Sébastien Comparet
18 Octobre 2003
Le sol jonché d'ordures en tout genre, des détritus partout jusque dans la mer, une odeur épouvantable aux abords des canaux qui déversent chaque jour des eaux usées, quand ce n'est pas pire. A défaut d'être le fleuron du tourisme au Sénégal, comme elle aurait pu le devenir, Hann, deuxième plus grande baie du monde après Rio au Brésil, en est la poubelle.
Dans l'absolu, le cadre semble idyllique. Mais dans la baie de Hann, superbe héritage de la nature, la baignade est interdite depuis bien longtemps maintenant. Dans le Code de l'environnement, on affirme que 120 000 mètres cube d'eaux usées de Dakar sont rejetés chaque jour à la mer. A elle seule, la baie en récupère 30 000. En l'espace d'une génération, la situation s'est complètement transformée, dans le sens d'une dégradation que d'aucuns jugent irréversible. Les problèmes ne manquent pas à Hann. Pourtant, raconte Mbacké Seck, travailleur social employé par le gouvernement, président de l'Association des habitants du village de Hann et depuis peu responsable de la Commission centrale chargée de la communication et des relations avec la presse de la Fédération sénégalaise de football, il fut un temps où les enfants se baignaient ici, jusque dans le fameux canal 6. Dans ce canal, on y pêchait même, tant l'eau y était claire et la baie regorgeait de poissons. "Il y avait même des clubs de voile et le yacht-club organisait des régates ici. Ce qui ne viendrait à l'idée de personne désormais".
Mbacké Seck, né à Hann, a vu la baie se dégrader peu à peu. Il a même entrepris de la nettoyer : "C'était en 1988, au moment des grèves générales. L'université fermée, nous étions un groupe d'étudiants qui ne savait pas quoi faire. Tous les jours, nous avons nettoyé la baie, qui reprit une couleur assez claire." L'association du village qu'il gère aujourd'hui s'est constituée peu après. En une quinzaine d'années de lutte dans le vide, ce n'est que depuis trois ans que des progrès significatifs ont été accomplis. "Après 1988, nos efforts n'ont pas été suivis ; plus personne ne s'en occupe ; les bénévoles, devant le désintérêt général, abandonnent". Ces dernières années, les choses parurent changer. En apparence seulement. Le ministre de l'Environnement s'est rendu à Hann en août 2001, puis une réunion interministérielle s'est tenue en février 2002. Depuis, c'est le point mort. Dans le projet d'allouer 15 milliards à la restructuration du village, seulement 43 millions ont été dépensés jusque-là, partis dans les poches des techniciens du projet d'étude. Hann n'en a pas vu la couleur.
L'état de la baie ne fait qu'empirer, ce qui provoque des conséquences presque irrémédiables. On note ainsi un laisser-aller général, même parmi les riverains. La baie de Hann est si peu entretenue depuis des années que personne n'a envie de faire d'effort, chacun contribue un peu plus à ce que la situation s'aggrave. C'est la raison d'une forte présence de matière fécale sur la plage. Les branchements clandestins sur les canaux d'évacuation 6 et 6 bis font légion, leur visibilité n'étonne personne. "C'est un secret de polichinelle. De toute façon, tout le monde s'en moque", glisse notre interlocuteur désabusé. De plus, le courant marin draine tous les déchets rejetés à la mer sur la baie de Hann : tout et n'importe quoi échoue sur la plage, en plus des algues qui viennent pourrir ici, vecteur de maladie supplémentaire.
Une autre conséquence déséquilibre le fragile contexte socio-économique de Hann : du fait d'une pollution aggravée aux abords de la plage, on n'y trouve plus aucun poisson. Les analyses biologiques et chimiques sont catastrophiques. Ceci provoque l'abandon de la pêche avec des sennes de plage, et pousse les pêcheurs à s'éloigner de plus en plus vers le large. Ils passent ainsi une à deux semaines en mer. Il n'y a pas que les ordures. Les traces de pollution sont visibles par tous. Il est en effet très tentant pour les usines situées à proximité, soit 80 % des entreprises de Dakar, de répandre leurs déchets, chimiques et polluants, le long du canal 6. Ce fameux canal, de l'aveu même du conseil interministériel, est une "fosse septique à ciel ouvert, où les camions de vidange déversent clandestinement des eaux non traitées". Il est fissuré en de nombreux endroits, c'est un véritable carnage écologique. Et il ne s'agit pas que d'eaux usées, précise Mbacké Seck : "Quand le canal a pris feu en janvier dernier, c'était forcément à cause de produits chimiques inflammables, gravement dangereux pour la santé des riverains." Les industries nient et se renvoient la balle. Elles ne peuvent pourtant pas cacher leur non-respect des normes, amplifiant les risques industriels, d'après le rapport interministériel. Chaque rapport d'expert tire des conclusions calamiteuses. Ainsi, ce document de travail du conseil interministériel constate "un taux très élevé de contamination fécale (mille fois plus élevé que les normes européennes), de pollution chimique et bactériologique, ainsi qu'une asphyxie de la faune et de la flore marine. Les habitants de Hann sont sujets à trois infections différentes (problèmes de diarrhées, épidermiques et respiratoires). On relève des traces de choléra, de bilharziose et de typhoïde. Il y a une détérioration grave de la santé publique". Mbacké Seck ajoute le cas des rejets des abattoirs, plus loin : "Du sang et des tripes. Ici, la mer est noire, là-bas, elle est rose. Les chiens qui viennent manger les tripes laissées sur la plage ont perdu tous leurs poils. A cause du cyanure utilisé pour enlever la peau des bêtes, qui est rejeté aussi." Et les solutions ? Y en a-t-il seulement ? Celle qu'a trouvée la mairie ne convient pas à notre interlocuteur. "Le déversement par les industries locales est gérable à la condition qu'une équipe de nettoyage permanente vienne tous les jours. En ce qui concerne l'évacuation d'ordures, il y a à Hann 116 camions par jour à la décharge, soit un toutes les 3 minutes. La mairie reçoit 100 F par mètre cube déversé, soit 600 à 700 000 F par mois. Mais il suffit de faire le compte : la mairie ne déclare pas tout. En réalité, ceci ne m'intéresse pas. Il faut surtout que Hann cesse de monnayer les industries pour qu'elles aient le droit de polluer. A la mairie, chacun se renvoie la balle ; tous les problèmes sont constatés, mais rien n'est fait". Pourtant, Mbacké Seck et les membres de son association y croient encore. "Haïdar el Ali est venu faire une conférence ici. Pour lui, la baie de Hann est morte. Or, elle ne l'est pas, elle est dans un coma profond, nous ne pouvons accepter qu'il n'y ait plus rien à faire".
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