La Presse (Tunis)

Tunisie: Propos essentiels ou questions d'essence : écrire sur un manque à l'occasion de la venue de Leïla Sebbar

20 Octobre 2003


Leïla Sebbar a rencontré le public tunisien pour présenter son dernier ouvrage : «Je ne parle pas la langue de mon père ». Voici la suite de quelques-uns de ses propos, recueillis par Anne-Marie El-Khatib et dont nous avons publié la première partie dans La Presse littéraire de la semaine dernière.

I. Lecture

On s'aperçoit que tout sépare ceux qui sont ensemble mais leur illusion c'est de penser qu'ils vont faire le contraire. La guerre va leur dire non, vous êtes dans l'illusion. Mon père me disait : «je sais bien que j'ai été d'une certaine manière un agent de la république et je sais aussi que, par les valeurs de la république, j'ai formé de futurs combattants et de futurs cadres de l'Algérie indépendante. Il savait tout cela et qu'il était menacé des deux côtés».

II. Position menacée

Il faut rappeler que l'insurrection a commencé à la Toussaint 1954 par une série d'attentats dont l'assassinat d'un jeune couple d'instituteurs français qui venaient prendre leurs fonctions dans un village. Les instituteurs français et algériens étaient la cible des agents du FLN car ils étaient considérés comme des agents de la colonie. Vous dites qu'à certains moments l'autobiographie glisse vers la fiction. Effectivement, j'ai besoin de ce recours à la fiction pour essayer de dire, pour comprendre la position de mon père qui était au milieu de ces contradictions, ces séparations. Ainsi à partir des deux soeurs qui se sont succédé dans la maison - je n'ai jamais rien su sur elles - j'ai imaginé que Fatima aurait eu un fils, plutôt le fils de son mari veuf, qu'elle aurait élevé ce fils. Il aurait pris le maquis et aurait eu pour mission d'assassiner le maître d'école. C'est mon père mais c'est le directeur de l'école où travaille Fatima qui vient en pleurs l'avertir. Elle, elle aime le maître, elle l'admire.

Elle dit à son fils : «quel dommage que tu ne sois pas allé dans l'école du maître». Mais il a dû être ouvrier agricole et il va au maquis et il va tenter d'assassiner le maître. Il ne réussit pas et le maître lui pardonnera dans une scène extraordinaire des retrouvailles en prison (lecture pp. 90-91). Là on est dans la fiction et ce que j'ai écrit, je l'ai écrit sur les silences de mon père mais à certains moments il a dit des petites choses qu'on retient d'autant plus qu'elles sont plus rares.

Quand il avait été en prison à Orléans-Ville il avait dans sa cellule un jeune maquisard illettré qui lui avait demandé de lui apprendre à lire et écrire en français puisque c'est ce qu'il enseignait. C'est ce qu'il avait fait, il n'en a pas dit davantage mais je l'imagine dans la prison avec le fils de Fatima...

J'ai appris très tard par ma mère après la mort de mon père qu'il avait été nommé à Aflou, le bled du bled, un village des hauts plateaux, le poste où la colonie envoyait en relégation les fichés comme communistes. Mon père était au PCA. Je n'ai pas su pendant longtemps que c'était un poste punition, qu'on lui infligeait un châtiment politique. Appartenir au PCA ce n'était bien ni pour les uns, ni pour les autres. C'était mauvais pour un musulman et c'était mauvais pour le colonat.

Lui aussi est dans une situation limite, frontière mais sans problème pour lui. Pour lui, son engagement c'était le prolongement des valeurs des Lumières, de la Révolution et c'était des valeurs qu'il avait reçues aussi de son éducation musulmane. Pour lui, il n'y avait pas de contradiction entre être communiste et être musulman. J'ai toujours trouvé ça étrange puisqu'on pense qu'être communiste c'est être athée et on sait que les communistes ont été persécutés partout dans les pays musulmans. J'étais étonnée qu'un jour mon père me dise : « Je vais faire le pèlerinage à La Mecque - Mais tu peux le faire ? Tu es en droit de le faire ? Il me disait : « sache qu'un musulman reste musulman toute sa vie quoi qu'il fasse. C'était très profond. C'est fort et c'est aussi une violence. On peut l'analyser comme une violence sur la personne - Tu es de la communauté et tu ne peux en sortir quoi que tu fasses. Ça peut être une violence, ça peut être un réconfort. Il appartenait à un peuple et à l'Oumma et moi je n'appartiens ni à l'un ni à l'autre peuple. Je ne peux dire «les miens». Je n'ai pas de peuple et j'écris d'une certaine manière pour me constituer un peuple.

Une déclaration

Je n'ai jamais parlé arabe. Il n'y a ni regret, ni souffrance. Le mot souffrance me gêne mais je ne sais pas lequel mettre à la place.

- Une déclaration ? - oui c'est une déclaration d'amour. On peut penser - si on n'a pas lu - que c'est une déclaration de défiance, de taire, un regret - et si on lit c'est une déclaration d'amour. C'est un hommage au père, un tombeau pour le père. Je dis qu'il n'y a pas de regret mais je dis : «je ne parlerai pas la langue de mon père, je veux l'entendre».

J'ai dû passer par d'autres livres de fiction avant, c'était des marques, des jalons. J'avais besoin de faire une déclaration : «je ne parle pas la langue...» parce que des questions m'ont été posées en continu et de façon agressive, particulièrement en Algérie. Une fois pour toutes c'est une déclaration à ceux qui... et une déclaration d'amour à mon père. Les autres m'ont renvoyée. Ce fait (de ne pas savoir) est comme une immense culpabilité. Je ne lui ai jamais demandé - Pourquoi tu ne m'as pas appris ta langue?

C'est d'ailleurs un peuple de fiction, un peuple idéal.

- Vous êtes dans un battement dans la langue française sur un terreau qui rencontre l'arabité. Vous avez fait un roman majeur surtout en trouvant un ton dans les silences du roman familial.

- C'est un roman familial sans le roman familial. Il y a quelque chose de la quête familiale mais, dans une situation de double exil, il y a un silence d'un côté et de l'autre sur les origines, le roman familial.

Quand il m'arrivait de poser des questions ils ont répondu - si tu crois qu'on avait le temps de penser à ça.

Je ne me définis jamais comme la fille de... Je n'ai pas de roman familial à reprendre. Je suis sans généalogie. Cela ne les intéressait pas de parler de généalogie. Il n'y avait que les valeurs. On voyait peu de membres de la famille. On vivait dans la petite république idéale laïque.

Quand on me parle de regret. Je le dis avec précaution et sans précaution que même je ne veux pas l'apprendre.

C'est ce qui fait scandale mais je ne veux pas l'apprendre car je veux continuer à l'entendre comme une musique sacrée. Je veux l'entendre comme les enfants de l'école coranique. Je suis dans l'état des enfants qui chantent des mots, des paroles sans bien comprendre. Je veux l'entendre. C'est un désir.

Liens Pertinents

Si j'étais restée en Algérie j'aurais appris, j'aurais été une parfaite bilingue... Je sais apprendre. Je dis non et c'est entendu comme un refus qui serait un revirement. Or c'est un non qui n'est pas dans le déni. Car ce livre est un livre d'amour au père et à la langue arabe. J'ai l'impression d'être construite avec cette langue qui n'est pas là - parce que je ne la parle pas, mais qui est là pour l'émotion, l'imaginaire intérieur, comme si j'étais née malgré tout avec cette langue et je n'ai pas besoin de l'apprendre (c'est l'écriture qui en a pris la place).

J'ai compris aussi en écrivant ce livre, ce que je n'arrivais pas à verbaliser, que si je me définis comme un écrivain de l'exil c'est parce que j'ai été en exil de la langue du père et si j'ai écrit de la fiction, si je suis devenue écrivain c'est parce que je l'ai pas appris.

Propos transcrits par A.M.E.

Les livres sont disponibles à la Médiathèque de l'Ariana et Charles-de-Gaulle.

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