Le Journal de l'Economie (Dakar)

Sénégal: La reproduction volaille en crise : les importations étouffent la production locale

Carine Alougou (stagiaire)

16 Août 2002


Dakar — Les aviculteurs sénégalais ne savent plus où donner de la tête. Les importations de volaille sont simplement en train de les sortir du marché. Les cuisses de poulet importées sont en effet non seulement très appréciées, mais elles sont bon marché. Conséquence : c'est le grand désarroi chez les producteurs. La production locale a déjà connu une baisse de plus de 40%.

M. Amy Diop ne veut plus parler de poulet. Ce petit fermier qui s'était lancé dans la production de volaille s'est reconverti pour subvenir aux besoins de sa famille. «Je ne veux plus entendre parler de ferme. Voici bientôt un an que ma ferme est tombée en faillite. Comment pouvais-je m'en sortir avec des poulets de plus de 65 jours qui ne se vendaient pas sur le marché et que j'étais obligé de nourrir tous les jours ?» Il a finalement bradé les quelques poulets qui lui restaient pour s'acheter un moulin qui lui permettra de commencer une autre activité. A l'image de Amdy, les producteurs de poulets n'ont pas le sourire.

Et pour cause : la production ne cesse de dégringoler. Les chiffres de l'année 2001 ne sont pas très encourageants. La production locale de poulet est passée de 6.000 tonnes dans les années 1993-1997 à près de 3.000 tonnes en 2001, selon la Sedima. Les petits aviculteurs ont abandonné leurs fermes pour se lancer dans d'autres activités. Aujourd'hui, on estime que 60% des fermes ont mis la clef sous le paillasson.

La Sedima qui est le plus gros producteur de volaille au Sénégal ne cache pas son inquiétude face à cette situation. «Si cette baisse continue comme c'est le cas actuellement, nous serons obligés de revoir nos ambitions fortement à la baisse. Les charges du personnel seront malheureusement touchées», note M. Abdou Diop directeur commercial de la société.Le constat est le même partout. Le directeur de Sendis agricole qui produisait dans les années 1993-1994 600 tonnes de poulet de chair par mois a vu ce chiffre chuter jusqu'à 27. tonnes en 2002. M Amadou Dieng, le directeur commercial nous confie qu'il «est obligé de louer les machines de matières premières de fabrique d'aliments de poulets pour pouvoir supporter les salaires de ses quelque 7 ouvriers qui lui restent».

Les producteurs accusent les importations de volaille d'être à l'origine de cette chute. Depuis l'arrivée des cuisses de poulet sur le marché sénégalais, les commerçants n'arrivent plus à écouler les poulets de chair, comme il y a cinq ans. Les ménagères préfèrent désormais les cuisses de poulet congelées au poulet de chair.

D'autre part, si les cuisses de poulets se vendent bien en Afrique et en particulier au Sénégal, c'est parce que la cuisse est considérée comme la «partie noble» du poulet. Pourtant, le docteur Mamadou Bousso Leye, chef de service vétérinaire du Port de Dakar vétérinaire souligne que «c'est au niveau des cuisses que se trouvent les graisses qui contiennent du cholestérol qui est à l'origine des maladies cardiovasculaires». Les ailes et les cuisses de poulet sont des viandes de second choix pour le consommateur européen. Elles sont les parties préférées, mais en plus c'est très bon marché. Dans un pays où le pouvoir d'achat est très bas, il n'est plus facile de continuer d'acheter les poulets de chair à 2500 francs CFA quand les cuisses se vendent à 1400 à 1500 francs le kilogramme.

La raison de ces piètres performances : les importations de volaille. La preuve : 2054 tonnes de volaille sont entrées au Sénégal de janvier à juillet 2002 alors que les importations étaient de 1971 tonnes en 2001.

Aujourd'hui, 80% des importations de volaille proviennent de la Hollande. La France, la Suisse, la Belgique, les Etats-Unis et le Brésil se partagent les 35% restant. Les importations n'ont cessé d'augmenter au cours de ces dernières années. En 1998, on enregistrait à peine 603 tonnes de volaille importée qui arrivaient d'Amérique du Sud et des Etats-Unis. Il faut dire qu'en 98, la volaille avait été interdite au Sénégal à la suite de la crise la dioxine en Belgique. Il était très difficile de détecter la dioxine faute de matériel technique. La volaille européenne est entrée au Sénégal depuis une quinzaine d'années.

Au départ, ce sont les ailes de dindes qui avaient conquis le marché sénégalais et étaient très appréciées par les consommateurs. Pour encourager la production locale, l'Etat avait mis sur pied la politique de «mercuriales». De 1987 à 1990, les importations de volaille ont chuté. Le timbre douanier et la taxe pastorale avaient en effet rendu les importations moins compétitives. La dévaluation de 1994 a contraint l'Etat à faire des réajustements dans le domaine des importations.

Aujourd'hui, les cuisses se sont révélées plus compétitives que la production locale, grevée il est vrai par une fiscalité très lourde. L'harmonisation de la TVA a participé au renchérissement de la production. Il est difficile de tenir tête à une telle concurrence. Que faire donc pour relever la pente de la production locale ? Pour le directeur commercial de la Sedima, «la stratégie, c'est de faire comprendre à l'Etat les enjeux du problème puisque ce sont les cuisses de poulets qui rentrent en concurrence avec la production locale, il faut donc les limiter considérablement». Il ne sera pas facile à l'Etat de prendre une telle mesure dans un environnement libéralisé.

Par contre, le responsable de Sendis n'est pas pour l'arrêt des importations de volaille. Il propose plutôt qu'il serait plus intelligent de se demander comment le Brésil est devenu un leader dans la production de poulet. C'est parce que le produit qui constitue les 60% de l'aliment de la volaille qui est le soja leur revient à 30 francs CFA. Alors que le kilogramme de maïs qui constitue 60% de l'aliment du poulet chez nous est vendu à 125 francs CFA. Tout cela joue sur le prix de revient d'un kilogramme de poulet, si nous faisons la comparaison, nous verrons que pour l'eau nous sommes aussi compétitifs, que le Brésil pour la main d'ouvre nous verrons que nous avons une main d'ouvre peut-être moins cher que celle du Brésil.

Mais pourquoi on n'arrive donc pas à arborer la solution du Brésil pour faire baisser le prix du poulet ?.» Les petits producteurs tentent de s'adapter. La majorité des petits producteurs ont préféré garder les pondeuses car, la demande en oufs reste assez forte. Les poulets de chair demande beaucoup plus de moyens et d'entretien. Il faut payer un vétérinaire pour leur suivi, Il est toujours mieux d'avoir son moulin et mélangeur pour augmenter la rentabilité et il est très difficile d'entretenir une ferme toute seule.

D'autres solutions se présentent pour sortir de la crise. M Mandione Diop a décidé de rester dans la filière. Il propose : «Une création des coopératives et les revendeurs iront plutôt se ravitailler auprès de la coopérative ceci pour éviter la fluctuation des prix de poulet de chair. L'Etat doit également penser à subventionner ou d'exonérer le matériel pour nous permettre d'augmenter la production.»

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