Papa Samba DIARRA (Un de nos envoyés spéciaux au Mali)
8 Février 2002
Quelques images, forcément, agitent encore notre mémoire. Souvenirs déjà. Mais éternels. C'était hier pourtant. C'était toujours Bamako. C'était une demi-finale de Can 2002. C'était Sénégal-Nigeria. C'était surtout l'exploit historique d'une bande de «Lions», née pour la gloire, dont l'oubli n'arrivera jamais à atténuer la portée. Le Sénégal est en finale de Coupe d'Afrique des nations. Voilà plus de quarante ans que le pays, longtemps nourri aux regrets en la matière, rêvait de s'approcher autant du Graal. Hier encore, ce n'était qu'un match de foot, ce n'était qu'une demi-finale de Coupe d'Afrique des nations. Depuis, pourtant, on n'arrive plus à poser les pieds sur terre.
On voit encore le masque déchiré de bonheur de Salif Diao, héros suprême d'un après-midi de légende, embrassant sans pudeur ses coéquipiers à la fin d'un match dont le scénario échapperait même à Hitchkock. On revoit toujours Jules Bocandé, sonné par le bonheur, les yeux dans le néant, regagnant le sous-sol du stade presque sur le dos d'un accompagnant de la sélection. On surprend encore Diouf, «Lion» fourbu et éreinté, couché presque évanoui sur la pelouse pourrie du stade Modibo Keïta. Le drapeau sénégalais recouvrant son corps de héros. Il n'est pas tombé au champ d'honneur, il est tout juste foudroyé par l'extase d'une qualification arrachée envers et contre tout. Envers surtout un sort qui se voulait parfois inéluctable et qui tenait à lui désigner le chemin du cimetière.
On aperçoit toujours l'hystérie collective qui s'est emparée d'un vestiaire sénégalais qui danse sur le cadavre du Nigeria, mythe déstabilisé et enfin couché. On distingue ensuite Pape Sarr, destiné à toujours prendre un carton rouge les soirs de légende et à une probable vindicte populaire au cas où revivre des moments de joie inespérés sous les "On est en finale", "On est en finale !" qui résonnent dans un camp sénégalais juché sur son nuage.
Une heure et demie plus tôt, Pape Sarr pleurait comme un môme. Le ciel lui était tombé sur la tête. Et il a fallu toute l'expérience d'Amara Traoré pour l'empêcher de commettre l'irréparable. On revoit enfin Bruno Metsu, l'oeil allumé et le coeur en émoi, soulagé de voir son équipe s'extirper d'un guêpier boueux. Car l'histoire a voulu déraper et décrire les contours d'un scénario inverse. Il restait encore trois minutes. Les trois dernières minutes. Trois misérables minutes, quand le «poison», Aghahowa, est venu poser sa funeste substance sur le gâteau promis aux «Lions». Lamine Diatta et Tony Sylva, impeccables jusque-là, conjuguent mal leurs intentions sur une balle en profondeur. L'infernal Aghahowa, cet impétueux «fils du vent», y est alors allé d'un pointu imparable. On jouait la 87e mn. Le Nigeria, revenu de nulle part, vient d'égaliser. Un but partout.
Aliou Cissé, les mains sur la tête, n'en revient pas. Il s'agenouille sur la pelouse et demande vertement à Diatta et à Tony la nature de la mouche qui les a piqués. A quelques mètres de lui, Diao est déjà littéralement couché sur le gazon. Le milieu sénégalais ne comprend pas. Personne d'ailleurs ne comprend. Le banc des «Lions», abasourdi, s'en est figé. Bocandé, «uppercuté», en a presque les larmes aux yeux. Tout est à refaire, tout s'écroule dans le camp sénégalais. Ça sentait le mauvais coup Surulere, le désolant scénario de la Can-2000. Sur les gradins, on se ressasse encore cette légende qui veut que le Sénégal ne célèbre que des «vaincus magnifiques», n'entretient qu'une relation décevante avec la Can.
Il ne restait encore que trois minutes à jouer. Avant pourtant, le Sénégal était déjà sur la route de l'impossible. Réduits à dix à la 35e mn, quand Pape Sarr, pris d'un moment de folie, a bêtement promené son coude sur le visage de Lawal, les «Lions» se sont retroussés les manches, lutté contre le sort et surtout annoncé aux «Super Eagles», toujours pris de suffisance, que le vent du foot africain avait définitivement tourné.
Comme souvent quand une équipe est en infériorité numérique, le Sénégal retrouva, comme par miracle, sa solidité, son organisation, son dynamisme, sa complémentarité, son répondant sur le plan athlétique et sa capacité à se créer des occasions. Le Nigeria, harcelé, se demande encore si Pape Sarr avait vraiment regagné les vestiaires.
Okocha, Oliseh et autre Lawal sont submergés par l'exceptionnel duo Pape Bouba Diop-Salif Diao et surtout la gnac d'une équipe sénégalaise sublime à voir dans sa volonté, son envie et son abnégation. Le Sénégal court, joue et laisse couler son imagination longtemps contenue dans cette Can. Contre toute attente, il tient tête à l'ogre nigérian. Mieux, il le domine par moments. Il restait encore trois minutes à jouer. Non, on revenait juste de la pause et d'une première mi-temps que le Sénégal a parfaitement négociée. Diouf s'arrache sur le flanc droit et obtient un corner. Celui-ci, parfaitement exécuté par Fadiga, trouve la tête majestueuse de Pape Bouba Diop. 1-0, 54e mn. Le Sénégal n'en rêvait presque pas. Metsu lève les bras au ciel. Bocandé s'arrache les rastas. «J'ai pensé au Sénégal», dira plus tard Pape Bouba. L'effervescence retrouvée d'un «12e Gaïndé» enfin réveillé, lui offre l'image miniaturisée de ce que devrait être l'ambiance au pays.
Il restait encore trois minutes à jouer. Aghahowa s'est encore offert des galipettes. Celles-là qui signent ses buts. Le gamin a une nouvelle fois poignardé le Sénégal dans les dernières minutes. «C'était terrible, c'était terrible», lâche encore Metsu. Et les prolongations étaient inévitables. Visiblement, les «Lions» avaient l'espoir sur les rotules. Aliou Cissé, en bon capitaine, tente de remobiliser la troupe. Mais les oreilles de Fadiga, Diouf, Diao et consorts sont encore bouchées, maltraitées par la bruyance de la révolte nigériane. Metsu, logiquement, prend alors la parole : «Je leur ai dit qu'il y avait encore un bon coup à jouer. Je leur ai demandé d'être patients, de ne pas se jeter comme des fous dans la gueule des Nigérians. Car notre faim de victoires, contrairement au Nigeria qui a tout gagné, pouvait nous donner des ressources pour aller chercher la qualification.» Il ne pouvait mieux dire.
Il restait encore trois minutes à jouer. Pardon, on était dans les prolongations. Salif Diao happe un énième ballon dans les pieds de Lawal et amorce une contre-attaque. Il sert Diouf qui le lui rend parfaitement dans sa course, aux 6 mètres, sa frappe placée est hors de portée de Shorumnu. 97e mn, 2-1. Le Sénégal a encore refait l'impossible. Par l'immense Salif. Sa maman, Maïmouna Diallo, en perd sa retenue : «Je suis fier de mon fils, je suis trop fier de lui», s'écrie-t-elle dans les tribunes. Le Sénégal tout entier est fier de lui et il croit surtout avoir retrouvé le chemin de la finale. Mais son destin de finaliste veut s'amuser en route
Il restait trois minutes àjouer. Non, on jouait tout juste trois minutes dans la seconde mi-temps des prolongations. Kanu invente une de ces feintes dont il a secret (et qui pousse Diouf à faire de lui «le meilleur footballeur africain») et pousse Diatta, décidément maudit, à la faute dans la surface. Penalty ! Bocandé, ulcéré, tente un sprint de 20 mètres pour aller houspiller l'arbitre avant de se raviser. Pauvre Jules. Oruma, remplaçant d'un Okocha cramé, met sa frappe sur le poteau. 108e mn. «J'ai alors compris qu'on était en finale, rigolera après Aliou Cissé. Que plus rien ne pouvait plus nous arriver». Rien. Surtout qu'Aghahowa, l'unique danger d'en face, en perd la tête et voit rouge (111e mn). Immédiatement suivi par Udeze Ifeanyi (118e mn). Il ne restait plus rien à jouer.
Le Sénégal est en finale de coupe d'Afrique. Et comme a osé le dire un journaliste malien : « Dieu ne ment pas, les meilleurs ont gagné.» Ils sont montés au ciel, devrait-il ajouter. Car hier, l'impossible avait une patrie. Il était tout seulement sénégalais.
[ACONS]
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