Propos recueillis par Papa Samba DIARRA
9 Février 2002
interview
Quelle différence y a-t-il entre la nouvelle génération de «Lions» qui a réussi l'exploit historique d'aller en finale de Can et de se qualifier pour la coupe du monde et celle de leurs aînés des campagnes 1986, 1990, 2000 ? Pour Bocandé, la différence n'est pas dans le talent qui aurait manqué aux anciens «Lions», mais dans cet esprit de famille qui fait la force d'El Hadj Diouf, Fadiga et compagnie. Confessions d'un ancien protagoniste qui savoure l'exploit qu'il n'a jamais réussi.
Wal Fadjri : Avez-vous déjà réalisé ce que les garçons ont fait avant-hier ?
Jules François Bocandé : Ah oui ! On a maintenant réalisé que les garçons ont fait quelque chose d'énorme. Ils ont fait un gros match. Ce n'est pas évident de jouer à dix et de battre le Nigeria. Déjà que le battre à onze relève de l'exploit. Il faut féliciter les garçons qui ont été impressionnants dans ce match. Je dois même dire qu'ils ont été héroïques. Cette victoire, le groupe la devait au peuple sénégalais qu'on a toujours senti derrière l'équipe. Les garçons ont toujours été sublimés par ce fort soutien populaire. C'est pour le peuple qu'ils se surpassent.
Mais le scénario de ce Sénégal-Nigeria a été fou et, visiblement, Bocandé est passé par tous les sentiments, par tous les états d'âme
(Il coupe) Bien sûr, c'était un match vraiment fou (il se tient la tête). Moi, parfois, je ne comprenais plus rien. A trois minutes de la fin, on prend un but qui coupe pratiquement les jambes des garçons. Mais, heureusement, avant la prolongation, on a su galvaniser l'équipe et ils se sont ressaisis pour aller chercher la victoire. Encore une fois, les garçons ont été extraordinaires. Extraordinaires jusqu'à dépasser votre génération qui s'était arrêtée en 1990 à Alger au stade des demi-finales
Avant le quart de demi-finale contre la Rdc, Bruno Metsu avait, pour les garçons, écrit sur le tableau : «Il faut égaler le record de Jules.» Après, contre le Nigeria en demi-finale, il fallait le dépasser. Et cela, les garçons l'avaient bien compris. Ils en discutaient entre eux et tenaient à tout prix à aller en finale. Comme ça, on ne parlera plus de notre génération. Et ils l'ont fait. C'est extraordinaire que les garçons puissent donner au moins une finale à ce peuple sénégalais, car cela fait des années que ce peuple attendait ça. A chaque match qu'on jouait à Dakar, je lui demandais de soutenir l'équipe et de protéger ces garçons et qu'il vont lui donner beaucoup de bonheur. Aujourd'hui, ils l'ont fait. C'est pourquoi le succès actuel de l'équipe est la victoire du peuple sénégalais.
Est-ce que votre génération ne devait pas être la première à aller en finale de Can ?
Bien sûr, je pense qu'on avait les possibilités d'aller en finale de la Can et même de gagner la Coupe d'Afrique, que ce soit au Caire en 1986 ou à Alger 90 où on a joué la demi-finale. Mais aussi en 1992 à Dakar où on avait la possibilité d'arriver au bout, de gagner cette coupe. Mais qu'est-ce que vous voulez ? Moi, je suis un croyant, je sais que Dieu existe, c'est lui qui avait décidé que notre génération ne devait pas gagner la Coupe d'Afrique des nations. Et peut-être que c'est cette génération actuelle qui va la gagner. Personnellement, je l'accepte et c'est à cause de cela que je dis, depuis, que c'est extraordinaire ce qui se passe. Mon rêve est en train de se réaliser. Je n'ai pas joué de Coupe du monde, je n'ai pas gagné de Coupe d'Afrique en tant que joueur. Mais en tant que technicien, je vais jouer une coupe du monde et peut-être gagner une Coupe d'Afrique. C'est extraordinaire pour moi.
Vous avez l'avantage de vivre le quotidien de la génération actuelle. Quelle est, selon vous, la différence entre celle-ci et la vôtre ?
La différence, et je pense l'avoir dit plusieurs fois, est qu'il n'y a pas de jalousie dans cette génération. Cette équipe est une famille, voilà la grande différence par rapport à nous. Nous, nous n'étions pas une famille, c'était juste une somme d'individualités. On avait de grands joueurs, mais ce n'était pas une famille. Ma génération avait beaucoup de qualités, mais elle n'était pas une famille, elle n'était pas une équipe. Alors que celle d'aujourd'hui a encore démontré face au Nigeria que c'est un groupe uni et soudé. C'est extraordinaire et c'est unique ce que le groupe a réalisé. J'avais les larmes aux yeux en voyant ces garçons se battre sur toutes les balles parce qu'ils voulaient quelque part faire plaisir aussi à Pape Sarr. Nous, nous n'avions pas cette solidarité-là.
Est-ce cette notion de famille qui lui donne ce mental de fer contrairement à celui de votre groupe de l'époque ?
Je pense que c'est cela. Ensuite, contrairement à nous, il a de bons encadreurs. On peut avoir de bons joueurs, mais si l'encadrement ne suit pas, les résultats auront du mal à suivre aussi. Dans le sillage de cette équipe, il faut aussi tirer le chapeau aux encadreurs. Au Sénégal, on n'aime pas trop que les gens parlent d'eux-mêmes, mais aujourd'hui, il faut reconnaître que la commission technique a fait un boulot extraordinaire. Elle a été unie, c'est un bloc. Du coup, elle sert d'exemple au groupe. Nous sommes des potes et les joueurs aussi le sont entre eux. Et c'est cela le grand secret de cette génération, de cette équipe nationale.
Pensez-vous que cette équipe peut gagner la coupe demain, dimanche, face au Cameroun et enterrer définitivement votre génération ?
Bien sûr que c'est mon souhait. Je l'ai toujours dit, je ne pense qu'à la victoire finale avec cette équipe du Sénégal. Et puis, j'ai toujours dit aussi que ce sera Sénégal-Cameroun en finale. Aujourd'hui, s'il s'agissait d'un pari, je pense que je serais milliardaire.
Pour parler du match, je pense que cette équipe va battre le Cameroun. C'est sûr, parce que les gosses sont arrivés à un stade où ils vont tout donner. En tout cas, s'ils réussissent dimanche, on ne reparlera plus jamais de nous. C'est évident ! A défaut, la génération des Bocandé, Guèye Sène, Mendy (Ndlr : Roger) sera en tout cas reléguée loin derrière.
[ACONS]
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