les évêques d'Afrique. C'était en mars 2000, lors de la rencontre ici même au Sénégal, au Cap-des-Biches, du Symposium des conférences épiscopales d'Afrique et de Madagascar (Sceam). Ces évêques - ils étaient une trentaine - s'étaient rendus à Gorée. Ils ont fait ce pèlerinage et, à la suite du pape, ils ont fait une déclaration de demande de pardon pour ce crime contre l'humanité.
Ce crime qu'est la traite des Noirs a d'ailleurs a été évoqué par l'Eglise depuis très longtemps, au XVe siècle. C'est le pape Pie II qui, envoyant des missionnaires en Afrique, leur disait de parler de ce crime terrible, il appelait cela ce celus magnum, c'est-à-dire ce crime terrible contre l'humanité, qui se commettait contre les pays où ils allaient en mission.
Nous sommes en droit de dire, nous chrétiens laïcs, que nous ne sommes pas hors de ce débat et nous demandons, à la suite du pape et d'une façon très nette, l'annulation de la dette et réparation. Les formes de réparation peuvent être multiples, mais lorsqu'il y a eu un tort de ce genre, un péché, il faut réparation. Quand nous catholiques, nous allons au confessionnal et que nous demandons pardon, nous ne faisons pas que demander pardon avec la résolution de ne pas retomber en faute, le prêtre nous demande une réparation par une pénitence. Dans l'Eglise primitive, cette pénitence pouvait être un pèlerinage en un lieu situé à des milliers de kilomètres.
Il est donc tout à fait juste et normal que, pour la défense de la dignité humaine, pour la justice et pour la solidarité, que nous chrétiens puissions, à la suite de tous ces combattants africains, demander annulation de la dette et réparation. C'est justice et c'est vérité.
Quelle est la position de l'Eglise dans le débat sur les réparations pécuniaires ?
Un ecclésiastique serait mieux placé pour répondre. Moi, je ne parle pas au nom de l'Eglise, mais nous chrétiens, nous nous sentons évidemment solidaires de l'Eglise, puisque nous sommes ses témoins dans le monde. Il est juste de demander réparation quand il y a un crime commis contre la dignité, tout le monde reconnaît. D'aucuns parlent de réparation morale, de devoir de mémoire. Je suis tout à fait d'accord pour que ce qu'on appelle réparations pécuniaires soit tout simplement pour permettre à ces hommes qui ont été bafoués dans leur dignité et dépouillés dans leur chair pour enrichir les autres, de se mettre debout. Cet homme africain n'est pas seulement en Afrique, il est aussi en Amérique latine, en Amérique du Nord, dans les Caraïbes etc.
L'Eglise a eu une part de responsabilité dans l'esclavage, par le biais de ses fils, des chrétiens, qui ont pratiqué la traite négrière, et par le biais de pasteurs...
Ça, c'est vrai, il faut l'admettre. C'est une vérité historique et il faut avoir le courage et l'honnêteté de la regarder en face. Tous ces prélats et chrétiens qui ont pratiqué l'esclavage, sont des hommes qui ont péché. Et ce n'est pas pour rien que le pape Jean Paul II a demandé pardon. Il l'a fait parce qu'il sait que les enfants de l'Eglise ont péché. Il faut en prendre acte et se repentir. C'est cela que le pape demande aussi aux chrétiens ; il leur demande de se comporter en fils de Dieu vis-à-vis des autres hommes quel qu'ils soient pour que le crime qu'a été le commerce des Noirs ne soit pas réédité.
Mais c'est aussi une vérité historique à admettre qu'il n'y a pas que les chrétiens qui ont commis cette faute. C'est la vérité et il faut en parler. Lorsque nous interpellons les pays développés, l'Amérique, l'Europe, nous le faisons en sachant que quelque part, nous Africains aussi, nous avons fait des fautes. En demandant aux autres de battre leur coulpe, nous devons en même temps battre la nôtre. C'est cela le problème de la solidarité humaine, les gens doivent savoir reconnaître leur faute, demander pardon, se réconcilier et vivre d'une façon tolérante.
C'est pourquoi nous demandons aussi aux autres de faire la même démarche de repentir.
Les autres, c'est qui ?
Les rois africains et des musulmans qui pratiquaient la traite négrière. Il ne faut pas qu'on jette la pierre à la seule Eglise et aux chrétiens. Il y a d'autres esclavagistes qui n'étaient pas Européens, Américains, chrétiens. Ils doivent aux aussi demander pardon. Tous.
Quel discours tiendront les associations chrétiennes comme la vôtre à Durban ?
Nous n'irons pas à Durban. Quand je dis nous, j'entends les laïcs sénégalais. Mais certaines organisations chrétiennes africaines, mieux organisées, y seront et se feront entendre. Et l'attitude qu'ils tiendront, sera de se solidariser avec les associations de la société civile qui demandent l'annulation de la dette et des réparations pécuniaires. Ces dernières ne devraient pas être de l'argent que les gens toucheraient pour se le mettre en poche ou dont des responsables se serviraient ou mettraient dans les comptes en banque. L'Eglise condamne cela et l'a dit. Cette réparation sous forme d'argent, c'est plutôt l'aide qu'il convient d'accorder à l'Afrique pour lui permettre de sortir des difficultés incommensurables.
Les organisations chrétiennes tiendront ce discours certainement en n'occultant pas leurs propres responsabilités. C'est d'ailleurs de cette façon que la communauté internationale peut se réconcilier avec elle-même en tant que conscience mondiale - parce que dans la traite négrière, c'est la dignité humaine qui est bafouée - et cette conscience règne sur tous les peuples dans l'espace et dans le temps.
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