La petite S.K. a été excisée le samedi 27 octobre 2001, dans une cour commune quelque part à Adjamé. Sa mère Mariam Z (vendeuse de friandises dans une école) l'y a conduite an grand dam du père, employé dans une multinationale de la place. «Ma femme a juré que si je m'y opposais, elle ne me le pardonnerait jamais jusqu'à sa tombe» relate impuissant ce père de famille. Ce dernier soutient pourtant avoir fait comprendre à ses deux épouses que l'excision est une pratique néfaste et dépassée. «Je leur ai dit que même au Mali, au Sénégal, et au Burkina Faso, cela ne se fait plus», ajoute-t-il. Seulement la mère de la petite S n'a rien voulu savoir.
Ce samedi-là, elle a donc quitté le domicile conjugal à Cocody aux premières heures du jour, pour se rendre dans sa famille à Adjamé. Et à 4 ans, S vient d'être mutilée sur l'autel de la tradition. N.D. elle, habite dans la commune d'Attécoubé (non loin de la maternité). Cette jeune femme un jour, a quitté sa maison, sa fillette de 3 ans solidement nouée au dos. Elle est revenue quelques heures plus tard de sa ballade matinale. Ce petit détour avait suffi pour faire exciser son enfant. Quelques temps après la blessure était cicatrisée. La petite excisée a été parée et fêtée par sa mère heureuse et fière. Ce sont là deux petits faits divers qui malheureusement cachent le drame que continuent de vivre encore de nombreuses fillettes, à l'ombre de nos ignorances, de nos silences voire de nos complicités. Attitudes coupables «La mère de S. m'a dit qu'elle devait faire exciser la petite. Cela est tout a fait normal. Une femme qui n'est pas excisée ne présente vraiment pas bien. Ce n'est pas joli», explique A.B.
A côté de ce type d'ignorance et de complicité, il existe plusieurs sortes d'attitudes aussi coupables les unes que les autres. «J'ai un ami (inspecteur de douanes) originaire de l'ouest. Il a fait exciser ses deux filles à Abobo-gare. Venant de lui, cela m'a profondément choquée. Si ce monsieur n'avait pas été un ami très proche, je l'aurais dénoncé», confie Anne D, employée dans une agence de communication. «Que voulez-vous faire pour empêcher une femme qui veut faire exciser sa fille. Si la mère est vraiment décidée, elle trouvera toujours un moyen pour le faire. Je connais beaucoup de femmes autour de moi qui ont fait exciser leurs filles», lance avec indifférence A.T. (vendeuse de médicaments de rue). Cyrielle P. (enseignant de nationalité française) se dit bouleversé par l'ampleur du fléau. Ce jeune homme s'explique difficilement la passivité et le silence des nombreuses victimes des mutilations génitales féminines. «Trop de femmes sont silencieuses. Il faut absolument que les femmes qui ont été excisées parlent, qu'elles témoignent et condamnent cette pratique. Il est essentiel que ces femmes, parmi lesquelles l'on trouve de nombreuses intellectuelles, parlent ouvertement du drame qu'elles vivent en tant que femmes excisées», martèle Cyrielle P. Pour lui rien ne saurait justifier cette pratique. «J'ai besoin de comprendre» répète-t-il sans cesse.
Ainsi à l'ombre de nos silences, de nos indifférences coupables de nombreuses petites filles continuent d'être meurtries dans leur intégrité physique. Et ce, malgré le vote de la loi n°98-757 du 23 décembre 1998 portant répression de certaines formes de violences à l'égard des femmes. Paradoxalement dans cette persistance des mutilations génitales féminines, les femmes sont les plus actives et les plus conservatrices. Les femmes, gardiennes de la pratique Si les mutilations génitales féminines ont la peau dure, c'est bien grâce aux femmes. Si cette pratique a encore de beaux jours devant elle, ce sera encore du fait des femmes. Le père de la petite S dit avoir tenter en vain de convaincre son épouse. Seulement celle-ci contre vents et marées a décidée perpétrer la coutume qu'elle a elle-même subie. D.P., malgré la mise en garde de son époux (clerc d'avocat) a fait exciser leur petite fille. «Je suis allée à Bouaké voir mes parents. J'ai profité de ce séjour pour faire exciser ma fille. Et mon mari, jusqu'à présent, ne l'a jamais su. Il est difficile pour un père de passer son temps à écarter les jambes de sa fille pour vérifier si tout est en place», triomphait cette mère analphabète.
Comme on peut le constater dans la plupart des cas, l'excision est aux mains des femmes. Premières victimes des mutilations génitales féminines, les femmes en sont aussi les bourreaux. Alors que les hommes eux semblent prêts à enterrer cette coutume. La question que l'on se pose est de savoir si les femmes ont été véritablement sensibilisées sur les conséquences de la pratique. Savent-elles seulement qu'il existe une loi interdisant l'excision ? «On dit que l'on n'a plus le droit de faire l'excision et que si on te prend, la police peut t'attraper et le mettre en prison», indique AK. qui après avoir fait exciser ses trois aînées, hésite quelque peur à tenter l'aventure avec les deux autres. Seulement cette peur de la police n'a pas arrêté la mère de la petite S. Et comme elle, beaucoup de femmes bien qu'informées transgressent la loi «j'ai trois filles, les deux premières ont été excisées je ne pouvais donc pas faire autrement pour la petite dernière. Je l'ai donc emmenée au Burkina Faso pour les grandes vacances. C'est là-bas qu'elle a été excisée» confie Nathalie y (mère au foyer).
Pour ce qui est des conséquences physiques et psychologiques des mutilations génitales féminines, les choses sont plus complexes. Pour beaucoup de femmes par exemple, l'épanouissement sexuel ne saurait être un argument pour justifier l'abandon de l'excision. En effet, parmi les raisons avancées pour amener les communautés à renoncer à cette pratique, la possibilité de contamination par le VIH/sida à la plus marqué les esprits. Cependant ceux qui avaient cru que le risque d'infection par le VIH/sida constituerait un frein aux mutilations génitales féminines se sont mis le doigt dans l'oeil. «Avec le sida, l'exciseuse n'utilise plus le même instrument. Elle utilise une lame neuve pour chaque fille à exciser», rassure la coépouse de Mariam Z (la mère de la petite S. Ainsi ni la peur de la police, ni la peut du sida n'ont pu avoir raison de cette violence. Les stratégies de sensibilisation auraient-elles donc échoué ? Que faut-il faire de plus ? Attendre que la pratique lentement avec les nouvelles générations meurt de sa belle mort ? Mais dans combien de temps ? Un an, cinq ans dix ans vingt ans ? Combien de petites filles auront été inutilement mutilées ? Encadré Une loi sans effet Hier, aujourd'hui et demain Chaque jour, des filles de tous les âges continuent de subir des mutilations génitales féminines. Force est de reconnaître que la loi n°98-757 du 23 décembre 1998 portant répression de certaines formes de violences à l'égard des femmes n'a pas changé grand chose à la pratique.
L'intégrité physique de centaines de femmes continue d'être sacrifiée. Et des exciseuses pour 2000 Fcfa et un gros morceau de savon de Marseille poursuivent impitoyablement leur besogne traumatisante. On se souvient que certaines responsables d'ONG avaient orchestré une grosse campagne médiatique autour de quelques exciseuses qui avaient accepter de jeter leurs couteaux. Et depuis silence total. Ces militantes féministes se sont rassasiées du vote de la loi. Aujourd'hui une telle victoire semble lointaine et surtout très maigre. Une loi à elle seule ne mettra jamais fin à une pratique. Ici, trois ans après le vote de cette fameuse loi, où est est-on ? Combien de femmes ont été arrêtées et punies pour faire tâche d'huile ? Seule une implication individuelle et collective pourra donner à cette loi son caractère dissuasif et répressif. Les sorties sporadiques, les indignations publiques et médiatisées de certaines militantes féministes ne suffisent plus. Il faut véritablement agir. Et c'est sur le terrain que l'on peut faire changer les mentalités. S.B.
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