Younes Hamidouche
17 Avril 2003
Deux années de durée et elle persiste encore aujourd'hui. La crise en Kabylie, dossier majeur d'une Algérie qui aspire à la démocratie, demeure toujours en quête de solutions qui permettraient à cette partie du pays de songer à une stabilité urgente et à un avenir de prospérité et de développement et de retrouver, du coup, son rôle de force motrice de la démocratisation de la nation. Mais l'historicité et la grandeur de ce rôle de la Kabylie dans le présent et l'avenir de l'Algérie sont-elles capables de passer outre la gestion catastrophique qu'ont réservée les autorités du pays à la démarche citoyenne du mouvement né de la crise nationale ? Bref rappel sur la naissance du mouvement citoyen et sur sa résistance face aux coups répressifs que lui porte le pouvoir en place.
L'embrasement ne tardera pas à suivre
Deux jours avant la date anniversaire du Printemps berbère d'avril 1980, un jeune lycéen, Massinissa Guermah, est tué dans une brigade de gendarmerie à Beni Douala. C'est le détonateur d'un nouveau printemps. Il est noir. Noir par la foule qui a vite fait de réagir dans la rue à la suite de cet assassinat qui sera suivi de dizaines d'autres après que la contestation populaire eut fait tache d'huile dans toutes les localités de Kabylie, avant d'atteindre quasiment l'ensemble des autres régions d'Algérie. Outre la répression dans le sang du mouvement de protestation mené notamment par la jeunesse, la réaction des autorités du pays durant les dix premiers jours de la protesta se concentre notamment autour des déclarations du ministre de l'Intérieur et des Collectivités locales, Noureddine Yazid Zerhouni, qui a semblé souffler le chaud et le froid en exprimant les «regrets du gouvernement» mais aussi en déclarant que la première victime de ces événements, le jeune lycéen âgé de 19 ans, est «un délinquant de 26 ans». L'embrasement ne tardera pas à suivre. La situation dégénère et l'effet de contagion gagnera les plus reculées des régions du pays, surtout le Nord-Est et principalement la région des Aurès.
Le véritable patriotisme dans l'Algérie indépendante, c'est la démocratie
Le 30 avril 2001, le président de la République s'adresse à la nation dans un discours radiotélévisé dans lequel il se prononce sur la légitimité des revendications citoyennes et annonce essentiellement la mise sur pied d'une commission d'enquête. Cette dernière sera confiée à l'avocat et professeur de droit Mohand Issad dont la compétence est reconnue par tous. Les conclusions contenues dans le rapport préliminaire de cette commission nationale d'enquête sur les événements de Kabylie, rendues publiques en juillet 2001, font vite faire oublier au mouvement citoyen l'une de ses revendications, à savoir la dissolution et la non-reconnaissance des commissions d'enquête créées et installées par les autorités. La commission Issad n'a rien laissé au hasard et dans la conclusion de son rapport, elle souligne d'emblée que «la réaction violente des populations a été provoquée par l'action non moins violente des gendarmes, laquelle, pendant plus de deux mois, a nourri et entretenu l'événement : tirs à balles réelles, saccages, pillages, provocations de toutes sortes, propos obscènes et passages à tabac». «Si quelqu'un a forcément donné l'ordre de tirer à balles réelles, en revanche personne n'a donné l'ordre de cesser le feu», relève-t-on dans le texte de ce rapport. «La violence enregistrée contre les civils est celle d'une guerre, avec usage de munitions de guerre», y souligne-t-on encore.
Rappelant bizarrement le discours de la pensée unique des trois premières décennies de l'indépendance du pays, comme celui traitant les militants de défense des libertés culturelles et démocratiques (Printemps berbère 1980) de «réactionnaires» à la solde de «l'impérialisme et de l'étranger», des responsables de différents niveaux d'autorité publique ont évoqué «la main de l'étranger» dans leurs commentaires sur les événements du printemps noir. Réplique de la commission d'enquête installée par Bouteflika : «Si une "main" quelconque peut, aussi rapidement et aussi facilement soulever une région du pays, loin des côtes, des ports et des aéroports, cela signifierait que l'Algérie est dangereusement vulnérable et que la République n'est pas capable de prévoir, déceler et contenir».
Plus que les dures épreuves des années 1980 et davantage que les escales aussi douloureuses que dignes de la décennie suivante (le boycott de l'école en Kabylie à travers «la grève du cartable» tout au long de l'année scolaire 1994/95 est un sacrifice au bout duquel tamazight faisait son entrée des classes), le printemps noir, ou sous une autre dénomination, mouvement pour le recouvrement de l'identité nationale -expression du chef de l'Etat lui-même-, s'inscrit en lettres particulières dans les pages d'histoire de l'Algérie indépendante. Le combat pour les libertés démocratiques met enfin sur orbite une langue nationale que les calculs politiciens du parti et de la pensée unique ont voulu effacer.
Le président de la République, dans son discours du 12 mars 2002, exprimait devant le Parlement, quelques mois avant la tenue des élections législatives, la reconnaissance de la langue berbère et son introduction dans un article bis de la Constitution. Une année après cette décision de constitutionnalisation, le Mouvement culturel berbère (MCB), même au creux de ses multiples divisions, relève que «depuis que la décision [de constitutionalisation] a été entérinée, aucun effort de valorisation de la dimension amazighe en tant que pan essentiel de l'identité de l'Algérien n'a été fourni comme si la décision, en elle-même, était la finalité». Et de poursuivre : «Aucune mesure d'accompagnement n'est venue amorcer un effort national nécessaire au parachèvement du recouvrement identitaire pour lequel se sont sacrifiées des générations de militants.»
Dans son commentaire sur la crise en Kabylie, Hocine Aït Ahmed, l'une des personnalités les plus en vue de cette région, soulignera que «les événements tragiques de Kabylie auraient été sûrement évités si le discours que Bouteflika vient de prononcer, le 12 mars dernier [2002], l'avait été il y a un an». La gestion par les pouvoirs politiques et institutionnels des événements du printemps noir de Kabylie, dont les émeutes qui y ont éclaté en avril 2001 se sont vite étalées vers d'autres régions du pays et ont duré jusqu'à 2002 et à nos jours (des dizaines de détenus croupissent encore en prison), est globalement qualifiée de catastrophique. Cela, au vu notamment de la primauté de la répression dont ont fait preuve les autorités nationales aux dépens de toute autre méthode d'apaisement qui aurait pu éviter le pire, la mort d'hommes, des jeunes dans leur majorité. Le pourrissement semble avoir été leur seul calcul majeur dans cette crise. Pourtant, il est admis que le véritable patriotisme dans l'Algérie indépendante, c'est la démocratie. Seule voie de salut pour une nation mille et une fois agressée. Et, plusieurs décennies durant, réprimée par une pensée uniciste, pour le moins ravageuse et dévastatrice. Le mouvement citoyen qui a jailli dans la douleur du printemps noir fait sienne cette volonté de démocratisation de l'Algérie. Et ses multiples déclarations et autres conclaves publics l'ont démontré. Le prix fort schématisé par des dizaines de morts, des centaines d'arrestations et des milliers de blessés aurait pu être plus lourd sans l'apparition de ce mouvement citoyen.
La plus mobilisatrice marche populaire dans l'histoire de la rue algérienne, celle du 14 juin 2001
De Tizi à Tam, de Tébessa à Tlemcen, la sagesse et l'aspiration à la démocratie chez les archs et les citoyens a mis le pouvoir au pied du mur. La plus mobilisatrice marche populaire dans l'histoire de la rue algérienne, celle du 14 juin 2001 en l'occurrence, a révélé la volonté de réprimer et le canal de communication privilégié des autorités, l'ENTV pour ne pas la nommer, a fait le reste en présentant en «casseurs» les centaines de milliers d'Algériens venus manifester dans la capitale de leur pays. Pis, en voulant dresser les Algériens les uns contre les autres. Près d'une année après le début des événements du printemps noir, le leader du FFS, l'un des deux partis les mieux implantés dans la région de Kabylie, a rendu publique une note «historique» et l'autre «politique» sur le mouvement qui mène la protesta, les archs. Dans ses notes, Aït Ahmed a fustigé ce mode d'organisation en affirmant que «l'embrasement généralisé de la Kabylie dont le monde fut témoin, à partir de fin avril 2001, ne fut pas un phénomène de génération spontané suscité par je ne sais quel appel ou rappel d'une mythologie tribale légendaire». De son avis, «les unités de la gendarmerie avaient bel et bien reçu, d'Alger, l'ordre de réprimer sans états d'âme les populations désarmées, fussent-elles manifestantes ou non». Le président du FFS cite ensuite le «rétablissement» aux yeux de l'opinion internationale de «la véritable équation politique qui oppose la société algérienne au système mafieux qui s'est imposé depuis près de 4 décennies».
Aucune leçon n'a été tirée
De son côté, l'autre parti le mieux implanté en Kabylie (RCD) a retiré ses deux ministres du «gouvernement qui tire sur la foule», quelques jours après le début des événements les plus tragiques qu'ait eu à connaître l'Algérie, après Octobre 1988 et le phénomène macabre du terrorisme. Près de deux années après le début du noircissement du printemps, et dans la foulée de l'accompagnement des démarches et actions du mouvement citoyen par le RCD, ce dernier souligne encore aujourd'hui, comme c'est le cas dans le dernier communiqué en date (avril 2003) de son comité exécutif dirigé par Saïd Sadi, que «face à une répression endémique, la Kabylie redécouvre périodiquement les officines occultes qui utilisent l'argent public pour polluer la région par un activisme clientéliste et corrupteur comme au temps du parti unique». «Aucune leçon n'a été tirée, aucune volonté politique n'apparaît pour sortir d'une impasse qui révèle au grand jour l'irresponsabilité et l'incompétence d'un pouvoir enfermé dans des pratiques ayant précisément mené l'Algérie à la ruine sanglante d'aujourd'hui», relève le Rassemblement pour la culture et la démocratie. A la somme de toutes les positions et de tous les commentaires, il ressort essentiellement que c'est le pouvoir en place, qualifié par le mouvement citoyen de «mafieux et assassin», qui a assombri sa gestion des aspirations démocratiques des Algériens et c'est lui également qui est tenu pour responsable du noircissement du printemps citoyen.
Be the first to Write a Comment!
Copyright © 2003 La Tribune. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.
AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.