Reda Naïm
9 Février 2002
Au-delà de la réussite de l'organisation de la CAN 2002 par un pays qui tentait pour la première fois cette expérience, on retiendra la performance sur le plan purement sportif de ses stars naissantes, les «Aiglons», dont le parcours sans faute constitue la plus belle surprise de cette 23e édition. Quoique défait largement par les Lions indomptables (3-0), le Mali aura rempli admirablement et doublement son contrat en s'imposant comme l'une des valeurs les plus sûres d'un football continental en progrès constant
Quartier populaire de Médine à Bamako. Au pied d'une colline, la plus grande manufacture artisanale du pays. Environ trois mille forgerons. De la ferraille, du bruit, du feu. Le fer fond. Ici, le produit fini ? Seaux, charrues, marmites, sont vendus dans tout le Mali. Et même au Sénégal, au Burkina Faso, au Ghana et au Togo, pays voisins de la sous-région. «Je m'appelle Moussa Koné Assetou. J'ai 12 ans. Chaque jour, je gagne 200 CFA et je travaille ici pendant 10 heures», témoigne un gamin habillé en haillons. Ici, dans cette forge, plus de 60% des travailleurs sont des mômes. Moyenne d'âge : 12 ans. Abandonnés par la société, sous-payés, ils travaillent sous l'oeil vigilant de leurs maîtres, de leurs propres parents. Le travail est dur, très dur. Impossible pour ces corps frêles et chétifs de faire autrement. Heureusement qu'il y a la CAN ! «Les journalistes venus de partout vont transmettre le message.» Au Mali comme au Botswana, au Sri Lanka ou au Cambodge, l'enfant est l'outil de travail. Il en est le moteur même et c'est pourquoi le Bureau international du travail (BIT) a saisi l'opportunité du déroulement de la compétition pour attribuer un «carton rouge au travail des enfants». Mot d'ordre : sauver l'innocence. «Dans les fermes, les mines et dans les carrières, les enfants font penser à l'ère de l'esclavagisme des XIVe et XVe siècles», s'insurge Ahmadou Coulibaly, enseignant de la seule et unique université de Bamako. Les enfants sont aussi victimes de la prostitution. Donc à la merci d'un monde féroce. «Mon fils va au lycée, il a lu Maupassant, Zola, la révolution française, l'empire du Ghana.» Ahmadou veille bien sur sa progéniture mais sait qu'il doit faire des efforts supplémentaires pour que son fils, descendant des Coulibaly, grande famille dans la généalogie des «Bambara», ne soit pas une victime de plus à ajouter à la liste du grand réseau de prostitution et de pédophilie dont les ramifications s'étendent aux quatre continents. Le HIV fait des ravages. Le nombre des enfants sidéens augmente sensiblement depuis quinze ans, depuis le premier séropositif détecté par les services hospitaliers de Bamako. Les centres de dépistage grouillent de monde ; la campagne de sensibilisation anti-sida gagne en audience à travers la seule et unique télévision nationale, l'OMRTV. Les encarts publicitaires du port des préservatifs culminent dans chacune des rues poussiéreuses de la capitale. «L'impact doit être grand», recommandent les autorités du pays.L'autre Bamako, celui de la liesse sportive, est plus jovial. A chacune des productions de la jeune équipe malienne, les rues s'animent. Malgré le trafic routier très dense, la circulation est fluide. Point d'embouteillages, car le ministère de l'Intérieur a eu la géniale idée de réguler la circulation en ouvrant les grandes artères uniquement pour les voitures en direction du «26 Mars» et «Modibo Keita», les deux stades de la capitale. La fête prend le pas sur la misère. La une du quotidien gouvernemental l'Essor résume bien l'ambiance. Quatre joueurs maliens se congratulent dans un stade du 26 Mars archicomble. Titre du journal : «Au suivant !» Un autre quotidien, les Echos, fait l'apologie d'une génération : «Ils sont des génies, ils sont des dieux vivants», titrait l'éditorialiste. Le Mali d'Henri Kasperczack fait oublier la génération «72» emmenée par un étincellent Salif Keita, alors au sommet de son art et qui faisait les beaux jours des «Verts» de l'AS Saint-Etienne, à l'époque ténor du football français. «Les garçons ont été formidables», «ils nous font rêver», «nous sommes amoureux d'eux», etc. La plume des journalistes maliens est trempée dans de l'encre «rose». Après chaque coup d'éclat des «Aiglons» (sobriquet du onze malien), Bamako vit une ambiance carnavalesque. «Mali Pezinse», l'expression en bambara veut dire littéralement «Mali superpuissance» Chants, danses, youyous, klaxons : les rues de la capitale n'ont jamais vécu un tel déferlement populaire depuis les funérailles, en 1977, de Modibo Keita, le père fondateur du Mali moderne, honni puis réhabilité à titre posthume par le régime A. O. Konaré, l'actuel président. A l'hôpital «Point G» de Bamako, peu avant le match Mali-Algérie, une femme a accouché. Fille ? Garçon ? Raté. Plutôt des jumeaux. Deux, comme deux buts. Et si cela avait été prémonitoire ? «Nous n'avons ni or ni diamant, mais nous offrirons la Diatiguiya pour mériter la confiance des invités», s'exclamait M. Haïdara, maire de la commune IV de Bamako. Particularité : tradition, un mot qui, aujourd'hui au pays, rime avec Coupe d'Afrique des nations 2002. Signification : hospitalité à la malienne, donc introuvable ailleurs. Comme les cinq autres communes de Bamako, sa municipalité devra parrainer l'une des seize équipes qui participeront à la CAN. Haidara et Diatiguia dans la tradition bambara ne font en réalité qu'un. L'hospitalité malienne est vieille de dix siècles ! Elle n'a jamais quitté les coeurs. Même lorsque les Français parvinrent à annexer, à la métropole, le royaume de Toucoulour et des Haidara en 1893 et celui de Sikasso (actuellement troisième grande ville du Mali après Bamako et Ségou) en 1898. Le président malien, Alpha Omar Konaré, «véritable boîte à idées» selon ses compatriotes, a été derrière la vulgarisation de ce concept. La recette est simple : donner une touche malienne à la CAN 2002 et procurer le bien-être «spirituel» aux étrangers de manière à ce qu'ils se croient réellement chez eux. D'entrée de jeu, les Maliens offrent le gîte et le couvert pour les milliers de supporters venus d'horizons divers. Tout de suite, l'étranger est intégré dans un grin, regroupement quotidien d'amis où on se retrouve pour papoter autour d'un verre de thé à la menthe. Il se fait des amis, beaucoup d'amis. Il devient alors citoyen de la commune. Il a un problème ? «Nous serons là, malgré la modicité de nos moyens. L'étranger pour nous est déjà roi. Il sera pour nous empereur pendant la CAN», confie le maire, fier de sa formule. La Diatiguiya exige que, pendant la coupe d'Afrique, on puisse tout donner à l'étranger pour rendre agréable son séjour. Tout, vraiment ? Réponse : « Euh [ ]. Tout, mais pas tout.» Ça se comprend, parmi le «pas tout», il faut ranger les femmes légitimement mariées. Là, gare au sabre, «honneur de la tribu» oblige.Mais la CAN ce n'est pas uniquement le football. Dans les tribunes, la politique y a fait une entrée fracassante et remarquée. Les hommes politiques maliens disputent aussi leurs «matches». A trois mois de l'élection présidentielle, leur présence dans les stades, leurs messages d'encouragement aux «Aiglons». «Il faut être réaliste. Rarement un événement sportif a autant mobilisé les Maliens, futurs électeurs. Alors à vous de conclure !», Oumar Dicko, un jeune loup de la politique, le reconnaît. Chaque homme politique y va de sa stratégie. L'ancien chef de l'Etat, le général Amadou Toumani Touré (alias ATT), a d'abord offert une enveloppe «symbolique» à l'équipe nationale. Puis il a distribué quelque 6 000 billets d'entrée au stade à des jeunes qui n'ont que la politique officielle dans les manuels scolaires à se mettre sous la dent. Pour les observateurs de la «chose» malienne, la stratégie d'ATT est claire : «D'une pierre deux coups : un clin d'oeil aux Aiglons et un autre aux futurs électeurs.» D'autres leaders politiques, auxquels personne ne connaissait jusqu'ici une passion particulière pour le football, assistent régulièrement aux matches de l'équipe malienne. L'ancien Premier ministre, Ihrahim Boubacar Keita «IBK», candidat à la présidentielle, a été aperçu dans les gradins à Sikasso (380 km au sud de Bamako). Il a serré beaucoup de mains. Sous les flashs et zooms des photographes. Alpha Omar Konaré, président en exercice et qui ne peut pas briguer un troisième mandat comme le stipule la Constitution, est lui-même présent à tous les matches du Mali. «AOK» veut, lui, sortir par la grande porte. Avec le titre continental dans son palmarès ! Ces manifestations d'intérêt des leaders politiques pour le sport peuvent-elles agrandir le cercle de leurs militants ? Les avis sont partagés. Alioune Sow, qui a étudié les phénomènes de foule, répond par la négative. «Au stade, comme dans une mêlée, les hommes politiques se confondent avec le citoyen. Le public, à la limite, est heureux de les voir. Mais le magnétisme ne dure pas. Dès la fin du match, on retient plus facilement les bonnes actions, les buts, les petits ponts et les exploits des gardiens que la présence d'un quelconque homme politique», avoue-t-il. Un jeune diplômé en sociologie ne partage pas cet avis. La présence des hommes politiques «produit incontestablement son effet». «Par exemple, l'image du président Konaré est redorée, avec les stades construits et les victoires maliennes. En plus, en allant au stade, les hommes politiques ont compris qu'il faut aller chercher les électeurs avec les dents», soutient-il. Qui croire ? En tout état de cause, le Mali vit agréablement les contrastes. Cela dure depuis l'indépendance du pays, le 20 juin 1960. Le Mali actuel veut oublier les vicissitudes du passé et surtout la doctrine du tout socialiste prônée par Modibo Keita, alors épris du modèle soviétique du temps de la guerre froide.Le rôle de l'Etat dans le développement n'a jamais été démenti. Le parti-Etat voit le jour et jette les bases d'une gestion socialiste de l'économie en créant des sociétés d'Etat et des coopératives agricoles. L'Etat fait tout, contrôle tout. Des usines aux terres agricoles en passant par les mosquées, les églises et les discothèques. Mais l'Etat de Moussa Troaré, puissant colonel dans la hiérarchie militaire, oublie l'essentiel. Bamako devient un océan d'ordures. Les odeurs nauséabondes indisposent le visiteur. Et quand le mercure atteint son pic (37°C), la vie devient à la limite du supportable. Les enfants ne sont pas uniquement les victimes du travail prohibé, ils sont, depuis plusieurs décennies, la proie du paludisme et de la fièvre jaune. «Des dizaines en meurent ici quotidiennement. On n'y peut rien», se lamente Abdoulaye Keita, un médecin généraliste du principal hôpital de la capitale. Le vaccin coûte excessivement cher pour pouvoir éviter la déchéance. «Avec 30 000 francs CFA en moyenne par mois [environ 55 euros !], le simple citoyen n'arrive même pas à se nourrir d'orge. Que dire alors du médicament et du coût de l'hospitalisation ?», ajoute Keita qui se dit fier de porter le même nom que Salif Keita, le grand chanteur «griot» bambara qui fait à chaque fois le plein à l'Olympia. Et l'autre Salif, l'artiste de la balle ronde ? «J'aime pas le foot [ ].» L'aveu est de taille dans un pays où tout le monde vit pour le football, respire «foot». Erigé en véritable religion, le football est désormais affaire d'Etat. La pratique doit se développer, figurer en tête des priorités. Les officiels misent sur le boom de la CAN pour que tout le Mali suive, retrouve son lustre d'antan. Et on commence par le commencement. Un centre de formation a vu le jour. Le centre Kabala est pour Bamako ce qu'est Maracana pour Rio de Janeiro. Centre de formation aux normes internationalement connues, le «Kabala Football Club», initié par Salif le footballeur et chanté par l'autre emblématique Salif, est un grand terrain vague de 30 hectares avec un terrain de football et quatre imposants bâtiments. Inauguré en décembre 2001, le très spacieux centre est niché au bas d'une colline sur les bords du fleuve Niger, à l'écart de tout. Il a été construit grâce au financement de l'Etat malien pour 1 milliard de francs CFA (1,5 million d'euros) et servira de rampe de lancement pour un football malien conquérant. Aux confins du fleuve, berceau de civilisations séculaires, la vie de Bamako s'anime chaque jour et pourtant beaucoup d'indicateurs sociaux restent inquiétants (richesse par habitant, espérance de vie, mortalité infantile). A l'aube du 3e millénaire, le Mali, dont la population s'accroît chaque année de 3%, est confronté à l'équation de sa survie : asseoir l'autosuffisance alimentaire sans abandonner les cultures commerciales, dont les prix, pourtant, sont soumis aux aléas du climat et des marchés internationaux. Le fleuve Niger apporte la vie dans une région qui, sans lui, serait désertique. Le «petit Nil» traverse le pays d'Ouest en Est, dessinant une grande boucle vers le nord et contribue ainsi à atténuer le caractère aride du climat. Depuis le renversement du président Moussa Traoré, en mars 1991, qui a débouché sur le pluralisme politique, le Mali s'est ouvert à l'économie de marché. Bamako en garde les empreintes. A Boulkassembougou, banlieue sud de la capitale, le marché hebdomadaire fait honneur à sa réputation du «petit Hong Kong». On y trouve de tout. Des dames proposent la délicieuse grillade de foie de veau au gingembre. D'autres tissent des nappes dans la pure tradition bambara. Un coiffeur fait des tresses à la «malienne» à une Américaine venue de son lointain Oregon effectuer le safari du rêve. Dans le quartier mauritanien, on attend toujours l'intervention de la mairie pour refaire les chaussées. «Pourtant, on paie les impôts !», martèle Mustapha devant son estaminet truffé de posters de Ben Laden. L'Afghanistan ? C'est le deuxième sujet phare après la CAN Ben Laden est partout ! Sur les voitures, les bus, à l'entrée des mosquées, «le milliardaire saoudien est idolâtré pour avoir défié l'Amérique». La belle blonde de l'Oregon est ahurie mais ne bronche pas. Son coiffeur soigne bien sa nouvelle coupe de cheveux. Maigre consolation. Loin de Bamako, dans les plateaux du Kaarta et du Bambouk, les gisements d'or, de bauxite, de fer et de manganèse annoncent la prospérité dans un proche avenir, mais les conditions d'exploitation sont difficiles du fait de la pénurie d'énergie et de l'enclavement des sites. Le sel, les phosphates, le diamant, le gypse et l'or donnent toutefois lieu à des exploitations. La production minière d'or, de sel et de diamants contribue officiellement pour 2% au PNB et pour 5% officieusement. La libéralisation des échanges a profité à de nombreux investisseurs et aux petits commerçants. Mais les échanges extérieurs sont largement déficitaires. Le Mali, qui est extrêmement vulnérable aux variations du cours du coton, principale richesse du pays, doit faire face à une dette extérieure suffocante (85% du PNB). En attendant, place au football, première religion du pays. Les «Aiglons» sont devenus adultes. Désormais, il peuvent voler seuls de leurs propres ailes, avec la bénédiction de la Diatiguiya. La belle blonde de l'Oregon oubliera alors son cauchemar, Ben Laden. Il ne hantera plus ses nuits[ACONS]
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