28 Août 2001
Dakar — A parcourir les différentes contributions pour ou contre une compensation aux peuples noirs victimes des crimes d'esclavage et de colonialisme, on se rend compte que le racisme a encore de beaux jours devant lui. En effet, inconsciemment, on continue de parler encore de race noire, faisant ainsi le jeu de ceux dont le souci était de nous présenter différents d'eux pour mieux nous considérer comme des biens corporels vendables à souhait et corvéables à mort. L'idée que nous formons une race humaine unique constituée d'hommes de couleurs et de cultures différentes ne semble pas aussi répandue qu'on pourrait le croire. Pour combattre le racisme, il faudra commencer par nous extirper de la tête cette idée pernicieuse que nous appartenons à des races différentes de couleurs noire, blanche jaune ou rouge.
Il est démontré à suffisance que c'est à trop cultiver les particularismes des peuples qu'on tombe dans les pièges de la violence que les Européens ont connu avec le nazisme, les Israéliens avec le sionisme, de même que les extrémistes de tous bords religieux ou ethnique dans les différentes sociétés des hommes sous toutes les latitudes. C'est cet exercice dans lequel malheureusement les colonialistes ont excellé pour mieux mettre en ouvre la théorie du diviser pour mieux régner qui explique le climat de violence qui prévaut dans beaucoup de contrées en Afrique.
Pour combattre le racisme, la conférence de Durban devra exhorter les gouvernements des pays du monde à engager une lutte contre la culture des particularismes des peuples et des groupes sociaux.
Quid de compensation ou de réparation pour crime de traite négrière et de colonialisme ? Il importera d'abord de faire la distinction entre l'esclavage qui est un système économique demeuré malheureusement toujours actuel et la traite négrière qui est un fait historique susceptible d'être connu et qui s'avère peu connu comme s'il y avait une sorte de pruderie à en parler. Or, pour bien poser le débat pour ou contre une ou des réparations, il faudrait d'abord connaître du crime, comme disent les juristes, évaluer le préjudice, identifier les auteurs et les mobiles du crime.
A la conférence de Durban, ce que les peuples noirs devraient exiger, c'est le devoir de mémoire en rappelant simplement la vérité de la traite négrière et du colonialisme pour qu'il n'y ait plus jamais ça. La vérité historique, c'est que c'est accidentellement que les Africains noirs ont été déportés aux Amériques. Le sieur Las Casas, conquistador espagnol reconverti missionnaire, avait eu pitié de ces pauvres indigènes des Amériques soumis à des conditions de travail qui les faisaient mourir comme des mouches dans les mines d'or exploitées par ses congénères européens et a eu l'idée de proposer l'importation des Africains noirs pour soulager leurs souffrances. L'Afrique noire voyait ainsi ses fils engagés dans le processus de mondialisation déjà en cours avec les guerres d'hégémonie entre Européens en y tenant le plus mauvais rôle : celui d'une simple marchandise. Cette affaire bien juteuse pour les uns et bien douloureuse pour les autres durera plus de trois siècles. Aujourd'hui, la situation semble avoir peu évolué.
La vérité historique qu'il ne faut plus occulter, c'est que si l'affaire a pu tant perdurer, c'est que les Européens se sont donné bonne conscience en développant des théories racistes pour la légitimer : le bon Dieu ne pouvait avoir mis une âme dans un corps aussi noir, disait-on. Ceci autorisait toutes les cruautés et le traitement bestial infligés aux déportés et aux esclaves. Madame Jacqueline Scott-Lemoine évoque à juste raison ces esclaves étalons, véritables reproducteurs forcés de s'accoupler avec mères, sours et filles pour le maintien de l'outil de production du maître (Mme Lemoine parle de saillies comme pour le cheptel, même le vocabulaire de la traite ne peut-être que violent).
Il est vrai aussi que l'abolition de l'esclavage procédait certainement plus de raisons économiques que de raisons humanitaires : la concurrence déloyale des Etats sudistes à économie esclavagiste face aux Etats nordistes engagés dans un processus d'industrialisation, n'était pas peu absente des causes de la guerre de Sécession américaine. De même, en Europe, la répression de la traite illicite sous la houlette des Anglais était perçue surtout par les Français comme une tentative d'hégémonie et allait mener à la course aux protectorats et à la mise sous tutelle de tous les peuples qui n'étaient pas assez organisés pour résister à la domination européenne. Le Japon aura la chance d'avoir eu affaire avec les Etats-Unis qui ne l'ont pas soumis à protectorat comme faisaient les Européens, ce qui lui permettra d'engager sa modernisation sous l'ère Meiji et résister victorieusement à la tentative de domination russe.
La vérité historique, c'est qu'il y a eu un chapelet incommensurable de crimes sans qu'aucune conscience ne s'émeuve. La traite négrière était dans l'air du temps et les mouvements anti-mondialisation actuels n'existaient pas.
Cependant, le crime le plus grave a été commis avec la tentative de justification de la traite par l'Europe et qui a engendré le racisme particulièrement à l'égard des Noirs. Avec le colonialisme qui était un moyen de conserver les privilèges de la traite, les Européens ont tenté de nier toute civilisation aux peuples noirs prétendant qu'ils ont été incapables de progrès ; ils n'ont même pas été capables d'inventer la roue, disait-on. Le crime absolu, c'est d'être parvenu, grâce au système colonial, à nous faire croire que nous sommes incapables de développement en nous inculquant un schéma de pensées avec lequel "le Noir veut être blanc. Le Blanc s'acharne à réaliser une condition d'homme", comme disait F. Fanon, ce psychanalyste du colonisé. Sous nos cieux, chez nous, un autre illustre fils de l'Afrique, Cheikh Anta Diop, a tenté de déconstruire, que dis-je, il a magistralement déconstruit cette thèse infernale qui voulait tenir le Noir à jamais hors du concert des civilisations de ce monde.
A Durban, les peuples noirs ne devraient surtout pas exiger qu'on nous présente des excuses comme le président américain Clinton a eu à le faire spontanément pour l'indifférence affichée par son pays à l'égard de l'Afrique ou bien qu'on nous demande pardon comme le chef de l'Eglise a eu à le faire lors de son passage à Gorée et encore moins demander des réparations. Ce sera une belle occasion offerte aux Européens notamment de continuer d'avoir bonne conscience et de laisser prospérer le racisme.
A la conférence de Durban, ce que les peuples noirs devraient exiger, c'est le devoir de mémoire en rappelant simplement la vérité historique de la traite négrière et du colonialisme pour qu'il n'y ait plus jamais ça.
Momar GASSAMA Liberté VI n° 8143
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