Le Soleil (Dakar)

Afrique: NEPAD: Dix tickets pour ne pas rater le train de l'avenir

Vincent Joguet

15 Avril 2002


Alors que près de la moitié de la population d'Afrique sub-saharienne vit avec moins d'un dollar par jour et que de nombreuses zones de conflit contribuent à donner une image catastrophique du continent auprès des populations des pays industrialisés, l'Afrique est marginalisée dans le processus de mondialisation.

Constatant les échecs de tous les plans initiés par les bailleurs de fonds sans coordination et sans l'adhésion des peuples africains, certains chefs d'Etat ont profité du tournant du millénaire pour proposer leurs propres initiatives basées sur un ancrage dans la mondialisation, sur le rattrapage du retard constaté avec les pays industrialisés et sur une vision à long terme du développement.

Au cours de l'année 2000, deux plans voient le jour : le Millenium African Plan (MAP) des présidents Thabo Mbeki (Afrique du Sud), Olusegun Obasanjo (Nigeria) et Abdelaziz Bouteflika (Algérie) et le Plan Omega du président Abdoulaye Wade. Très semblables dans le fond, ces plans fusionnent au Sommet des chefs d'Etat de Lusaka en juillet 2001 et donnent le jour à la Nouvelle Initiative Africaine. Elle sera très vite rebaptisée Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad) lors du sommet d'Abuja en octobre 2001, sommet qui finalise le texte et met en place des structures opérationnelles. La direction politique du Nepad est confiée à dix chefs d'Etat issus des cinq régions définies par le texte (Afrique de l'Ouest, Afrique du Nord, Afrique centrale, Afrique de l'Est et Afrique australe), à raison de deux par région. Elle forme la Commission de mise en oeuvre du Nepad. Une autre structure, le steering committee ou Comité de pilotage, est composée des quatre initiateurs auxquels s'ajoute le président égyptien, M.Hosni Moubarak. Rapidement, le plan dépasse les frontières du continent pour rencontrer des voix favorables parmi les membres du G.8, notamment lors du sommet de Gênes.

Le raisonnement qui sous-tend le Nepad est à la fois simple et novateur. Marginalisée économiquement, l'Afrique l'est aussi dans les têtes des dirigeants et des citoyens des pays développés. Or, le développement de ces mêmes pays, du moins des Etats européens et américains a pu exister grâce, entre autres, à l'exploitation des matières premières du continent africain et du travail de ses populations. En tout état de cause, un juste retour des richesses vers le Sud par des investissements massifs publics, mais surtout privés est une revendication que les chefs d'Etat à l'origine du Nepad estiment légitime.

Considérant que les espaces économiques des Etats africains sont trop limités et trop étroits, le Nepad s'appuie sur les zones régionales. Seules celles-ci pourront offrir des économies d'échelle et des marchés suffisants pour accueillir le secteur privé. Car effectivement, le Nepad fait la part belle aux investissements privés nationaux, régionaux ou internationaux. A l'heure actuelle, moins de 2% des investissements directs étrangers s'effectuent en Afrique subsaharienne. Il s'agit de renverser la tendance et de faire du continent africain une terre d'accueil pour les capitaux étrangers. Comment donner confiance aux hommes d'affaires des pays développés ? Quels sont les secteurs qui pourraient à la fois développer le continent et intéresser le secteur privé ?

Le Nepad a identifié dix priorités, dix secteurs vers lesquels tous les efforts doivent se porter. Chacun de ces secteurs est confié à l'un des cinq pays initiateurs. La bonne gouvernance publique qui échoit à l'Afrique du Sud, repose sur la participation au Nepad d'Etats de droit dont le système politique est la démocratie. Cette notion recouvre également le respect des droits de l'homme, la gestion transparente des organismes publics et la tenue d'élections libres. La bonne gouvernance économique privée est confiée au Nigeria. Elle a pour objectif de proposer aux capitaux étrangers un environnement sain et attractif garanti par une justice indépendante et honnête. Les infrastructures sont prises en charge par le Sénégal. Très insuffisantes à l'échelle du continent, elles nécessitent des investissements massifs primordiaux pour le développement de l'Afrique car leur absence agit fortement à la hausse sur les coûts de production qui grèvent la compétitivité des pays africains. L'éducation revient à l'Algérie.

L'investissement dans le capital humain est ce qu'il y a de plus rentable pour un pays sur le moyen et long terme car il permet de valoriser le facteur de production qu'est le travail et agit ainsi sur la productivité. La santé, gérée par l'Egypte, est un facteur de développement humain, le continent possédant le taux le plus élevé en matière de mortalité infantile et économique car elle agit elle aussi sur la productivité du travail. Les nouvelles technologies de l'information et de la communication reviennent au Sénégal. Il s'agit pour le continent de n'avoir pas trop de retard en la matière et de faire en sorte que les jeunes générations s'approprient les outils le plus tôt possible afin qu'ils puissent être utilisés dans tous les secteurs. L'agriculture est dévolue à l'Algérie.

Rurale à 65%, l'Afrique doit développer ses potentialités pour se dégager de l'étreinte étouffante de la dépendance alimentaire. L'environnement, confié au Sénégal, est une priorité pour un développement durable. Zone géographique la moins émettrice de dioxydes de carbone, l'Afrique doit cependant subir les dégâts naturels (climatologie et érosion) et humains. L'énergie revient au Sénégal. Le continent doit faire face à un déficit énergétique qu'il doit combler à tout prix pour développer son activité industrielle. L'accès aux marchés des pays développés, réservé à l'Egypte, est une solution sine qua none pour sortir le continent de son placard dans lequel il est confiné. Pour accéder aux marchés des pays du Nord, ces derniers doivent faire un effort pour accueillir les produits africains et lever les barrières à l'entrée.

Récemment, le ministre des Affaires Etrangères, de l'Union Africaine et des Sénégalais de l'Extérieur, présentait le Nepad à la jeunesse sénégalaise. Tout en leur expliquant les enjeux pour le continent il leur proposait des clés pour répondre aux interrogations dubitatives auxquelles ils pourraient avoir à répondre : " si on vous demande pourquoi ce plan marcherait alors que tous les autres ont échoué, répondez que, ici et pour la première fois, ce sont les chefs d'Etat eux-mêmes qui ont rédigé le Nepad ; répondez que pour la première fois, un plan de développement s'appuie sur l'initiative privée et non plus exclusivement sur l'aide et répondez enfin que pour la première fois, le développement repose sur une approche régionale ".

En attendant le sommet du G.8 prévu en juin 2002 à Kananaski au Canada qui portera sur la mise en place d'un cadre de coopération et de partenariat stratégique entre les pays du G8 et le Comité exécutif du Nepad, la conférence sur le financement du nouveau partenariat qui commence aujourd'hui est d'une importance capitale pour son avenir et pour le développement du continent. A l'issue de celle-ci, le monde entier saura si le secteur privé est prêt à y adhérer et à venir investir massivement dans des projets pré-identifiés dont la mise en oeuvre s'intègre dans le processus de développement de l'Afrique. " Le Nepad est le dernier train pour le développement. Le rater, c'est rater le développement " estime-t-on dans les hautes sphères du pouvoir sud-africain. Les hommes d'affaires du monde entier réunis à Dakar aujourd'hui et demain sont-ils prêts à prendre un ticket ?

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