Alain Just Coly
8 Février 2003
Le mois de février est, chaque année, aux Etats-Unis et au Canada, consacré à l'histoire et à la culture des Noirs. Un bon prétexte pour revisiter l'apport, souvent méconnu, de la communauté noire en général à la musique classique globalement considérée comme exclusivement "blanche". On constate ainsi que la musique traditionnelle, le jazz, le blues, les rythms and blues, le rap, la world music, etc., n'ont pas été, et ne sont pas, les seuls champs d'exercice des artistes noirs.
On dit que la musique est un langage universel. Universel certainement parce que son message peut atteindre, presque instantanément, l'"âme" de toute personne quels que soient sa condition sociale, sa culture et son niveau d'instruction.
Universel aussi parce que les musiciens figurent parmi la catégorie d'hommes et de femmes les moins enclins au racisme, sans doute parce qu'ils subissent toutes sortes d'influences et partagent leurs expériences "sans distinction de race ni de religion". Universel, enfin, parce que, lorsque l'on entend, par exemple, un Eric Clapton jouer sur sa guitare électrique du blues, musique noire par excellence, ou une Janis Joplin le chanter, on peut facilement les assimiler à des interprètes noirs, tellement l'esprit et le coeur sont présents comme avec les plus grands bluesmen.
Beaucoup de musiciens blancs sont d'excellents bluesmen ou d'excellents jazzmen. Par contre, ce que trop de gens ignorent - ou alors ils n'y font pas attention - c'est que la musique classique, estampillée presque toujours " domaine réservé des Blancs ", ait été un champ d'expérience fertile pour beaucoup de musiciens noirs et métis, instrumentistes et compositeurs confondus, souvent bien avant la naissance, au début du XXe siècle, du jazz. L'universalité de la musique se lit également dans ce constat.
Parmi les compositeurs noirs qui ont marqué leur époque, figure Samuel Coleridge-Taylor. Né en 1875, à Londres, d'un médecin sierra-léonais et d'une mère anglaise, Coleridge-Taylor n'a pas vraiment connu son père. Celui-ci, choqué de ne pas être reconnu à sa juste valeur comme chirurgien, lorsqu'il décida d'ouvrir son propre cabinet médical après avoir été l'assistant des médecins anglais, retourna en Afrique, abandonnant femme et enfant.
Samuel étudia le violon, puis la composition, au Royal College de Londres. A 22 ans, il écrivit son oeuvre qui devint la plus célèbre, "Hiawatha Wedding Feast", tirée de poèmes de Longfelow. Lorsqu'il mourut à 37 ans, en 1912, victime autant d'une pneumonie que de surmenage, Coleridge-Taylor, bien que musicien réputé, fut loin de laisser une fortune à ses héritiers.
A l'époque, en effet, les éditeurs de musique ne rémunéraient les compositeurs qu'une seule fois pour les oeuvres déposées. Les circonstances de sa mort auraient d'ailleurs contribué à l'adoption, au Royaume-Uni, d'un système de royalties pour les compositeurs, tel qu'il en existe maintenant un peu partout dans le monde. L'oeuvre de Samuel comprend des opéras, des chansons, de la musique de chambre, de la musique symphonique. Professeur, il transmit aussi l'art musical au Trinity College de Londres et à la Rochester Choral Society.
De lui, DuBois, son contemporain, a dit : "Le succès de Coleridge-Taylor représente la consécration du potentiel noir, dès qu'on lui offre la possibilité de se développer dans un environnement de liberté. L'esprit noir, en l'absence de racisme, fleurit de mille manières. Le succès de Coleridge-Taylor infirme les notions d'infériorité innée des noirs ou des mulâtres."
Le Chevalier de Saint-George est un Guadeloupéen né en 1745 d'une esclave africaine et d'un Français. C'est en France qu'il acheva ses études musicales classiques. A vingt-huit ans, en 1773, Saint-George était déjà chef d'orchestre et la reine Marie-Antoinette fit de lui son directeur de musique. Il dirigea aussi, durant la période de la Révolution française de 1789, la Légion des hussards américains qui comprenait un millier de volontaires noirs. Un hommage lui a été rendu en décembre 2001, lorsque l'ancienne rue parisienne Richepance a été rebaptisée en rue du Chevalier Saint-George.
Sur le site africlassical.com, consacré aux compositeurs classiques noirs, il est ainsi écrit : "Ni ses origines lointaines et incertaines, ni la couleur d'épice de sa peau ne prédisposaient ce fils d'esclave à devenir ce qu'il fut dans le Paris du siècle des Lumières : un humaniste cultivé et spirituel, familier des grands, menant un train de vie somptueux dans la capitale, virtuose du violon, compositeur et directeur d'orchestre estimé et reconnu de ses pairs (et parmi ceux-la, non les moindres : Charles Stamitz, Jean-François Gossec, Josef Haydn...), escrimeur d'élite, cavalier affirmé, poète galant et homme de coeur loyal envers sa patrie." Les compositions du Chevalier de Saint-Georges sont aujourd'hui régulièrement jouées par quelques ensembles classiques européens et américains, tandis qu'en Guadeloupe un orchestre qui porte son nom s'investit depuis 1974 dans la vulgarisation de ses oeuvres.
Edmond Dédé (1827-1903), violoniste, fut une célébrité de son temps. Il commença son apprentissage musical en Nouvelle-Orléans où il est né, puis, fuyant le racisme ambiant, continua ses humanités au Mexique et, en France, au Conservatoire de musique de Paris. Il a été chef d'orchestre, vingt-sept durant, au Théâtre de l'Alcazar et a dirigé des exécutions aux Folies bordelaises. Edmond Dédé fait partie de ceux que l'on désigne sous le nom de Créoles romantiques, des musiciens classiques arrivés des Antilles vers la Nouvelle-Orléans durant la Révolution haïtienne, dont font aussi partie Charles Lucien Lambert (1828-1896) et Lucien Guillaume Lambert (1858-1945).
Florence Beatrice Price, une Afro-Américaine née à Little Rock, en 1887, dans l'Arkansas, publia ses premières compositions dès l'école secondaire. Auteur de plus de trois cents pièces musicales classiques, dont la "Symphonie en mi mineur", elle s'éteignit en 1953 à l'âge de 66 ans.
D'autres compositeurs noirs ont aussi apporté une importante contribution à la musique classique. Parmi eux, certains sont nés en Afrique : les Nigérians Samuel Akpabot (1940-2000) et Fela Sowande (1907-1987) et les Sud-Africains Michael Mosoeu Moserane (1904-1980) et Mzilikazi (né en 1932).
En fait, "dès avant la période sombre de la Traite négrière, l'apport des Noirs dans la musique classique s'est fait sentir, et il y avait des musiciens noirs dans ce qu'on peut appeler la musique classique", explique le site africlassical.com. Au XVIe siècle, un trompettiste noir, John Blanque, probablement venu de l'armée romaine, est mentionné dans les registres de la cour royale d'Angleterre où il exerça son art sous les règnes d'Henry VII et Henry VIII. George Augustus Polgreen Bridgetower (1780-1860), violoniste métis surdoué (père afro-américain, mère européenne), commença sa carrière à dix ans. En son honneur, Beethoven composa "Sonate Kreutzer" et il l'accompagna au piano en 1802 pour la première exécution de cette oeuvre. Bridgetower intégra la cour du prince du Pays de Galles.
Il faut aussi mentionner, entre autres, Francis Johnson (1792-1844) et Scott Joplin (1897-1960), le roi du ragtime, musique que l'on considère comme inspiratrice, sinon précurseur du jazz. Plus près de nous, Duke Ellington, mort en 1973, connu pour être un grand compositeur et chef d'orchestre de jazz, a aussi composé, et l'on ne le sait pas toujours, quelques pièces de musique classique. George Walker, compositeur classique, a été le premier Afro-Américain à remporter le Prix Pulitzer de musique.
Une impressionnante série d'albums est sortie aux Etats-Unis, chez Cedille Records, un label de musique classique, qui peut servir d'introduction à la production classique d'origine noire. L'"African Heritage Symphonic Series", en trois CD contient, sous la direction de Paul Freeman, fondateur du Chicago Sinfonietta, des compositions de Samuel Coleridge-Taylor, Fela Sowande, William Grant Still, Ulysses Kay, George Walker, Roque Cordero, Hale Smith, Adolphus Hailstork, Coleridge-Taylor Perkinson, David Baker, William Banfield et Michael Abes.
Autre disque dans la même veine, "Violin Concertos by Black Composers of the 18th and 19th centuries", qui regroupe des pièces du Chevalier de Saint-Georges, du Chevalier J.J.O. de Meude-Monpas, de Joseph White et de Samuel Coleridge-Taylor. On peut écouter des extraits de ces albums sur le site de ce label musical (www.cedille.org).
Il est impossible de citer ici tous les grands compositeurs et musiciens d'origine africaine qui excellèrent dans le domaine de la musique classique. Mais ces quelques exemples, parmi les plus connus (qui restent malgré tout trop méconnus), montrent que le talent noir s'est exercé avec bonheur dans une large palette de styles musicaux et non uniquement, comme on le croit trop souvent, dans les musiques à base rythmique.
ALAIN JUST COLY Sources documentaires : Encyclopédie Encarta Africana Sites web : africlassical.com et cedille.org.
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