Marie-Annick SavripÈne
18 Octobre 2003
opinion
Port Louis — Il succède à Megh Pillay à la tête de Mauritius Telecom. S'il est connu pour ses compétences de technicien, il doit maintenant faire ses preuves comme gestionnaire, et plus précisément, de quelque 2 000 employés.
Un Chief Executive (CE) doit avoir le dos large. Que ce soit pour les félicitations ou les blâmes. On attend aussi qu'il ait du bagout. John Leung Yinko, 50 ans, ne posède ni l'un, ni l'autre. Le nouveau CE de Mauritius Telecom est de petite carrure et c'est seulement quand il se sent en confiance qu'il se confie.
Comme son prédécesseur, il n'est pas homme à parler pour ne rien dire. Ses pensées, il les partage en temps et lieu. C'est sa soif de tout comprendre et d'aller au fond des choses qui l'a mené où il est aujourd'hui.
John, troisième d'une famille de huit enfants, naît pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est la disette pour les Leung Yinko dont le père est originaire de Chine et propriétaire d'une boutique à Rose-Hill. «Même si je ne me souviens pas de l'époque des manioc, patates et maïs, je sais que nous avons connu beaucoup de privations.»
Les affaires ne vont pas bien et le boutiquier cherche du travail ailleurs. Cela n'empêche pas la famille d'être heureuse. John se souvient : «Je n'oublie pas que j'ai failli me faire renverser par un vélo et que j'ai été mordu par les oies du voisin et même par mon chien. Puis il y a les moments agréables entre amis. Comme tous les gosses, nous allions voler des fruits et de la canne. Et les coups de rotin quand, tellement pris par notre match de football, nous oublions qu'il fallait rentrer à la maison !»
John, de foi anglicane, fait ses études primaires à l'école Henry Buswell. avant d'être dirigé vers le collège St.-Andrews. Il est aussi bon en langues qu'en matières scientifiques.
La soif du savoir
Curieux de nature, chaque mot inédit ou lieu inconnu le fait se ruer sur le dictionnaire ou l'Atlas pour s'informer. Cette soif de savoir l'amène parmi les premiers de la classe. Il lit beaucoup. Journaux, magazines scientifiques romans.
En Form VI, ses sujets principaux sont les mathématiques, la physique, la chimie et la biologie en subsidiaire. En écoutant la radio chez des voisins, il entend le morse pour la première fois. Il en est fasciné. Il décide alors d'approfondir ses connaissances en télécommunications, échangeant des livres avec ses amis et à travers le British Council. Il se délecte en rédigeant un texte sur le General Paper sur le radiotélescope. Ce qui impressionne son enseignante, Joan Morgan.
Sachant que les parents de John n'ont pas les moyens pour l'envoyer étudier à l'éranger, elle lui conseille de postuler au Cable and Wireless Department. John Russan, recteur de l'école, qui a pour voisin le directeur de ce bureau, en fait de même.
L'emploi étant rare dans les années 60, les postulants ne peuvent faire le difficile. John postule à droite et à gauche dont la Fonction publique. Mais son rêve secret, c'est de devenir technicien en télécommunications. Peu après avoir obtenu ses résultats de Higher School Certificate, il décroche un emploi temporaire, passant du ministère du Travail aux statistiques de la Douane. A Rs 8.00 la journée.
Touche-à-tout
John Russan, avec qui il est en contact, lui demande s'il a gardé de l'intérêt pour les télécommunications. Il lui apprend que le salaire le plus élevé à Cable and Wireless n'est que de Rs 10 400 par an. «ll m'a demandé si cela allait me suffire et je lui ai répondu que cela prendrait du temps, mais que les salaires pouvaient augmenter entre-temps.»
John prend son courage à deux mains. Il va voir le directeur de Cable and Wireless qui le soumet à un examen où ses connaissances générales, en mathématiques et géographie sont mises à l'épreuve.
Comme il n'est pas permis aux néophytes d'entrer directement dans le département technique de Cable and Wireless, il est y embauché comme opérateur. Son travail : déchiffrer et expédier des télégrammes en essayant de comprimer au maximum les coûts pour l'expéditeur. «Nous faisions un peu le travail de postier car une fois les mots du télégramme comptés et numérotés, il fallait le mettre sous pli et l'expédier.»
John touche aussi à la téléphonie. Puisqu'il veut être technicien au plus vite, il prend des cours sur les télécommunications avec Krishna Pyndiah, qui deviendra par la suite directeur des télécommunications. Il se familiarise au morse, qui n'est plus utilisé, au Code Baudot, aux câbles télégraphiques, et aux circuits intégrés. Il s'initie avec succès à la dactylographie. «Avec un peu de pratique, j'aurai pu même rivaliser avec ma secrétaire.»
Il trouve tout de même le temps de jouer au football et de faire du théâtre avec la Chinese Students' Association. Il prend part et réussit à l'examen de la City and Guilds en télécommunications à la fin de 1965. Et le manager de Cable and Wireless se propose alors de l'envoyer étudier au Engineering College of Cable and Wireless aux Cornouailles, en Grande Bretagne. Après deux ans d'études intensives, il revient au pays et reprend les cours de City and Guilds en télécommunications. Son but : obtenir son diplôme d'ingénieur.
Il réussit et il est finalement admis dans le département technique de Cable and Wireless. A partir de là, John va se familiariser à toutes les innovations techniques, que ce soit au système de téléphonie semi-automatique, automatique ou au télex.
La direction de Cable and Wireless l'envoie en conférence ou en mission à l'étranger. Il a ainsi connu 55 pays. Il continue à lire tout ce qui lui tombe sous la main et, particulier, tout ce qui concerne les télécommunications. Il met aussi la main à la pâte, par exemple, pour son ordinateur dont il soude les circuits un à un.
Lorsque le Cable and Wireless devient l'Overseas Telecommunication Services (OTS) en 1985, deux Anglais seulement y travaillent. La curiosité insatiable de John s'avère payante car il est le premier Mauricien à devenir le General Manager de l'OTS. Il a 300 personnes sous sa direction. Il y reste deux ans avant que l'OTS ne devienne Mauritius Telecom en 1992.
conseiller technique
John aime à raconter cette anecdote de son passage à l'OTS. «Un jour, une opératrice de la Réunion nous demande de vérifier notre réseau car la communication paraît entrecoupée. Il y a des dispositifs anti-échos sur le réseau qui s'ouvrent et se referment pendant la conversation. Si l'interlocuteur ne parle pas continuellement, cela donne l'impression qu'il y a un problème sur le réseau. Après vérification, nous nous sommes rendu compte que le circuit n'était pas mal ajusté, mais qu'un des deux interlocuteurs était bègue !»
Etant donné ses compétences techniques, John est nommé General Manager du Network Engineering. Il continue à gravir les échelons de l'entreprise : chargé de la planification stratégique internationale avant d'être Executive Director of Legal and Regulatory Affairs, devenant ainsi le principal conseiller technique pour Maurice pour les télécommunications auprès de l'Organisation mondiale du commerce. Il est encore président du Consultative Committee for Collaboration Activities du Commonwealth Telecommunication Organisation. Il finit par devenir le n° 2 mauricien de Mauritius Telecom et est le bras droit technique de Megh Pillay.
John se marie en 1979 à Françoise Chung To Chung. Ils ont trois enfants, Jonathan qui étudie le génie civil, Joëlle, lauréate, qui se spécialise en Clothing Technology et Sylvie, étudiante en Form V. Même si ses activités professionnelles occupent la moitié de sa vie, John sait trouver le temps pour sa famille, le football, le badminton et récemment la natation. Il fait aussi du bénévolat auprès de son ancienne école. Il est le premier élève du collège St Andrews à siéger sur le Board of Governors qu'il préside.
John a gardé contact avec John Russan, l'ancien recteur du collège St Andrews, aujourd'hui âgé de 83 ans. Il lui rend souvent visite lors de ses déplacements en Grande-Bretagne. Il a aussi retrouvé son enseignante, Joan Morgan, 92 ans, qu'il a revue l'an dernier à l'île de Man. «Je leur dois beaucoup et je leur suis très reconnaissant.»
plus proche du client
John affirme qu'il ne s'attendait pas à être nommé CE au départ de Megh Pillay, même s'il est le plus ancien de la boîte, comptabilisant 40 ans de service. «Je ne crois pas que l'ancienneté y soit pour quelque chose. Ma devise a toujours été de faire de mon mieux. Il faut toujours être préparé au cas où une opportunité se présente. C'est ce que j'ai fait. Toutes mes promotions ont été obtenues après des interviews et j'espère avoir démontré mes compétences aussi bien en technique qu'en gestion et même au niveau commercial car j'ai travaillé avec le public et fait du marketing également».
Sa direction s'inscrira dans la continuité de ce qui a été accompli par son prédécesseur, tout en consolidant la part de marché de l'entreprise dans un environnement concurrentiel. Il n'a pas de crainte à ce sujet, estimant que MT a su s'y préparer depuis des années.
En revanche, il souhaite que le service offert par les employés soit encore plus «consumer friendly». «Le public s'attend qu'on lui offre une meilleure qualité de service et j'espère qu'on pourra le faire. Je ne dis pas que notre niveau de service n'est pas bon. Il l'est mais il demande à être amélioré. Bien que nous soyons une compagnie privée, une partie du personnel a eu tendance à conserver sa mentalité de fonctionnaire. Il s'attend que le public vienne vers lui alors que c'est à lui d'aller vers le public. »
Il pense que la direction de MT a trouvé une astuce pour surmonter ce problème, à savoir la demande de certification à ISO 9001. «Cette certification n'est pas une finalité, mais avec des procédures spécifiques à suivre, elle devrait permettre une amélioration constante de nos services. Nous devrions l'avoir obtenu dans un an. »
Et qu'en est-il des technologies ? Dans ce domaine, John est certain qu'elles vont s'améliorer. «La technologie suivra d'elle-même. MT sera contrainte d'introduire de nouvelles technologies en raison de la concurrence ».
John caresse un rêve : celui d'écrire l'histoire des télécommunications à Maurice. «Non pas qu'il n'y ait pas de livres sur le sujet, mais dans la plupart des cas, les informations qu'on y trouve émanaient de moi. Je veux vraiment écrire l'histoire des télécommunications à Maurice. La plupart des données sont dans ma tête ou sur mon ordinateur. Il ne me reste plus qu'à trouver le temps pour commencer. »
S'il a pu jongler autant entre sa vie professionnelle et personnelle, il devrait pouvoir parvenir à ses fins
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