Abidjan — L'image a fait le tour du monde: des centaines de milliers de jeunes Ivoiriens défiant ouvertement "la France de Jacques Chirac qui veut assassiner la démocratie" et scandant, de longues minutes durant "USA ! USA ! USA!". Bien entendu, ce symbole reste encore largement anecdotique, même s'il a intrigué plusieurs journalistes de grands médias anglo-saxons, qui se sont subitement intéressés à une crise ivoirienne à laquelle ils ne comprennent encore pas grand-chose. Mais la politique étant ce qu'elle est, cette situation ouvre un boulevard aux Etats-Unis, et leur permet de jouer leur carte, pour peu qu'ils en aient envie. L'intervention de l'armée américaine aux premiers jours du conflit, alors que la tradition veut que la France sous-traite l'évacuation de tous les Occidentaux lors des conflits en Afrique francophone, montre que l'Oncle Sam n'hésite plus aujourd'hui à lever certains tabous.
Soudain convoqués à se déterminer sur un pays qu'ils considèrent comme faisant partie de la " French Africa ", les officiels américains tentent, tant bien que mal, de se faire une idée. Certes, la Maison Blanche a invité le président ivoirien Laurent Gbagbo à " appliquer immédiatement " les accords de Linas-Marcoussis, mais a également annoncé qu'elle était prête à " aider " la Côte d'Ivoire à l'appliquer. Une manière habile de se positionner. Les Américains auront d'autant moins de scrupules à jouer leur propre partition que les relations avec Paris se sont envenimées ces derniers temps en raison des réticences de Paris à suivre les positions de Washington dans le cadre du conflit avec l'Irak. Les Américains se rappellent également qu'alors que leur pays était conspué, lors de la révolution iranienne et de la chute du Shah, Paris n'a pas hésité à en profiter. Pour se déterminer, Washington devra analyser plusieurs facteurs : les rapports de force politique et militaire, les enjeux stratégiques et économiques, mais surtout la marge de manoeuvre que la diplomatie américaine peut avoir, à l'heure où elle est débordée par le conflit en Irak, la menace nucléaire de la Corée du Nord, et les soubresauts du Proche-Orient.
Les rapports de force. On l'a tellement affirmé que tout le monde a fini par le croire. Les rebelles, indirectement aidés par l'armée du Burkina Faso et certains " barbouzes " issus de l'armée française, soutenus dans l'Ouest par l'armée régulière libérienne, auraient la supériorité militaire sur l'armée républicaine de Côte d'Ivoire. En raison de ce présupposé, on a souvent oublié le rapport de force politique, et la gigantesque manifestation pacifique de samedi est venue le rappeler. Par ailleurs, la proposition de la table ronde de Linas Marcoussis de naturaliser l'équivalent de trois millions d'étrangers ouest-africains avant toute élection est un aveu : les Français considèrent que sans une armée de supplétifs, les forces politiques qu'ils veulent installer au pouvoir ne peuvent pas faire plus que le score qu'elles ont obtenu avec constance lors des scrutins municipaux et départementaux, soit 27%. " Nous ferons une résistance civile. Nous bloquerons la rue pendant trois mois. Personne ne travaillera. C'est là qu'on se rendra compte qu'on peut perdre sur le terrain militaire et sortir victorieux ", a menacé Niamien Messou, leader du puissant syndicat des enseignants et chercheurs (SYNARES), au nom de tout le monde du travail. C'est une réalité que les Américains ont sans doute intégrée : on modifie plus facilement un rapport de forces militaire que politique. Avec une telle mobilisation en zone non occupée, les rebelles ne pourront prendre Abidjan qu'au prix d'un carnage qui les mènera directement là où le Burkina Faso et ses alliés parisiens veulent mener le président ivoirien: à la Cour pénale internationale.
Les enjeux économiques et stratégiques.
Que gagneraient les Etats-Unis à soutenir, d'une façon ou d'une autre, les institutions ivoiriennes ? Les relations entre Abidjan et Washington avaient mal commencé, sous l'administration Clinton. L'élection de Laurent Gbagbo n'avait été reconnue que tardivement par Washington, notamment en raison des lobbies puissants dont bénéficiait Alassane Ouattara, qui venait juste de quitter le Fonds monétaire international (FMI), notamment dans le camp démocrate. Et des contentieux économiques (affaire Comstar notamment) avaient assombri les relations entre les deux capitales. Les relations se sont pourtant assainies avec le temps, malgré certaines réticences des grandes firmes cacaoyères américaines aux réformes de la filière, notamment en ce qui concerne les dispositions sur les abus de position dominante. Des relations personnelles se sont également nouées entre des groupes d'intérêt américains et les gouvernants ivoiriens, notamment en raison de certaines affinités confessionnelles, qui se sont révélées notamment au cours du traditionnel National Day of Prayer. Un ancien président du Black Caucus, le lobby africain-américain, et Bob Dole, ancien candidat républicain à la présidentielle, se sont prononcés ouvertement pour la légalité incarnée par le président Laurent Gbagbo. De plus, les connexions des rébellions ivoiriennes montrent bien que " le nouvel ordre politique " qu'elles veulent installer profitera fatalement à des intérêts privés français. Le Burkina Faso et le Liberia ont toujours été les gardes-chiourme vigilants de certains intérêts de firmes hexagonales, dans les différents conflits qui secouent l'Afrique de l'Ouest depuis 1989. Par ailleurs, ces deux pays ont toujours été considérés avec hostilité par Washington et Londres, qui ont soutenu les sanctions contre le Liberia et échoué à les mettre en oeuvre contre le Burkina Faso, grâce au soutien sans faille de Paris. Plus grave, un rapport des services secrets d'un pays européen - sans doute la Grande-Bretagne - attestant d'une coopération entre les présidents burkinabè et libérien et Al-Qaeda a été révélé par le Washington Post. L'argument pèse de tout son poids, en cette période de "lutte contre le terrorisme", et une mauvaise surprise dans la région ouest-africaine remettrait ce sujet à l'ordre du jour. L'opinion américaine pourrait dès lors reprocher à son gouvernement sa passivité. Plus important, alors que le golfe de Guinée devient un enjeu pétrolier important, Washington a tout à gagner dans une fragilisation du dispositif stratégique français dans la région.
Quelle marge de manoeuvre?
Il est bien entendu exclu que les Etats-Unis interviennent directement en Côte d'Ivoire, tout simplement parce que des milliers de jeunes lui adressent des appels du pied. Mais ils peuvent jouer leur carte. Dans le cadre d'un maintien des accords de Marcoussis, ils pourront se poser en arbitres neutres en intégrant un "groupe de contact", mais également le "comité de suivi". Ils peuvent également mettre leurs compétences militaires dans le cadre de la restructuration de l'armée ivoirienne prévus par des accords qui dans leur esprit prévoyait une expertise française. Le président Laurent Gbagbo, chef suprême des armées, peut arguer qu'après 43 ans de coopération avec les FANCI, le résultat n'est pas à la hauteur des espérances. La presse et les officiels français n'ont en effet pas de mots assez durs pour les militaires ivoiriens.
Si le processus de Marcoussis n'aboutit pas, les Etats-Unis peuvent profiter de l'épuisement du processus français pour participer à une relance de la machine diplomatique à travers ses alliés africains. Le président sud-africain Thabo Mbeki a déjà esquissé un pas en ce sens, notant le "rejet évident" des accords de Marcoussis. L'Union africaine (UA) et la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) sont actuellement dirigés par deux chefs d'Etat dont les pays sont liés d'une manière ou d'une autre avec les Etats-Unis d'Amérique, Thabo Mbeki et John Kufuor. Par ailleurs, sur le plan militaire, les Etats-Unis peuvent faire le geste qui sauve : appuyer certains des Etats qui lui sont liés - notamment l'Angola, le Ghana et le Nigeria - en perspective d'un soutien armé qui ferait, à coup sûr, la différence. Et garantirait la victoire finale.
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