Noé Ndjebet Massoussi
20 Octobre 2003
Après ci voir passe presqu'iin demi-siècle à habiller les élégances africaines et mondiale, la créatrice-modéliste camerounaise Thérèse Ngann a rangé ses ciseaux.
Le tissu pagne, le bazin ou la soie tergal, jadis réservés aux basses classes ont été reconsidérés dans les multiples salons de la mode à travers le monde. Mme Thérèse Ngann, créatrice-modéliste camerounaise depuis presqu'un demi siècle a su marier les cultures locales à l'universalité des matières pour rendre la femme non seulement moderne , mais fière et élégante. La voix aujourd'hui à peine audible, la « Reine de la couture africaine « - titre à elle décerné par les couturiers africains en 1994 - est très nostalgique quand elle revisite le chemin parcouru.
L'image qu'elle garde de la couture c'est celle d'un métier d'esprit, de coeur et de corps. "J'ai toujours dit qu 'un couturier est un architecte pour le plan et le dessin. Il est en même temps sculpteur et philosophe pour les mesures. Le couturier doit savoir que la couture est avant tout un mariage entre la forme de la personne et les tissus", avait-elle toujours professé à ses élèves successifs qui se comptent par milliers. Elle-même, élève de Mme Clavery (femme du chef de la région d'Edéa) qui fut l'une des premières élèves de Christian Dior, durant trois ans, dans les années 50, Mme Thérèse Ngann sera inscrite plus tard chez Coupe et couture à Paris pour les cours par correspondance. Cette double formation soutenue par de nombreux stages viendra compléter et consolider celle entamée à l'école catholique Saint-Esprit et au Noviciat de la mission catholique Sainte Anne d'Edéa.
La grande royale
A 22 ans en 1955. la dernière-née des enfants de Tobbias Ndjack et de Anne Ngo Yebe commence à aiguiser ses propres ciseaux pour se frayer une place dans le monde de la création et de la mode que les Camerounais pour la plupart ne connaissent qu'à travers les magazines internationaux, véhicule de la culture occidentale de préférence. La cotonnade africaine existe pourtant et peut mieux habiller encore. Mme Ngann décide alors de valoriser la tradition africaine en général et camerounaise en particulier. Elle se fait l'ambassadrice du continent. Et ses créations éblouissent les grands et les petits, les riches et les pauvres à travers le monde. Le Cameroun lui doit le premier défilé de mode jamais organisé au terroir. C'était le 28 juin 1969 à la Salle des fêtes d'Akwa. Les échos soulèvent la curiosité du couple présidentiel d'alors. Germaine et Ahmadou Ahidjo découvrent l'artiste lors de son 2e défilé de mode au Cercle municipal de Yaoundé, le 2 août 1970. "Je suis devenue à cette occasion la couturière de Madame Ahidjo ainsi que de toutes les grandes dames du pays", raconte Mme Ngann très ravie d'avoir contribué à sa manière à entretenir l'image des Premières dames camerounaises, notamment Germaine Ahidjo et Jeanne-Irène Biya.
La plus grande fierté dont se réjouit Mme Ngann après 48 ans de dur labeur c'est incontestablement d'avoir amené les femmes à consommer camerounais. "Je ne fais pas la couture parce que je suis avide d'argent mais parce que je désire que mes soeurs camerounaises cessent de se dépersonnaliser en adoptant des modes étrangères alors qu'il leur suffit tout simplement de marier la mode occidentale et la mode traditionnelle africaine. Quand je m'habille en camerounaise, je me sens bien à l'aise et je n'éprouve aucun complexe", déclarait-elle en 1974 à Kribi. Une vision qu'elle immortalisera avec la création en 1976, de sa propre maison de création, « Elégance couture». Bien avant, elle avait produit les Miss Cameroun (1967,1970, 1992) et Miss Piscine Bassa (1971, 1973). Mme Thérèse Ngann gardera la tête entre les épaules malgré la reconnaissance nationale et internationale qu'elle a acquise à travers des rencontres de la mode et de la couture. Médaille de 3e et 2e classe de mérite camerounais, 1er prix ça et là, médaille de bronze à la foire internationale de Paris Porte de Versailles, grand commandeur de la valeur du Cameroun, diplômée d'honneur à Abidjan en 1982, 1983, 1984 à la foire de Sita, Epis de bronze au Fenac d'Ebolowa et Prix Award for excellence Mincof en 1999, ... Trophée d'honneur Massao 2001 : les distinctions honorifiques de Mme Ngann ne se comptent plus.
Après ce long périple, Mme Thérèse Ngann n'est pas sans regrets. "J'ai trop souffert pour avoir un nom, voici que je meurs avec les ciseaux en mains sans avoir été une grande patronne ", estime-t-elle. Fausse modestie ou blague de mauvais goût? Toujours est-il que la grande royale de la mode et de la couture camerounaise, africaine et mondiale tout court a rangé ses ciseaux. "Je ne peux pas continuer à me tuer à la tâche. Je me suis toujours battue pour bâtir une famille. Après tant d'efforts, j'espère qu'elle volera de ses propres ailes", confie celle dont la vie s'est construite de fil en aiguille.
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