Le Phare (Kinshasa)

Rwanda: Retrait des forces rwandaises : A quoi tient donc l'arrogance de Kagame ?

Kenge Mukengeshayi

31 Janvier 2002


analyse

Kinshasa — Devant le Conseil de sécurité, une nouvelle partie de poker menteur a démarré

C'est désormais la ligne droite que le Dialogue Intercongolais a entamée dans la perspective du round de Sun City en Afrique du Sud.

L'annonce en a été faite mardi à Kinshasa par le Facilitateur Ketumile Masire. Prudent, l'ancien Président botswanais a toutefois précisé que cette échéance ne serait respectée qu'à une double condition. D'abord la mobilisation des fonds - qui sont en route selon l'expression de Ket Masire - pour un budget évalué à environ 4 millions de dollars. Ensuite, le règlement de la question de la représentation de l'Opposition politique et de certaines forces vives telles que les Maï-Maï.

Alors que d'un côté des espoirs, certes mesurés, semblent de nouveau baigner les rivages du rêve congolais de résolution d'une crise aux conséquences incalculables, de l'autre l'incertitude n'a pas toujours évacué les esprits au regard de la dimension extérieure du conflit, particulièrement en ce qui concerne le chapitre du retrait des forces étrangères.

L'arrogance de Kigali

Ce qui étonne analystes et observateurs, c'est l'arrogance du régime de Kigali. Recevant il y a une semaine et demie les ministres français et britannique des Affaires étrangères, le général-major Paul Kagame est revenu sur son éternel credo. A savoir que les troupes rwandaises n'évacueraient pas la RDC tant que les préoccupations sécuritaires de Kigali n'auraient pas trouvé satisfaction.Allusion faite aux milices interhamwe et aux ex-FAR du général Habyarimana accusés régulièrement par Kigali d'entretenir des visées génocidaires et de vouloir déstabiliser le régime rwandais.

La surprise était de taille. Attendus pour pousser en avant le processus de paix, le Français Hubert Védrine et le Britannique Jack Straw ne se sont pas seulement retrouvés en face d'un Paul Kagame arrogant et conquérant. Mieux que cela, l'homme fort de Kigali a donné des faits et aligné des chiffres dont il ressort que plus ou moins 40.000 interhamwe et ex-FAR ont pour une part trouvé asile en RDC tandis que d'autres ont été intégrés au sein des FAC. Traduction : Paul Kagame considère ni plus ni moins le cantonnement et le désarmement à Kamina d'environ 1800 éléments de l'Armée de Libération du Rwanda(ALIR) comme de la poudre jetée aux yeux des naïfs, exigeant au passage que la Commission Militaire Mixte confirme la véracité et la sincérité de la démarche du gouvernement congolais.

A Kinshasa, la sortie musclée de Paul Kagame a été interprétée comme un refus pur et simple de s'engager dans une démarche volontaire de retrait des troupes conformément au plan de Kampala et aux sous-plans d'Hararé. D'où la double question que ne cessent de se poser les Congolais.

Celle de savoir, d'une part, quelle valeur auront les résolutions du Dialogue Intercongolais avec la présence sur le terrain des troupes étrangères et, particulièrement, celles du Rwanda. La deuxième question est celle qui revient de manière récurrente depuis le début de la crise congolaise : celle de savoir d'où vient cet aplomb, proche à la fois de l'impertinence et du mépris, qu'affiche de manière aussi suffisante qu'insolite l'homme fort du Rwanda.

Que peut faire la communauté internationale ?

Pour nombre de Congolais qui ont assisté à la déferlante Afdl en 1997, cette question rappelle la controverse, jamais évacuée, autour des Accords dits de Lemera, dont certains analystes prétendent à tort ou à raison qu'ils ont planifié la partition de la RDC au profil du Rwanda.

Seulement voilà : rien ne peut justifier qu'un accord entre privés vienne énerver les dispositions pertinentes du droit international, particulièrement en ce qui concerne le principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation sur lequel est fondée l'Organisation de l'Unité Africaine. D'où la thèse tout aussi récurrente qui voudrait que chaque discours ou comportement à Kinshasa tendant à fournir un prétexte additionnel à l'occupation rwandaise soit considérée comme une complicité.

Face à ce qui ressemble de plus en plus à une position non négociable, le gouvernement a initié une requête auprès du Conseil de sécurité de l'ONU. Défendue mardi à New York par le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Léonard She Okitundu, devant le Conseil de sécurité, la requête prône la mise en place d'une commission d'enquête dont le rôle sera d'identifier et de localiser les groupes armés opérant en RDC.

Officiellement, il s'agit pour Kinshasa de prendre Kigali à son propre piège en lui ôtant le prétexte dont il se sert pour justifier sa présence en RDC. Seulement voilà : on n'ignore pas à Kinshasa qu'une telle procédure sera longue pour déboucher sur une résolution pertinente du Conseil de sécurité et, surtout, mobiliser la communauté internationale, c'est-à-dire les grandes puissances, à l'utilisation du chapitre 7.

Pour le moins, le doute est de mise. D'autant que les grandes puissances ont toujours usé d'un double langage dont le moins que l'on puisse dire est que la RDC n'est ni l'ex-Yougoslavie ni le Timor Oriental, encore moins l'Afghanistan. Alors que les unes ont été, par le passé, surprises en flagrant délit de flirt avec la thèse partitionniste, les autres se sont généralement montrées complaisantes avec Kigali dans l'espoir de se dédouaner de leur responsabilité dans le génocide rwandais, quitte à relayer le discours sur la neutralisation des forces négatives.

Sous ce regard, les observateurs se demandent à juste titre à quoi servirait la requête congolaise au Conseil de sécurité si, à l'évidence, elle n'a aucune chance d'aboutir. Mieux que cela, Kinshasa est-il naïf au point de croire qu'aussi divisée qu'elle l'est à ce jour, la communauté internationale irait jusqu'à brandir le chapitre 7 contre Kigali. La partie de poker menteur n'a pas fini de rebondir. Il reste à savoir à qui profite le temps perdu...

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