Moussa DIOP
4 Octobre 2003
La traversée de la frontière entre le Sénégal et la Gambie reste encore une épreuve redoutée par les voyageurs qui se rendent en Casamance. Entre les tracasseries de toutes sortes et les formalités d'embarquement au bac, il faut beaucoup de patience, de la diplomatie et quelques Cfa, pour passer sans encombre de Sénoba en Gambie à Keur Ayib en terre sénégalaise.
Frontière Sénégal-Gambie, Envoyé spécial. Samedi 27 septembre. Ce jour-là, c'est un soleil de plomb dardant ses rayons sur le petit village de Soma, première localité gambienne que rejoint le passager en provenance de Sénoba, poste-frontière du Sénégal, qui nous accueille. Sous une chaleur d'étuve, nous entrons en territoire gambien, après les formalités d'usage côté sénégalais et la levée du barrage des douanes. C'est une route cahoteuse, serpentant à travers les arbustes et les hautes herbes, qu'il faut emprunter, avant de déboucher sur les postes de contrôle gambiens. Police, douanes, barrage militaire, bureau de paiement des tickets d'embarquement pour le bac C'est une procédure longue, coûteuse et haletante qui commence. Les hommes en uniforme inspectent le véhicule, exigent passeport ou carte nationale d'identité avant de vous laisser passer. " Mboka, identity card " (vos pièces svp), lance dans un mélange de ouolof et d'anglais un homme coiffé d'un béret noir penché sur l'oreille gauche. On s'exécute promptement. Au moindre écart de langage, les papiers du véhicule et ceux des passagers sont systématiquement confisqués. Il n'est d'ailleurs pas rare de voir des passagers en transit, passer des heures, attendant que les hommes en uniformes reviennent à de meilleurs sentiments. " Pour éviter ses déboires, l'atout de taille est d'avoir en sa possession quelques billets Cfa ", souffle un passager. " Il faut y aller avec diplomatie, de manière posée ", intime un autre.
Comme la plupart des villages de la frontière, le petit commerce est intensément vécu par les populations. Des souks d'habillement aux étals de médicaments en passant par les vendeurs de viande au " pousse-pousse " et les vendeurs de cannettes de boisson, c'est le branle-bas. Une atmosphère indescriptible dans un environnement insalubre. Le spectacle est fait de boue compacte, des sachets en plastique, des bouteilles de boisson. Toutes sortes de détritus générés par les milliers de personnes qui transitent par jour par ce poste stratégique se mêlent aux déchets et forment par endroits une crasse dans les rues du village. La localité ne vit que de ce commerce de produits généralement originaires d'Angleterre.
Une fois l'étape des formalités administratives franchie, il faut maintenant entamer les opérations d'embarquement au bac. Il est midi trente minutes environ quand nous entrons dans la file de voitures qui attendent le bac. Des camions de trente tonnes aux voitures de tourisme, la file ne fait que s'allonger, avec l'arrivée d'autres véhicules en provenance de Ziguinchor et de Kolda. Le niveau du fleuve Gambie a subitement monté à cause des pluies enregistrées la veille plus en amont. Les étals sont quasiment inondés. Il faut nécessairement retrousser ses habits pour se déplacer. Au moment où nous arrivons, le bac est déjà plein. Il faut alors attendre son retour. C'est le moment de faire quelques achats. Les minutes s'égrènent. Le niveau de l'eau monte encore. Certains passagers se réfugient dans leurs véhicules.
LE FARAJALY, UN MONSTRE QUI AVALE TOUT
L'attente sera longue avant que le Farajaly, nom donné au bac de Farafenni, qu'on apercevait sur l'autre rive, en plein embarquement, ne prenne le départ. L'énorme machine flottante est comme un monstre sur le fleuve, qui, en cette période précise est à son plus haut niveau, du fait des fortes pluies tombées en amont. A la verticale, la traversée n'est pourtant pas si longue qu'on l'imagine. Mais à défaut d'être dragué, le passage du bac est toujours délicat pour l'équipage.
Il faut emprunter un détour sinueux, sans doute pour éviter des obstacles immergés. Sans chenal précis, le bac fait encore son petit numéro, sur un tracé tortueux que seul le commandant maîtrise. D'où les pertes de temps, d'énergie et d'efficacité des services proposés aux passagers en transit. Le Farajaly s'approche, lentement, difficilement et délicatement accoste sur la rive, avant d'ouvrir la porte. Avec la montée des eaux et sans quai d'accostage, les opérations sont difficiles. Comme si le montre vomissait, personnes, camions et voitures s'extirpent de ses entrailles pour rejoindre enfin la terre ferme. Après le débarquement de tout ce monde, les opérations reprennent pour une nouvelle rotation. C'est à notre tour d'embarquer. Mais le Farajaly semble difficile à stabiliser. Les hommes tournent une sorte de manivelle pour lever l'ancre. La machine dérive légèrement, pivote et ajuste difficilement l'autre ouverture. La porte en fer descend sur la rive. C'est la ruée vers la gueule du monstre. Des hommes dégoulinant, pratiquement vêtus de haillons donnent les consignes, " talkie-walkie " à la main. Chaque mètre, chaque centimètre de l'intérieur du bac est négocié, judicieusement utilisé, même au risque d'agacer les conducteurs qui doivent se soumettre à l'exercice. Pas moins d'une quinzaine de véhicules sont embarqués, en plus des bagages et des passagers. Parmi les habitués à ce rituel surréaliste, il y a Abdou, chauffeur de transport en commun. " La plupart des voyageurs viennent de Ziguinchor, où les cérémonies de commémoration du naufrage du Joola se poursuivent encore ", constate t-il. " Et l'on ne peut manquer de penser à cet événement à chaque fois qu'on est devant l'eau ou s'il faut prendre une embarcation pour la traversée. Mais...", conclut notre interlocuteur.
Les vraies questions de sécurité à bord du bac taraudent l'esprit du commun des profanes. Mais par un accord tacite et comme par pudeur objective, personne ne veut les aborder, au risque de déstabiliser un milieu précaire. Et bonjour les prières pour traverser sain et sauf.
Le Farajaly est surexploité. Les prix sont variables en fonction des fluctuations de la monnaie locale, le " dalasi ". Une personne peut payer jusqu'à 500 FCfa alors que les véhicules légers doivent payer 3500 FCfa. Pour les camions, c'est encore bien plus cher. La traversée peut coûter 50.000 FCfa. D'importantes sommes sont récoltées quotidiennement au cours de ces opérations de traversée du fleuve Gambie, par les Sénégalais. Une véritable fuite du Cfa et une rentrée d'argent devenue non négligeable pour l'économie gambienne. Et c'est là où plus d'un voyageur s'interroge. " On peut se demander si cette situation doit continuer. Les infrastructures sont dans un état de dégradation lamentable. Il n'y a pas de quai. On tire des ressources mais on ne construit pas. On n'entretient pas non plus ", s'indigne, Abdou, un chauffeur habitué de cet axe. Pour lui, c'est moins la question des pertes financières que celle du temps qui se pose.
ATTENDRE DEUX HEURES POUR TRAVERSER EN 15 MINUTES
Le Farajaly lève enfin l'ancre. Il est maintenant 14 heures 15 minutes. Comme nous, Abdou vient de passer plus de deux heures à attendre le bac, c'est-à-dire autant de temps qu'il nous a fallu pour relier Ziguinchor et Sénoba, distante de 150 kilomètres environ. Les moteurs du Farajaly grondent. L'embarcation tremble. Les cheminées dégagent un nuage de fumée. Doucement, le tangage vous signale le départ du Farajaly qui manoeuvre encore délicatement, serpente sur le plan d'eau et vous offre la perspective du fleuve vers l'amont avant de reprendre un circuit à la perpendiculaire. Là, on fait face à l'autre rive. A bord, les rares espaces sont anarchiquement occupés par les marchands ambulants. Surchargé, plein à craquer, le vieux Farajaly, s'amène avec sa cargaison, dans l'insouciance totale, dans des conditions surréalistes. Aucun mot sur les mesures de sécurité. L'équipage ne discute pas de ces questions. Il n'autorise pas non plus de prise de vue à bord. On peut simplement apercevoir quelques gilets empilés vers la cheminée.
Une quinzaine de minutes plus tard, nous accostons sur l'autre rive. Le quartier flottant s'éjecte de la gueule du monstre. C'est là que commence une autre procédure de contrôle pour sortir du territoire gambien. Il aura fallu plus de trois heures d'horloge pour traverser moins d'une cinquantaine de kilomètres. Abdou aussi et ses clients voient enfin le bout du tunnel. Il n'y a plus de temps à perdre pour relier Keur Ayib, le premier village sénégalais. Dans la semaine, il reviendra sur les mêmes lieux pour une nouvelle traversée.
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