La Presse (Tunis)

Tunisie: Cinéma amateur - Inhibition de Anouar Lahouar : vers une esthétique du dépassement

Hédi Khelil

18 Octobre 2003


Anouar Lahouar, la trentaine, est psychologue de formation. Il est l'auteur d'un essai en arabe sur le cinéma de Nouri Bouzid où il dissèque, à la manière d'un clinicien, les différents modes de présence du corps dans L'homme de cendres et Sabots en or.

Inhibition (Ihtibess), qui s'est vu décerner le Faucon de bronze par le jury international de la 21e session du festival du film amateur de Kélibia (26 juillet-2 août 2003), est sa première réalisation. Ce film d'une durée de dix-sept minutes et dont le coût avoisine les quatre-vingts dinars (facture à l'appui) a été fait dans le cadre du club amateur de Sousse qui, grâce à la conjugaison de plusieurs énergies, semble repartir du bon pied pour des lendemains prometteurs.

Une démarche intelligente

Le jeune peintre qui revient ivre-mort chez lui, la nuit du 9 avril 2003, aurait pu crier, fulminer, dégueuler pour que soient mieux soulignés l'abattement et la suffocation qui le tenaillent. Or, rien de tel ne se produit. Dans son domicile où s'entassent pêle-mêle divers objets et ustensiles, il traîne les pieds, se rafraîchit le visage au lavabo, enlève sa chemise, se terre dans les toilettes où il grille des cigarettes, prolonge, en solitaire, sa veillée bachique mais ne souffle mot. Les seuls bruits qu'on entend sont ceux d'une chanson trépidante, «Que la paix soit avec vous!» (Salam alaïkom) de la vedette égyptienne Hakim, d'une eau qui coule et qui va déborder, d'assiettes qui se brisent, de cassettes audio que des mains maladroites délogent de leur perchoir en entraînant la chute de livres dont on ne voit jamais les titres, d'airs musicaux d'Orient (Oum Kalthoum) et d'Occident (le jazz) qui se dégagent d'un appareil d'enregistrement.

La date du «9 avril», lourde de significations, puisqu'elle réfère à la chute de Bagdad, aurait pu être une inscription politique sans équivoque, majorée d'effets, jetée en pâture aux facilités d'une lecture symbolique qui chercherait à faire de «ce jour de défaite des Arabes» et de «l'effondrement de l'un des piliers vivants de leur civilisation», la cause principale du désarroi et du désordre qui submergent le peintre. Or, une telle voie est vite écartée. La date «9 avril 2003», insigne détaché d'un calendrier, est un indice qui bouge, flotte, tel un numéro de loterie, n'ayant de consistance et de présence que par rapport justement aux divers objets qui sont sur la table (des bouteilles de vin, du pain, des assiettes, l'arrête d'un poisson) ou par terre (le tube de dentifrice, les produits de peinture). Un téléviseur allumé mais sans voix aurait pu arrimer les manifestations de ce désordre à ce qui se passe en Irak. Or, le film déjoue pareille concession. Les images qu'on voit, banales, ordinaires, vantent des marques de boissons gazeuses.

La force du film de Anouar Lahouar semble résider dans la combinatoire d'une palette de déchets où le squelette d'un poisson (une daurade?) aurait autant d'importance que le chiffre «9 avril», signe noir, intrus, hôte indésirable d'une table encombrée d'ustensiles et qui, à son tour, prend part à la flotttaison des objets. Ce n'est pas le «9 avril 2003» qui apporte le désordre. Le désordre était là bien avant : désordre d'une matière pâteuse qui dégouline, désordre d'un amas de cassettes sans pochettes, désordre de couleurs de peinture promptes à déteindre, désordre d'une bouteille fétiche où est enfermé un serpent aseptisé et qui déserte aussitôt l'étagère sur laquelle elle était juchée pour participer au fracas des objets.

Le cachot et l'écran

Il y a dans Inhibition, un plan sidérant : le verre qu'emplit de rouge le jeune peintre déborde, prend des proportions gigantesques et couvre tout l'écran. Il est heureux que ce soit du rouge et non du rosé. Ce qu'obstrue ce geste rageur, ce qu'il veut voiler, c'est l'écran du téléviseur qui est placé en face de la table à manger. Cette scène ne sous-entend pas, semble-t-il, que l'ivresse que procure l'alcool est bien meilleure que la drogue dont nous gave la télévision. Elle sert à inscrire tout simplement la fonction qu'assigne le réalisateur à chaque objet et à chaque liquide, à savoir une fonction de déstabilisation et de distorsion.

L'homme n'agit plus, ce sont plutôt les objets qui sont les agents bruyants ou muets de tout dérapage. Les objets sont appréhendés en fonction d'une visée non pas naturaliste mais surréaliste. Lorsque la matière est malmenée, lorsqu'elle se rebiffe et fout le camp, ses turpitudes et ses excès sont incalculables. Si les pans sur les multiples objets étalés sur un parterre qui prend de l'eau se font insistants, c'est parce qu'il n'y a rien à filmer d'autre qu'un poisson dégarni, que des débris d'assiettes en porcelaine, qu'un élément calendaire qui flirte momentanément avec la noyade, qu'un liquide rouge qui rampe comme un reptile.

Les lieux eux-mêmes prennent, à l'instar des objets, une dimension fantastique. Dans l'appartement du peintre, on ne voit à aucun moment la chambre à coucher. Il n'y a plus moyen de filmer ni des corps qui se tiennent droit et debout ni des corps qui s'allongent et s'étendent. Le lit n'existe plus. Le lieu où se réfugie le jeune homme ce sont les toilettes. La plongée patiemment amenée à travers laquelle on voit le peintre siégeant sur les latrines souligne la vocation carcérale de cette retraite. Ce qu'accueille cette cellule, ce n'est pas un homme mais ce qui reste d'un homme lorsqu'il n'est plus maître de ses gestes : un regard hagard, une respiration lourde, un corps à la dérive, une orientation tactile à l'aveuglette.

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L'extériorité ne mène nulle part. La profondeur de champ d'une ruelle où s'engouffre une voiture après avoir déchargé le peintre devant la porte de son domicile, n'est qu'un petit caprice technique que se paye un jeune réalisateur, tellement ce plan inaugural est filmé avec ostentation. L'espace est clos. Les voisins ne sont pas là. L'interphone à la porte est un accessoire ridicule. Demain 10 avril sera un autre jour. Mais la main qui a détaché du calendrier le «9» en fera-t-elle de même avec le «10»?

Le mot de la fin

Le mérite de Anouar Lahouar dans Inhibition c'est d'avoir conçu et pensé son film en termes d'image. La plasticité qui s'y dégage, notamment pour ce qui est du traitement des objets, le prouve amplement. Son autre mérite, c'est qu'il a su s'entourer de volontaires qui se sont mis avec beaucoup de coeur au service du film, tels Lotfi Ben Salah et surtout Younès Ferhi qui entraîne la conviction tant son jeu est juste dans le rôle d'un ivrogne en mal d'être.

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