Notre Voie (Abidjan)

4 Octobre 2003

Cote d'Ivoire: Maurice Oulaté (écrivain) : "Un peuple qui n'a jamais souffert ne se connaît pas"

interview

Maurice Oulaté, né en décembre 1932 à Diéhiba, dans le département de Duékoué, à l'Ouest de la Côte d'Ivoire, est l'auteur d'un premier ouvrage intitulé "Monsio l'héritier", paru en 1997 aux éditions Edilis. En 2002, pour le compte de la même maison d'édition, il sort "Le Triomphe du peuple". Se consacrant activement à la tradition du Gla, actuellement PCA de la CECP, M. Oulaté s'est ouvert à "Notre Voie".

M. Oulaté, qu'est-ce qui vous a poussé à écrire votre dernière oeuvre, "Le Triomphe du peuple", après "Monsio l'héritier" ?

Maurice Oulaté : Disons que j'ai, après que je fus plus de 20 ans durant homme politique, pensé que je devais restituer aux nouvelles générations des messages constructifs, je devais contribuer à la constitution d'une bibliothèque au service des jeunes. Mon oeuvre "Monsio" est une biographie qui a retracé mon parcours tumultueux et a témoigné un peu de la situation politique de l'époque. J'ai toujours pensé qu'une plume doit être prophétique et non apologiste. Parce que l'écrivain doit prédire et devancer les événements, les anticiper. Au temps colonial, nous avons vécu une situation d'injustice, d'où la lutte pour l'indépendance. Toutefois, l'indépendance concédée était plutôt politique et non libératrice de toutes les libertés, de toutes les contraintes. J'ai donc l'impression que le soleil des indépendances a hérité des mêmes tares coloniales : dictature, tyrannie, néocolonialisme, manipulation, injustice, etc. En écrivant "Le Triomphe du peuple", j'ai voulu que les générations à venir poursuivent le combat du bien contre le mal pour plus de justice, ce qui doit déboucher sur une véritable libération de nos peuples puisque pour moi, le serpent colonial n'est pas encore mort. Cet ouvrage est un pan de l'histoire coloniale où on met en scène des prototypes de personnages dont le comportement a jalonné l'avènement de l'indépendance. On part de la mort du roi et le rituel de la succession en pays wê, chose que les colons ont tenté de violer, vider de sa substance pour s'imposer, pour tuer. Et il y a l'intrigue, l'ambition politique ici. Aussi le règne de l'imposture sur un peuple qui, quoique pris au dépourvu, a réussi à se défendre, faisant chuter l'usurpateur pour réinstaller le régime légitime. D'où le titre "le Triomphe du peuple". Voilà ce que j'ai voulu démontrer, tout en insistant que le mensonge, les ambitions démesurées, les intrigues de bas étage ont encore la peau dure, la vie dure. "Le Triomphe du peuple" est un roman qui plonge ses racines dans le temps colonial, mais est d'actualité. Avec la volonté du peuple ivoirien aujourd'hui de s'affranchir, de triompher du néo-colonialisme qui se manifeste sur des formes obscures.

Ce livre, je l'ai écrit avant la crise socio-politique, mais aujourd'hui, curieusement, il relance le débat de la force, la victoire du peuple sur l'imposture, sur les ambitions démesurées et le népotisme. J'ai donc raison de dire qu'une plume est prophétique, qu'une oeuvre est en quelque sorte une prophétie. Il ne me semble pas avoir écrit en vain ce livre.

Vous vous consacrez activement à la tradition du Gla. Pourquoi ? on le ressent constamment dans vos écrits ?

Je suis traditionaliste et j'ai toujours estimé qu'il est important d'enrichir et de préserver sa tradition qui est, pour moi, le canaris de la sagesse. Parce que le débat ici est culturel, il nous faut lutter pour préserver nos traditions (la tradition orale, par exemple) qui sont très riches. C'est pourquoi je me suis figé à la tradition wê, riche en tournures et en situations. Mon voeu est de transmettre à la jeunesse une partie du patrimoine culturel wê. Mon roman "Le Triomphe du peuple" est une oeuvre africaine à tous les niveaux. J'estime enfin que l'écrivain doit être une sève vivifiante et salvatrice des oeuvres de l'esprit.

Pourquoi écrire ?

J'ai toujours aimé écrire. En France, étudiant déjà, j'étais responsable du journal de l'école. Arrivé au pays, je me suis spécialisé dans les hommages lorsqu'un militant venait à mourir. Après, je me suis dit pourquoi ne pas mettre cette expérience acquise au bénéfice de tout le monde, notamment les jeunes. Je me suis, en outre, dit que la retraite est certes reposante, mais on se laisse très vite détruire, abattre par l'oisiveté. Je ne fais plus de politique, je ne suis plus un dinausore de la politique, mais je considère que l'on peut toujours profiter de ma sagesse et de mon expérience à travers ma carrière d'écrivain.

Quelle est la suite à donner à votre jeune mais déjà brillante carrière littéraire ?

J'écris depuis 1980 quand j'étais à l'Assemblée nationale. J'ai aujourd'hui un certain nombre de manuscrits à Edilis, au nombre desquels des recueils de pensées et de contes. J'ai, par exemple, écrit "Destin de femme" et "Devoir de mémoire". Actuellement, j'écris sur la guerre en Côte d'Ivoire et notamment ses ravages dans la partie ouest du pays parce que, tout le monde le sait, elle a été là-bas très rude et impitoyable.

Que pensez-vous du conflit Dan-Wê né à l'Ouest avec la crise ?

Il y a beaucoup plus eu de malentendus fâcheux. En fait, les Wê comme les Dan ont trop souffert de cette guerre de la même manière. Le problème, c'est qu'au Liberia voisin, il y a des Wê et des Dan. Si un groupe ou l'autre a pu pactiser avec le diable pour de l'argent, on peut comprendre ces agissements. C'est donc possible. Mais il est temps qu'on règle ce malentendu pour que l'Ouest se retrouve et se remette au travail dans la paix.

Et la crise ivoirienne dans sa globalité ?

Je vois ces choses-là sur l'angle philosophique. Je prétends qu'un peuple qui n'a pas souffert et n'a jamais souffert ne se connaît. La Côte d'Ivoire est enviée pour son embonpoint, son rayonnement économique. Tout le monde le sait. La Côte d'Ivoire est aujourd'hui agressée. Ce que je retiens, c'est que cette agression a scellé davantage le sentiment patriotique des Ivoiriens. Quant au reste, je laisse le soin aux responsables politiques de trouver les raisons profondes de la crise et de la juguler.

Reconnaissez-vous en vous un auteur engagé ?

Je suis un écrivain engagé dans la mesure où je dénonce des tares. Je voulais communiquer avec les jeunes, leur transmettre des messages. Tout ça peut-être m'autorise à croire que mon message est passé et que les jeunes doivent suivre notre exemple, se prendre en charge en luttant pour l'avènement d'une indépendance économique. Si c'est le cas, cela me procurera une licence de dignité. Je souhaite toutefois que les jeunes aient une crise de confiance de leurs responsabilités pour effectivement bâtir l'avenir, le leur et celui de la Côte d'Ivoire.

Ads by Google

Copyright © 2003 Notre Voie. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour toute modification, demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica publie environ 2,000 articles par jour provenant de plus de 130 organes de presse et plus de 200 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.