30 Août 2001
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Dakar — Monsieur le Président de la République,
Ma conscience et mon sens pratique de la démocratie ne me permettent pas de garder le silence au moment où vous avez décidé pour la nième fois de forcer un citoyen dans l'expression de ses convictions politiques ou philosophiques à se justifier devant la Division des investigations criminelles (Dic) que vous semblez vouloir transformer, quelques mois seulement après votre accession à la magistrature suprême, en une police politique ouvertement inquisitrice et menaçante.
Il n'est pas recevable, monsieur le Président de la République, qu'ayant vous-même souffert de l'arbitraire et de l'oppression politiques, vous ayiez habitué les Sénégalais, en si peu de temps, à l'utilisation de la force brutale et de la menace au détriment de la primauté du dialogue et de la justesse de l'argumentation comme moyens privilégiés de règlement des différences d'opinion et de vision politique.
Je ne partage pas votre vision réductrice et la lecture politique que vous faites de la traite esclavagiste, du racisme (dont vous avez récemment nié publiquement l'existence et les effets) et de la nature des réparations au sujet des préjudices extrêmement graves et massifs subis par l'Afrique noire et l'ensemble de sa diaspora. Mais cela ne m'empêche pas de vous écouter et d'essayer de combattre par la force de l'argumentation ce qu'il y a peut-être d'erroné et de subjectif dans votre démarche sur le racisme.
Au cours des trois siècles qu'a duré l'esclavage, une traite honteuse a pris place dans l'impunité la plus totale. Toutes les puissances européennes sans exception, les Arabes ainsi que les Européens de souche installés dans un Nouveau monde qui a été édifié dans la violence absolue, transcendante de bestialité et d'horreur contre la race noire, ont pris part à ce festin macabre et ont édifié une très grande partie de leur actuelle prospérité économique et financière sur les charniers de la traite négrière et le corps sanguinolent d'une Afrique condamnée à la déchéance. Dans le même temps, elles ont activement contribué à vider l'Afrique de sa substance humaine et en matières premières en l'appauvrissant durablement. La colonisation, le néocolonialisme et à présent la mondialisation ont fait le reste. Personne ne saurait nier cette réalité.
Pourtant c'est ce que tentent de faire les premiers coupables de ces crimes abominables en refusant de demander pardon aux peuples noirs. Refuser de reconnaître un tort infligé à autrui, c'est nier la matérialité de ce tort. C'est exactement ce que font les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ainsi que toutes les nations occidentales à l'exception de quelques-unes au sein du Groupe des pays industrialisés de la Conférence des Nations-Unies sur le racisme.
Le Groupe africain travaillait jusque-là dans la perspective d'une prise de position commune qui pourrait se résumer dans les points suivants : 1/ l'esclavage et le colonialisme sont des crimes contre l'humanité ; 2/ ces crimes doivent être reconnus comme tels par les Occidentaux qui en ont été les auteurs et qui doivent donc demander pardon aux peuples africains qui en ont été victimes ; 3/ en conséquence, des mesures compensatoires doivent être envisagées sous une forme concrète d'assistance au développement ainsi que celle de l'engagement ferme des Etats occidentaux en vue de la suppression de la dette extérieure africaine, la reconnaissance des répercussions négatives du racisme sur le développement du continent africain et la nécessité d'y remédier, la reconnaissance de la nécessité de réduire substantiellement le gap du développement humain en Afrique, gap qui montre des disparités insoutenables et criminelles et de remédier à la marginalisation africaine dans les échanges commerciaux et la mise en valeur des ressources humaines et matérielles du continent africain.
Cette position est actuellement soutenue par les Etats africains qui y ont ajouté une clause en plaçant les mesures compensatoires dans le cadre de la Nouvelle initiative africaine dont M. Abdoulaye Wade est lui-même l'un des signataires. Je dois d'ailleurs dire que cette dernière clause est opportuniste et a ceci de dangereux qu'elle ne lie pas systématiquement l'ampleur de la traite négrière à celle de la paupérisation du continent africain. Plusieurs études de qualité ont montré qu'il y a une corrélation étroite, directe entre le non-développement africain et la traite quadricentenaire qui l'a dépeuplée, a désorganisé durablement ses systèmes de production, ses centres d'excellence et ses réseaux d'échanges commerciaux intra et extra-africains.
En vous attaquant à Alioune Tine, à travers l'utilisation des moyens de la force publique, vous venez de poser un acte fondamental de gouvernement grave par lequel, en tant que chef de l'Etat, vous condamnez ouvertement en la critiquant la position gouvernementale et non gouvernementale africaine et de toutes les nations et communautés de la diaspora négro-africaine, brèche à travers laquelle les pays occidentaux présents à la table de négociations de la Conférence mondiale sur le racisme vont dorénavant tenter de s'engouffrer pour refuser de demander pardon aux victimes de la traite négrière et de la colonisation et réparer en partie les torts qu'ils ont infligés aux peuples africains. Nous disons bien et soulignons que de telles compensations ne règlent qu'en partie seulement le problème. Elles ne sauraient, par ailleurs être ramenées, à un vulgaire exercice de "solde de tous comptes", l'humiliation, l'oppression, le viol à la fois charnel et psychique, le pillage, la domination bestiale dont les Africains noirs ont été l'objet à travers les âges.
Monsieur le Président de la République, allez suggérer aux communautés négro-africaines transplantées aux Etats-Unis, dans les Caraïbes, en Haïti, dans les "départements" de la honte et partout où l'ignominie de la traite négrière a créé un chapelet de nations surexploitées à mort, dans la souffrance, la solitude et la torture, que vous allez à Durban pour y défendre les mêmes positions que les Etats-Unis, la Grande Bretagne, le Portugal, l'Espagne, les Pays-Bas, l'Allemagne, etc.
Je vous garantis, Monsieur le Président de la République, que de Harlem à Alabama en passant par Port-au-Prince, la Martinique et la Guadeloupe, vous ne trouverez aucun soutien significatif de votre position sur le poids de la race dans l'histoire. Au contraire, partout les communautés africaines et afro-américaines vous diront que l'Occident doit à l'Afrique une dette qui n'est pas seulement morale mais aussi financière, économique, culturelle, scientifique et technologique.
Il est par conséquent normal que l'Afrique veuille s'engager dans la voie de compensation qui ne seront jamais que partielles et qui ne nous empêcheront jamais de construire les panthéons et des monuments pour que personne n'oublie jamais tout le mal vécu par les Africains par la faute de l'Europe et des Amériques. Israël s'est acquitté de cette mission historique et ne s'en porte pas plus mal, au contraire. Cet Etat a reçu des compensations financières, technologiques, économiques, militaires, nucléaires, etc., et morales et continue aujourd'hui encore plus qu'hier de perpétuer la mémoire de l'holocauste en tant que crime contre l'humanité, tout en persécutant d'anciens Nazis ou des chefs d'Etat coupables de collaboration dans des projets antérieurs d'extermination du peuple juif. Je ne vois donc pas très bien où se situe la pertinence de votre prise de position, Monsieur le Président de la république.
Mais la singularité de votre opinion qui n'est certainement pas celle du président de la république du Nigeria que vous venez de recevoir ici-même, réside dans le fait que vous veuillez faire croire à l'opinion sénégalaise que vous devez avoir le monopole de la vérité et de la lucidité sur la question du racisme. Cette position non plus n'est pas juste. Où est-il, en effet, écrit Monsieur le président de la République, que votre point de vue mérite une plus grande considération ou soit plus crédible que celui du citoyen Alioune Tine qui, au demeurant, tire la légitimité de sa position dans la confiance que lui font les organisations non gouvernementales africaines et internationales pour articuler une position africaine par rapport au racisme et à la reconnaissance de la traite négrière comme un crime contre l'humanité ? Monsieur Jacques Chirac a déjà reconnu cette vérité des plus banales. Mais cela ne saurait l'absoudre de l'irrépressible nécessité de réparer, en partie, les torts que son pays a infligés aux peuples africains qui continuent, aujourd'hui même, de vivre encore (les Dom-Tom) et indirecte (les bases militaires françaises en Afrique y compris au Sénégal).
La Constitution, cette loi fondamentale du pays, ne dit-elle, Monsieur le président de la République, que nul ne saurait être inquiété ou persécuté en raison de ses opinions politiques ou philosophiques ?
Comme vous le savez, il n'y a jamais eu de consultation nationale populaire sur la question du racisme et des réparations au Sénégal ou dans la plupart des pays africains. C'est cela qui fragilise aussi la position africaine durant cette Conférence des Nations-Unies sur le racisme. Il aurait dû y avoir des discussions approfondies (comme celles dont nous ont gratifié les intellectuels Sénégalais durant la campagne indigne de remise en cause du fait que Gorée ait été un centre actif de la traite négrière transatlantique). C'est donc dire que ce débat appartient à l'ensemble des peuples africains. Comme toujours, les partis politiques sont à la traîne sur des questions aussi cruciales et attendent de tirer les marrons du feu alors qu'ils devraient précéder et renforcer les attentes des peuples africains meurtris dans leur existence collective par la machine infernale de l'hégémonisme occidental.
En vérité, Monsieur le président de la République, une frange de plus en plus importante de l'opinion démocratique nationale et africaine déplore ce qu'elle perçoit comme un début d'intolérance de votre pouvoir pourtant acquis grâce à la lutte déterminée et héroïque du peuple sénégalais contre l'arbitraire et l'exercice solitaire du pouvoir. Il est à la fois étonnant et inquiétant qu'aucune voix n'ait osé s'élever en la circonstance, parmi quelques-uns des ministres de la République dont certains sont des patriotes et dont la sincérité et l'engagement militant ont rarement été pris en défaut, pour vous exhorter à respecter le point de vue adverse, à apprendre à être à l'écoute de votre peuple et à mettre un terme au recours de plus en plus fréquent à une forme de police politique qui ne dit pas son nom pour intimider tantôt les journalistes, tantôt les directeurs de publications et aujourd'hui le responsable moral d'une organisation panafricaine des Droits de l'homme. Monsieur le président de la République, on ne gouverne pas un pays, une nation, un peuple par police interposée. Reprenez, pendant qu'il est temps, la voie de la tolérance et de la concertation avec l'opinion démocratique de ce pays qui vous a apporté un soutien indéfectible chaque fois que vous avez été personnellement et en tant qu'homme politique l'objet de l'arbitraire et de l'intolérance, au cours de votre longue quête de justice sociale.
Demain, lorsque vous ne tiendrez plus entre vos mains périssables le gouvernail de la nation sénégalaise, et lorsque vous aurez passé le témoin, il ne fait l'ombre d'aucun doute que le débat sur le racisme et la traite négrière continuera d'alimenter la réflexion africaine et mondiale, non pas par une sorte de délectation morbide sur le passé, mais pour que pareil crime contre l'humanité ne puisse plus se reproduire dans l'immunité la plus totale et dans une durée aussi longue. En supprimant ce débat ici même au Sénégal, vous ôtez aux générations futures le droit de se battre pour que l'injustice subie par leurs ancêtres et dont ils continueront certainement de sentir les effets soit réparée, en partie, par les mains criminelles et le système tout aussi criminel qui les a armés. Le devoir de mémoire se pose par conséquent comme un rempart, une protection supplémentaire, une mesure de vigilance exceptionnelle face à une cohorte d'ennemis exceptionnellement cruels.
Le Mur des Lamentations africain devra aller au-delà des pétitions morales de principe ou ne sera pas. Il faut exiger de ceux qui ont détruit si massivement le continent qu'ils participent à sa reconstruction ici et maintenant et pour des générations à venir. C'est un droit de l'exiger. C'est un devoir de se battre pour son avènement. Non pas seulement pour tout Africain mais pour toute l'humanité éprise de paix et d'égalité dans la justice.
J. Habib SY, Ph. DDirecteur exécutif d'Aide Transparence
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