Le Journal de l'Economie (Dakar)

Sénégal: Aïchatou Agne Pouye, ministre des PME et du Commerce

Anoumou Amekudji

13 Décembre 2001


interview

Dakar — L'Agence de développement et d'encadrement des Petites et moyennes entreprises (ADPME) a vu officiellement le jour. Le décret qui consacre sa création a été signé par le président de la République le 29 novembre 2001.

Dans cet entretien exclusif, Mme Aïchatou Agne Pouye, ministre des PME et du Commerce, revient sur les missions de l'Agence, son mode de financement et s'exprime sur les chantiers de son département, dont la création est une première dans l'histoire du Sénégal.

- Le Journal de l'Economie : Mme la ministre, le chef de l'Etat vient de signer le décret portant création de l'Agence de Développement et d'Encadrement des Petites et Moyennes Entreprises (ADPME). Peut-on connaître les raisons qui ont conduit le gouvernement du Sénégal à créer une telle structure ?

Aïchatou Agne Pouye : C'est la première fois que le Sénégal se dote d'un ministère chargé des Petites et moyennes entreprises (PME) depuis son accession à l'indépendance, il y a plus de quarante ans. Il faut dire que ces petites et moyennes entreprises constituent l'essentiel du tissu économique sénégalais si vous enlevez la quinzaine de multinationales et la dizaine de sociétés nationales. Elles ont besoin aujourd'hui de l'encadrement effectif de l'Etat, un encadrement qui leur permettra d'être pérennes et compétitives. L'éclosion de l'initiative privée qui intervient dans un contexte d'ouverture favorisé par la mondialisation a également conduit les nouvelles autorités du pays à penser à un meilleur encadrement des PME pour permettre au Sénégal de réussir son développement économique.

Ce sont les deux raisons principales qui motivent la création d'une telle agence. Il faudrait souligner que ce besoin n'est pas nouveau étant donné qu'il a fait l'objet de réflexion dans le cadre de la stratégie de développement du secteur privé.

Qu'est ce que le gouvernement attend de la création de l'ADPME ?

Notre souhait en mettant en place une telle structure est que le Sénégal puisse prendre sa place, impulser le secteur privé et que nos PME puissent être aussi performantes que celles d'Asie. Au total, notre but est qu'elles soient des PME de qualité capables d'assurer le développement économique du Sénégal à travers unecroissance réelle de la production mais aussi des exportations. Surtout aujourd'hui dans le cadre de la régionalisation et de la mondialisation nous avons besoin de "labéliser" davantage nos PME pour en faire des outils de développement de qualité.

Peut-on parler des PME de qualité à un moment où la plupart d'entre elles ont des difficultés à accéder au crédit ?

Vous évoquez là une question extrêmement importante. Avant de parler même d'accès au crédit, nous avons essayé d'identifier les causes réelles d'une telle situation. Il découle de cette enquête qu'en général les PME (il existe malgré tout des PME qui se portent très bien) n'ont pas la chance de bénéficier de l'aide des institutions bancaires de la place. Notre devoir est de faire en sorte que toutes les PME du Sénégal aient une bonne signature devant le banquier. Cela va permettre à ce dernier d'être moins frileux devant les dossiers des PME parce qu'elles auront assuré leur compétitivité, un meilleur accès à leur propre marché et développé leur production en qualité et de façon pérenne. Autant de paramètres qui pourront permettre aux banquiers, au moment de l'analyse, d'être plus rassurés. C'est l'ADPME qui va défricher ce terrain vers l'accès au crédit. En somme, notre souci est d'apporter aux banquiers des PME de qualité afin de leur faciliter la tâche lors de l'analyse du risque.

Le discours sur la création d'une agence de développement des PME ne date pas d'aujourd'hui. Ne pensez-vous que la signature du décret est intervenue un peu tard ?

A mon avis, le fait de créer un ministère chargé des PME qui n'a jamais existé au Sénégal depuis l'indépendance, qui plus est un ministère des PME combiné au commerce dans un contexte de libéralisation et de mondialisation était déjà un pas énorme. Dans un premier temps, nous nous sommes plutôt attelés à dresser un état des lieux qui a consisté à nous rendre compte de ce qui a été fait et de voir comment assurer le lien très étroit entre les PME et le Commerce. Après cet état des lieux global, nous nous sommes attelés à la définition des axes stratégiques du département. Cela s'est fait pendant le mois de juillet tandis que le mois d'août période de répit et de vacances, nous a permis d'affiner et d'achever la réflexion sur les structures qui dépendent du ministère des PME et du Commerce, tout en recherchant un lien avec d'autres départements ministériels impliqués à savoir le ministère de l'industrie et de l'Artisanat. Je voudrais tout de même rappeler que le projet de décret portant création de l'ADPME était initié sous la coordination du ministère de l'Industrie et de l'Artisanat.

Nous n'avons donc pas réinventé la roue dans la mesure où nous avons pris le "draft" du texte pour l'enrichir, l'adapter au nouveau contexte et le ventiler au niveau de l'ensemble des départements ministériels et du secteur privé. Vous comprenez donc que tout cela constitue un travail de réflexion et d'analyse intenses qui nécessite qu'on lui accorde assez de temps.

Aujourd'hui que le décret portant création de l'ADPME est signé, peut-on avoir une idée des moyens mis à la disposition de l'Agence pour mener à bien sa mission ?

Dans la réflexion que nous avons menée, nous nous sommes fixé deux objectifs. Il n'était pas question de créer une Agence qui au bout de quelques mois ou années pourrait connaître le sort qui est aujourd'hui celui de certaines institutions, mais un instrument qui soit pérenne. La deuxième priorité est qu'il ne fallait pas non plus créer une Agence lourde à gérer au point de constituer un fardeau. Ces deux préoccupations ont donc été prises en compte dans la création de l'ADPME puisqu'au niveau de ses ressources, il va y avoir une dotation budgétaire de la part de l'Etat qui est déjà inscrite dans le budget de l'année 2002. Par ailleurs, l'Agence va assurer sa pérennité grâce à la facturation des services qu'elle va rendre aux PME. Une facturation que nous allons bien étudier pour qu'elle soit légère et accessible aux PME. La troisième source de financement viendra des fonds d'appui institutionnels que nous allons rechercher auprès de nos bailleurs et partenaires au développement qui aujourd'hui ont le même souci que l'Etat du Sénégal, c'est-à-dire un souci d'accompagnement et d'encradrement du secteur privé à travers la création de cette agence.

D'autres moyens seront mis à la disposition de l'ADPME pour qu'elle puisse réaliser ses actions. Pour y arriver, nous souhaitons avoir une structure allégée, facile à gérer et souple dans son mode de gestion. C'est dans ce sens que la structure va agréer des cabinets de la place et utiliser des praticiens de l'encadrement de l'entreprise qui savent de quoi ils parlent.

Ce sont ces cabinets qui, à travers des contrats de prestation de service, vont faire le travail sur le terrain.

Vous parliez d'une dotation budgétaire de l'Etat. Peut-on en connaître le montant ?

Pour le moment, je voudrais attendre que le budget de l'Etat soit voté pour me prononcer sur la question. En tout cas, le principe de l'enveloppe budgétaire a été arrêté.

L'enveloppe est-elle conséquente ?

Nous pouvons affirmer qu'elle est conséquente par rapport à ce que nous attendons de l'Etat puisque ce ne sera pas du tout une Agence qui va dépendre totalement d'une enveloppe budgétaire. Les ressources qu'elle va générer grâce à la facturation de ses services ainsi que les fonds d'appui obtenus auprès des bailleurs, vont lui permettre d'assurer son fonctionnement. La dotation budgétaire vient en appoint.

Vous parlez de facturation des services rendus par l'Agence, comment va-t-elle se faire concrètement ?

Il faudrait souligner tout d'abord que le directeur de l'ADPME va avoir en charge d'établir une structure à laquelle seront assignées des tâches précises : l'encadrement et l'assistance technique, la formation en gestion, le suivi des PME qui auront bénéficié de l'aide de la part de l'Etat. C'est un fait bien connu que les PME qui sont laissées à elles-mêmes après avoir bénéficié de l'aide de l'Etat du fait de l'absence de suivi, ont souvent une durée de vie très courte. C'est pourquoi, il faudra s'assurer que ceux-là qui les dirigent ont des capacités de gestion avérées. Tout cela fait partie d'un panier de services qu'il va falloir bien structurer et gérer. C'est un ensemble de questions qu'il faudra évaluer en tenant compte du fait que les cabinets de la place seront agréés suivant des critères d'éligibilité très précis : l'expérience, la connaissance de l'entreprise, la capacité de gestion, la capacité à pouvoir assurer le suivi à travers le cahier de charges et les termes de références qui seront identifiés. Il est donc clair que la facturation de l'Agence va tenir compte d'abord de tous les coûts engagés pour assurer un service digne de ce nom aux petites et moyennes entreprises.

Peut-on connaître le profil du directeur qui sera nommé sur votre proposition pour coordonner toutes ces actions ?

Le directeur sera un praticien de l'entreprise, qui sait ce que veut dire gérer une entreprise, qui connaît les contraintes que rencontrent les PME.

Bref, ce doit être une personne bien avisée des problèmes et contraintes de financement des PME. Il est à noter qu'il va gérer l'Agence sous la supervision d'un Comité de direction dont l'essentiel des membres viennent des différents ministères techniques et du secteur privé. Le Comité de direction définit les orientations stratégiques de l'Agence telles que mentionnées dans le décret signé le 29 novembre par le président de la République. Le directeur va se charger de l'exécution effective desdites orientations. Vous comprenez donc qu'il faudra quelqu'un qui soit très au fait des problèmes de l'entreprise en termes d'organisation, de capacité de gestion, mais aussi de financement.

La création de l'ADPME ne fait-elle pas doublon avec la présence de l'Agence de promotion des investissements et des grands Travaux (Apix) ?

Pas du tout. Bien au contraire. Je voudrais vraiment le marteler très clairement. L'Apix a en charge la promotion des investissements et des Grands travaux.. Elle a pour mission d'attirer aussi bien les investisseurs étrangers, mais aussi les investisseurs locaux. Seulement, après l'investissement, il faut accompagner le bébé (la PME concernée) pour qu'il devienne grand. C'est cela justement la mission de l'ADPME. Il y a donc un lien très étroit et une synergie à développer entre l'Apix et l'ADPME.

D'ailleurs, ces deux institutions vont se compléter. La preuve, ce n'est pas pour rien que l'Observatoire de l'Entreprise va être logé à l'Apix. C'est parce qu'elle dispose déjà d'une base de données à travers son Guichet unique de création d'entreprises.

La mise en place de l'ADPME est-elle bien accueillie par les premières concernées que sont les entreprises ?

Absolument. Absolument. Les entreprises, le secteur privé et les bailleurs m'interpellent régulièrement sur la date de démarrage effectif des activités de l'ADPME. Ce qui témoigne de l'intérêt du secteur privé pour cet outil dont il a le plus grand besoin. C'est pour cela qu'il n'est plus question d'attendre plus longtemps.

A quand finalement la mise en place réelle de l'ADPME ?

L'agence sera mise en place dans les meilleurs délais d'autant qu'il y a eu des manifestations d'intérêt de la part de l'ensemble du secteur privé. Nous espérons que dès le mois de janvier 2002 le directeur sera non seulement nommé mais que l'Agence sera aussi opérationnelle. C'est dire que c'est une urgence pour ne pas dire une nécessité urgente.

Le secteur informel va t-il bénéficier des services de l'ADPME ?

Le secteur informel va particulièrement bénéficier des services de l'agence puisque nous envisageons de créer au sein de l'Agence un guichet spécifiquement réservé au secteur informel et à l'entrepreneuriat féminin.

Pour le matérialiser, les centres de gestion agréés seront multipliés au niveau des chambres de commerce. Ils seront plus ou moins des antennes, des relais de l'ADPME pour une approche de proximité. En fait, il s'agit d'encadrer davantage le secteur dit informel pour l'orienter à terme vers le secteur formel. Cela peut se faire par la simplification des procédures adminsitratives et la formation.

Mme la ministre, votre département a organisé un séminaire qui a validé la Stratégie de développement des exportations (Stradex). Quelles sont les prochaines étapes pour la mise en oeuvre de la stratégie ?

Nous y sommes déjà. En ce moment même, le directeur du Commerce extérieur est à Genève au Centre de commerce international (CCI) pour définir justement le plan d'approche de la prochaine étape relative à la mise en oeuvre de la Stradex après sa validation au mois d'octobre à Dakar. C'est là encore une fois un instrument important que l'Agence va devoir saisir pour accompagner tous les efforts entrepris dans le cadre des exportations et assurer ainsi leur promotion.

Quels sont les autres chantiers de votre département ministériel ?

Nous préparons un forum international des petites et moyennes entreprises dans le courant du premier trimestre de l'année 2002. Il va réunir les PME européennes et ouest-africaines sous le parrainage de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) et de l'Union européenne (UE) à travers son antenne qu'est le Centre pour le développement industriel (CDI) qui a une expérience avérée en matière d'accompagnement et d'encadrement des PME. Outre ce forum, nous sommes en train de redéployer le commerce intérieur. Ce qui a déjà commencé par une sensibilisation des agents de la Direction du Commerce intérieur à qui nous rappelons que nous sommes dans un contexte de liberté des prix. Ce qui veut dire qu'il n'est plus question de contrôle des prix. Il est plutôt question de contrôle de qualité, d'identification des problèmes, de conseil et surtout d'établissement d'un urbanisme commercial pour qu'à la place des trottoirs remplis de petits commerçants, on installe des marchés conçus à travers un Plan directeur de concert avec le ministère de l'Aménagement du Territoire.

Parallèlement, nous pensons mettre en place des instruments qui nous permettent d'assurer une concurrence saine et loyale. Aujourd'hui le Conseil national de la consommation à travers ses magasins de référence est en train de connaître des résultats prometteurs.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2001 Le Journal de l'Economie. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Sénégal

Rubriques