Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Violences faites aux femmes: Sensibiliser désormais les hommes

MaÏmouna Gueye

7 Mai 2003


Les violences faites aux femmes demeurent une question brûlante qui préoccupe encore les défenseurs des droits humains, ainsi que les pouvoirs publics. Ne serait-ce que pour cette raison, la quinzaine nationale de la femme, qui a pris fin avant-hier, ne saurait être bouclée sans intégrer dans son programme la lancinante question des violences exercées sur les femmes, et dont on dit qu'elles sont présentes dans toutes les sociétés.

Pire, les violences faites aux femmes définies comme étant «tout acte dirigé contre le sexe féminin et causant (ou pouvant causer) aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles, psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou privée», n'épargnent aucune couche sociale. Compte-tenu de cette dimension, elles ont davantage attiré l'attention du Comité de lutte contre les violences faites aux femmes qui a tenu le 5 mai 2003 une conférence sur le thème «La lutte contre les violences : bilan et perspectives». C'était en présence de Boubacar Traoré, directeur de cabinet du ministre de la Famille et de la Solidarité nationale, qui a reconnu qu'il importe de combattre les violences, afin que le principe de genre et d'équité soit une réalité. Même si, Mamadou Wane, sociologue à l'Unicef, a fait remarquer que «s'il y a violence, c'est parce que les hommes ont été éduqués dans la violence». C'est pourquoi, Codou Bopp estime que le problème des violences faites aux femmes doit cesser d'être uniquement l'apanage de cette catégorie de la population. Selon elle, «il est maintenant temps de parler aussi bien des victimes que des auteurs de telles violences capables de saper l'avenir de beaucoup de femmes».

Suivant cette même veine, Codou Bopp est d'avis que les femmes ne doivent plus se culpabiliser. «Elles doivent, au contraire, dit-elle, assumer les violences qui sont exercées sur elles». Et la sensibilisation doit ipso facto toucher les hommes.

Ainsi, par rapport à cet état de fait, les élèves de la troupe théâtrale du lycée J.F. Kennedy ont lancé un cri de détresse à travers une pièce émouvante, pleine de signification rythmée autour de l'égalité des chances, du maintien des filles à l'école et inévitablement des violences qui constituent le lot quotidien de beaucoup de femmes, quel que soit leur statut socio-économique et (ou) professionnel.

A travers une belle mise en scène qui a séduit le public, les «Kennediennes» trouvent inacceptables les violences à l'encontre des femmes. Ainsi, décident-elles, dans un leitmotiv et en choeur, pour mettre fin à leur pièce, de «refaire ce monde que les hommes ont confisqué». Et «l'on va le refaire avec le corps en colère», avertissent-elles.

UN PHENOMENE QUI AUGMENTE CRESCENDO

Une oeuvre difficile à édifier, vu l'ampleur d'un phénomène qui ne cesse de gagner du terrain. En effet, selon les statistiques disponibles, 16 à 52 % de femmes sont victimes de violences dans le monde. Mieux, souligne Mme Oulimata Gaye, présidente du Comité de lutte contre les violences faites aux femmes (CLVF), «au moins une femme sur trois est battue, contrainte à des rapports sexuels, ou fait l'objet de sévices durant son existence au niveau mondial». Et le Sénégal n'échappe pas à cette logique. En effet, selon une étude commanditée en 2000 par le CECI/PDPF sur les violences conjugales dans les régions de Dakar et Kaolack, «sur 515 personnes enquêtées, 257 femmes, soit 59 %, ont été, une fois dans leur vie, victimes de violences conjugales. Alors que ces dernières ne constituent qu'une partie des difficultés vécues par les femmes violentées, qui ont besoin de se confier, d'être écoutée afin d'atténuer cette souffrance qu'elles ressentent au fond d'elles-mêmes. Dans leur chair.

A cet effet, déclare la présidente du CLVF, le comité n'est pas là pour créer d'autres problèmes dans les ménages. Au contraire, il a été mis sur pied pour aider les femmes violentées à trouver des solutions heureuses aux difficultés qui émaillent leur existence quotidienne, explique en substance Mme Gaye. Surtout qu'il est constaté que «la violence porte gravement atteinte à l'autonomie des femmes et sape leur potentiel en tant qu'individus et membres de la société». Ce qui porte à croire que «les violences faites aux femmes font obstacles à la réalisation des objectifs d'égalité, de développement et de paix, parce qu'elles constituent une violation des droits de la personne humaine et des libertés fondamentales, qui empêchent les femmes de jouir pleinement desdits droits et libertés».

CENTRE D'ACCUEIL ET NUMERO VERT Tout en se félicitant des acquis réalisés par le CLVF au plan juridique (avec la ratification d'instruments juridiques internationaux en faveur des droits des femmes), socioculturel (avec des victimes de violence qui rompent désormais le silence, même si c'est encore de façon timide) et politique, Oulimata Gaye pense «qu'il ne faut pas que le comité dorme sur ses lauriers». Dans la mesure où il doit faire face aux difficultés pouvant constituer des entraves pour le fonctionnement normal du CLVF. Et, parmi les contraintes dégagées par la présidente du CLVF, figure l'absence de légitimité qui fait que les organisations qui gravitent autour du CLVF ne peuvent se constituer partie civile, la non-application effective des textes de loi votés, l'insuffisance de moyens financiers, humains et matériels pour une meilleure prise en charge des victimes.

En dépit de toutes ces contraintes, le CLVF compte créer un centre multifonctionnel pour l'accueil, l'assistance et l'hébergement provisoire des victimes. Egalement, entre autres perspectives, le comité décide de mettre en place une banque de données fiables et régulières telles que l'ont reconnu beaucoup d'intervenants lors de la conférence. Cela permettrait de rendre compte de l'ampleur d'un phénomène qui gagne du terrain. Il en est de même de la mise en place d'un numéro vert pour permettre l'écoute et de l'observatoire des droits de la femme.

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