24 Octobre 2001
éditorial
Dakar — Les attentats perpetré le 11 septembre 2001 contre les Twin Towers à New York et le Pentagone à Washington, tous deux symboles de la suprématie économique et militaire des Etats Unis ont provoqué une onde de choc dans le pays et le monde.
La FIDH qui s'est associée à la douleur des familles des victimes les a fermement condamnés en demandant que leurs auteurs soient poursuivis et jugés sur la base de la légalité internationale
Face à l'épreuve, le peuple américain s'est mobilisé autour de son président qui à promis de mener et remporter la guerre globale qu'il va livrer contre le " terrorisme Islamiste " qu'incarne, à ses yeux, Oussama Ben Laden et son réseau Al?qaida. Joignant la parole à l'acte, le Président Bush a déclenché la riposte militaire américaine le 7 octobre 2001 par des frappes aériennes contre l'Afghanistan désigné comme le sanctuaire des terroristes et des talibans.
Pour autant qu'on la considère comme légitime cette riposte armée n'en pose pas moins de sérieuses questions de légalité internationale. A mesure qu'elle fait des victimes parmi les populations civiles d'un peuple déjà éprouvé par 23 années de guerre, à mesure que s'estompe sa finalité et que sa disproportionnalité devient manifeste, elle dévoile sa nature d'acte de vengeance plutôt que d'acte de justice allégué. Tandis que son efficacité militaire est critiquée si l'on sait que les cibles et les installations militaires qu'elle est censée détruire sont rares dans ce pays,
Mais il est surlout à craindre qu'elle n'exacerbe les sentiments d'hostilité des populations du Sud envers les Etats Unis dont la politique étrangère est en porte à faux avec les principes démocratiques qu'ils promeuvent et défendent à l'intérieur de leurs frontières,
Comment comprendre leur soutien aux dictatures militaires d'Amérique du Sud qui, dans le cadre du plan condor, ont embastillé, exilé ou assassiné les opposants démocrates qui se battaient contre l'injustice et l'arbitraire dont leur peuple étaient victimes ? Le coup d'Etat militaire du mardi 11 Septembre 1973 de Pinochet qui avait renversé le gouvernement élu de Allende n'a t?il pas été vécu comme une atteinte grave aux aspirations démocratiques du peuple chilien ?
Comment comprendre leur soutien au régime sanglant de Mobutu qui avait assassiné le nationaliste Patrice Lumumba qui se dressait, en tant que Premier ministre, contre le pillage des ressources de son pays ? Ou encore, plus récemment le soutien manifesté à Museweni d'Ouganda, Kagame du Rwanda ou Joseph Kabila de l'ex?Zaïre qualifiés de "New Leaders " alors qu'ils sont tous coupables d'avoir usurpé le pouvoir par la force et l'éffusion de sang donc par des voies non-démocratiques.
Pourquoi cette politique de "deux poids deux mesures " qui d'un côté contraint les Etats africains au respect de la conditionnalité démocratique et de bonne gouvernance pour obtenir l'aide au développement et qui de l'autre affranchit les régimes théocratiques de la péninsule arabique de l'épreuve démocratique ?
Pourquoi Israël bénéficie t'il du soutien inconditionnel américain face au peuple palestinien qui lutte pour son droit légitime à l'autodétermination et à un Etat indépendant ? Comment comprendre que le non respect des résolutions des Nations Unies vaille, depuis dix ans à l'Irak, un embargo et des raids aériens qui ont fait des milliers de morts notamment parmi les enfants alors que leur violation par Israël n'entraîne aucune sanction ?
Les Etats?Unis ont ils mesuré l'impact négatif de leur dénonciation unilatérale du protocole de Kyoto sur l'environnement? Ou encore leur retrait fracassant de la conférence de Durban pour n'avoir pas à affronter la question de la réparation de 300 années d'esclavage à l'endroit d'une partie de leurs citoyens, les afro?américains, ou leur responsabilité mondiale dans la résolution des questions du racisme, de la discrimination raciale, de la xénophobie et de l'intolérance qui y est associée? Mesurent?ils la critique légitime à laquelle ils s'exposent en entravant obstinément l'instauration de la Cour pénale internationale ?
Ces quelques interrogations visent à comprendre les réactions d'antiaméricanisme constatées et non à justifier les odieux attentats du 11 Septembre 2001 que nous n'aurons de cesse de condamner.
Les conséquences de ceux?ci se font sentir de plus en plus à une échelle planétaire. Les .signes annonciateurs d'une récession de l'économie mondiale sont visibles. Des plans de restructuration sont annoncés par les compagnies aériennes et les grandes firmes qui s'apprêtent à supprimer des milliers d'emplois.
Une économie mondiale essoufflée signifie une aggravation du chômage en Occident et, moins d'aide au développement pour un Sud qui peine de plus en plus à mobiliser des ressources financières. Cette situation qui risque de perdurer au regard des sommes colossales affectées à la lutte anti?terroriste risque de contribuer à l'accentuation de la pauvreté dans le Sud exposant des millions de personnes? en particulier les femmes et les enfants?à la faim, à la malnutrition et à la mort par la pandémie du sida.
Une régression des droits de l'Homme n'est pas à exclure en Occident. Il est à craindre en effet, que sous prétexte de lutte antiterroriste, des restrictions ou atteintes soient portées aux droits fondamentaux de l'individu notamment les libertés d'expression, d'opinion, d'association, de circulation ou le droit à la vie privée par le viol des correspondances ou du courrier électronique ou par l'usage illégal des écoutes téléphoniques.
Ailleurs, ces droits seront davantage bafoués. La solidarité empressée des régimes autoritaires arabes ou autres à la coalition antiterroriste initiée par les Etats?Unis cache mal leur dessein inavoué de s'acheter le silence de l'occident sur leurs pratiques répressives et antidémocratiques à l'endroit des opposants. L'exemple de Poutine qui veut s'aménager les critiques de ses alliés pour continuer à massacrer les indépendantistes et les civils tchétchènes est édifiant. Quant à l'Egypte, l'Algérie et la Tunisie, ils haussent le ton en justifiant le bien fondé de la manière forte utilisée contre leurs opposants islamistes ou ceux qui sont supposés comme tels, et en particulier contre les démocrates et les défenseurs des droits de l'Homme.
L'amalgame fait entre terrorisme et l'islam stigmatisé comme le " mal " à travers les déclarations des plus hautes autorités américaines ? même si elles ont tenté le les rattraper par la suite ? a produit des effets ravageurs sur la perception des arabes et des musulmans. Ces derniers subissent, dans les rues et les lieux publics, les agressions, les invectives et le mépris de leurs concitoyens. Des témoignages font état de contrôles intempestifs et vexatoires à leur endroit dans les aéroports, les transports publics etc., tandis que les discriminations au logement, à l'emploi risquent de s'aggraver. Sachons raison garder. Le " Mal " et le " Bien " se trouvent partout. Il faut refuser de céder à la schizophrénie sécuritaire et aux séductions irrationnelles du manichéisme.
Les conséquences attachées à la tragédie du 11 septembre 2001 et le bouleversement des relations internationales qu'elles sont en train d'engendrer doivent nous inciter à une réflexion plus poussée pour définir les bases d'un monde plus sûr, plus juste et aux richesses équitablement partagées entre toutes les nations.
Il ne faut pas perdre de vue que le terrorisme et le fanatisme se nourrissent de la misère, du désespoir et du sentiment d'injustice. Car les populations n'ont commencé à prêter une oreille attentive aux discours du radicalisme religieux que lorsqu'elles ont perdu tout espoir d'une vie meilleure. C'est dans cette multitude de désespérés que se recrutent les supporters des kamikazes qui n'hèsitent pas à faire sacrifice de leur vie en exposant celle des autre pour une cause qui n'a rien à voir avec le message d'amour et de paix que devrait porter toute religion.
Le phénomène a pris de l'ampleur. Et les nouvelles formes de son expression marquées par les étapes du colis piégé, à la voiture piégée, de l'avion piégé, à la menace à l'anthrax par l'utilisation des armes biochimiques, rendent illusoire la garantie d'une protection efficace par la seule réaction sécuritaire.
Le fracas de l'effondrement en direct, sous nos yeux incrédules, des deux tours géantes de Manhattan a fini de nous en convaincre et de faire exploser en même temps le mythe de l'invulnérabilité américaine face au terrorisme consacrant ainsi l'égalité de tous devant l'insécurité. La peur démobilisatrice consécutive à l'usage de l'arme bactériologique prouve à suffisance que le rêve d'un bouclier antimissile dont le coût est évalué à plus de 80 milliards de dollars pour se protéger des " Etats?voyous " est essensé. " L'ennemi" est loin d'être monolithique. Il a plusieurs visages et il est parfois sans territoire. De surcroît, il utilise, dans l'exécution de ses entreprises criminelles des acteurs à la foi ferme et folle et qui maitrisent les moyens scientifiques et technologiques qui leur assurent une funeste efficacité
La coalition antiterroriste est?elle la bonne réponse pour triompher de ce fléau ? Ne risque t-elle pas à terme, de voler aux éclats sous la pression de la rue et de la fureur des opinions publiques des Etats qui la composent, celles ci percevant les bombardements de l'Afghanistan comme des représailles qui tranchent avec les principes de justice censés fonder l'opération " liberté immuable ".
La lutte contre le terrorisme ne peut et ne doit se réduire à la seule dimension militaire. Elle exige une solution universelle qui englobe sa dimension économique, sociale et politique. Le temps est à l'action.
L'urgence est à la convocation dans le cadre des Nations?unies, d'Assises internationales sur le développement humain, la démocratie et la résolution des conflits. L'examen, à cette occasion, des mécanismes de l'ordre mondial inégalitaire actuel doit aboutir à une autre mondialisation plus humaine opposée à celle en vigueur qui est vecteur de richesse et de progrès pour l'occident et source d'appauvrissement et d'exclusion pour le Sud.
Il faut, pour que cette mondialisation puisse engendrer une prospérité partagée pour tous les peuples, que les missions de police monétaire assignées au FMI et à la Banque mondiale cèdent la place à celles qui prennent en compte les aspirations légitimes à une vie décente de ces derniers.
Le contexte actuel d'insécurité planétaire exige des Etats un règlement pacifique et négocié des conflits qui mettent en péril la stabilité internationale au rang desquels figure le conflit israélo-palestinien déjà vieux de plus de 50 ans. Une résolution rapide de ce conflit, fondée sur les résolutions des Nations?unies qui reconnaissent au peuple palestinien le droit à l'autodétermination et à un Etat indépendant et à l'Etat d'Israël le droit à la sécurité, doit contribuer au dégel de la tension persistante au proche orient qui est transformé en une vallée de larmes et de sang. Il exige, également d'eux le sacrifice provisoire de leurs intérêts d'Etat et un engagement solidaire pour la résolution commune des périls qui assaillent notre commune demeure : tous les peuples ont droit au développement, tous les peuples ont droit à la démocratie, tous les peuples ont droit à la justice .
La société civile doit intégrer ces assises pour faire entendre la voix de toutes les victimes et faire avancer la cause d'une justice universelle afin que les auteurs des crimes attentatoires à la dignité humaine ne restent pas impunis. Elle doit, bien au?delà de ces assises, rester mobilisée pour promouvoir et défendre, sans concession, partout dans le monde et dans le respect de la diversité culturelle les valeurs de liberté, de tolérance et de démocratie. Elle doit, sans répit, exercer un contrôle citoyen sur les Etats auxquels il incombe de respecter leurs obligations internationales dont l'une des plus essentielles, est la préservation de la sécurité et de la paix mondiales.
Tous ensemble, nous devons prendre conscience que pour gagner la guerre contre contre le terrorisme et éviter de perdre la paix, il est impératif de substituer à la coalition antiterroriste une coalition globale pour le développement humain et la démocratie. L'intérêt nous y oblige si nous voulons pour l'humanité un avenir de paix débarrassé de " la terreur et de la misère " dont rêvaient, il y a déjà un demi?siècle, les rédacteurs de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme,
SIDIKI KABA PRESIDENT DE LA FIDH
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