Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Existe-t-il vraiment une oummah islamique?

Par : Bakary SAMBE Enseignant à l'Institut d'Etudes politiques de Lyon

22 Octobre 2003


analyse

Le monde actuel est caractérisé par les regroupements régionaux d'Etats dans le cadre d'organisations régionales visant à défendre des intérêts communs ou considérés comme tels.

C'est comme si la survie des Etats-nations dépendait de ce mode d'organisation, dans un monde où les problèmes économiques et politiques font légion. Les pays «musulmans» ne font pas exception à la tendance et sont liés par différentes organisations à caractère multiple (Oci, Isesco, etc). De telles organisations se fixent, comme objectif, la consolidation des relations entre ces Etats et peuples dans les domaines aussi divers que l'économie, la culture, etc. Elles ont pour fondement déclaré, le partage d'une même religion qui, de l'Atlantique à l'Indus, regroupe plus d'un milliard d'individus. Malgré la diversité culturelle et ethnique qui caractérise cette communauté religieuse supranationale, l'Islam aurait toujours servi de ferment permettant de sceller les destins communs, fussent-ils réels, virtuels ou imaginaires.

L'institutionnalisation du lien symbolique ou religieux à un niveau inter-étatique a, quelquefois, tendance à cacher d'autres facettes d'un phénomène multiforme. On a du mal à s'y retrouver dans un contexte international où l'affirmation d'un soi-différent, l'exacerbation des identités et des appartenances sont un élément constant qu'il faut prendre en compte dans l'approche des faits politiques. Le sentiment de proximité et de fraternité qui lierait le musulman le plus lointain à ses «frères», transcendant, ainsi, les frontières et les diversités ou divergences culturelles et ethniques, serait-il réel ou relèverait-il du simple imaginaire? Serait-il stable ou plutôt aléatoire? Ou bien, obéissant à la règle de la «fluctuation de l'identité culturelle» dont parle Albert Memmi, n'évolue-t-il pas selon les enjeux de politiques internationaux. En tout cas, si nous ne pouvons lui reconnaître, de manière objective, sa réalité effective ou nous prononcer sur son caractère purement imaginaire, il sera, par contre, difficile de lui enlever son efficacité au moins symbolique. Par une ingénieuse manipulation des symboles religieux, facteur d'union et de force politique, l'Oumma (ummah) et ses multiples implications ont toujours occupé une place centrale dans les débats aussi bien islamologiques que politologiques.

Cependant, dans la tradition universitaire contemporaine, il est fréquent que des spécialistes, peut-être, conceptuellement mal armés, se trouvent surpris devant l'ampleur des mobilisations suscitées par l'usage fait de cet étendard identitaire qu'est l'Oumma et son contenu politico-idéologique. Mais, vu la controverse soulevée par l'acception de ce terme selon qu'on se situe aux différents niveaux d'approche, il conviendrait, avant de se lancer dans ce débat houleux, de nous y arrêter afin d'en donner une définition (certainement discutable!). Il faudrait essayer, autant que faire se peut, de tenir compte de sa malléabilité comme tout concept du type idéologique ou religieux. Longtemps manipulée, pendant des siècles, avec autant de subjectivité, le concept de Oummah représente, en général, cette communauté fondée sur l'appartenance commune à l'Islam et le fait de se reconnaître dans ses croyances. Mais elle sera l'objet de toutes les controverses. En Occident, où dans le jargon diplomatique plusieurs équivalents lui ont été trouvés, elle restait et reste peut-être, aujourd'hui, le bloc musulman aux antipodes de sa culture et de sa civilisation à prétention universelle. On entendra très tôt parler de «panislamisme» dans les chancelleries européennes.

Ce terme désignait, chez les spécialistes des «questionsd'Orient», le danger perpétuel que représentait, pour le «Vieux» continent, l'Islam et les musulmans de tous les pays, unis par la même foi. Loin de rejeter ce présupposé, les idéologues musulmans faisaient comme s'ils se reconnaissaient dans cette sorte d'illusion. Ils vont recourir à une partition arbitraire, idéologique et non moins essentialiste du monde.

Le dâr al islâm sera opposé au dâr al- harb, conformément à l'ancienne partition en fonction de l'acceptation ou du refus d'embrasser la religion musulmane. Autrement dit, dans leur représentation du monde, les idéologues musulmans vont emprunter et réactiver une vieille doctrine qui, jadis, régulait les rapports entre le domaine où l'Islam était la religion élue et les régions où elle n'avait pas encore imposé sa suprématie. En somme, ils se sont appropriés le schéma sans essayer de le cerner. La résurgence de tels termes rappelant les phases confuses de l'histoire des relations islamo-occidentales, ne jouera pas en faveur ni d'un rapprochement ni d'initiatives intellectuelles pouvant garantir une connaissance objective de l'«Autre Lointain»

Pour ce qui est de l'Afrique, par exemple, il faut prendre en compte le fait selon lequel les ressources bibliographiques sur l'implantation puis le développement de l'Islam et terre africaine ne sont que trop marquées par l'intérêt purement pragmatique des différents auteurs. Les études islamiques, en Afrique de l'Ouest, doivent le gros de leurs oeuvres à l'Administration coloniale française et à ses commis scientifiques. Ce fait apparaît nettement dans cette conclusion de l'un de leurs ténors Le Châtelier qui affirmait au début du siècle: «Puissance musulmane africaine par l'Algérie et par le voisinage du Maroc, par le Sénégal et le Soudan, par de nouvelles provinces du Tchad, la France est spécialement intéressée au développement des études islamiques, dans la forme pratique où elles deviennent utilisables comme élément d'action politique». Ces rappels nous semblent nécessaires en ce qu'ils aident, d'une part à remonter aux origines des préjugés et des malentendus; caractéristiques des études islamologiques et de l'autre, à cadrer le débat contemporain sur l'existence et les éventuelles dimensions d'une Oummah islamique au sens d'une communautéau moins «sentimentale» Le simple fait de poser cette question est généralement jugé comme participant de la volonté de certains à spécifier ou opposer des camps des communautés ou des «civilisations». La malheureuse prophétie de Samuel Huntington sur le fameux clash des civilisations a rendu suspecte toute tentative visant à s'interroger sur l'impact de tel ou autre groupe social ou communauté religieuse sur le cours de la vie internationale. Le fait que la plupart des régions où des ethnies ou groupes politiques s'affrontent dans le cadre de conflits intra-étatiques renferment des minorités religieuses n'est pas pour arranger les choses!

On tend facilement à confondre l'évocation de tels exemples - et quelquefois au mépris de leur pertinence - à une vérification des hypothèses simplificatrices de Huntington et de tous les culturalistes qui s'en inspirent. D'ailleurs, on assiste, aujourd'hui, en France à un renforcement de ce courant, par le biais d'une série d'essais produits par des personnalités militaires. Leurs travaux sont quelquefois plus proches de credo que d'une démarche scientifique. Comme la plupart des islamologues des années 80 en mal de paradigmes devant la résurgence de mouvements islamistes avec leur implication politique imprévue, ces polémologues auront tendance à «servir du chaud». Suivant les rythmes de l'actualité brûlante, ils privilégieront le sensationnel au détriment de réflexions mûries et d'analyses objectives.

Il serait, toutefois dommageable pour la recherche que de telles thèses, viennent empêcher les efforts visant à étudier un phénomène sur lequel l'actualité, la géopolitique et la sociologie, et aujourd'hui l'actualité, n'arrêtent d'attirer l'attention. Il faut, à tout prix, éviter de tomber dans les pièges d'un culturalisme béat tendant à s'ériger en véritable idéologie. Loin de l'essentialisme de Huntington, il faut promouvoir une approche anthropologique selon laquelle, la culture comme la civilisation ne se définit pas seulement selon son contexte et son environnement mais part de sa spécificité locale pour se projeter dans la globalité universelle dont elle représente une simple facette. Autrement dit, nous n'irons pas jusqu'à essentialiser à force de spécifier, de poser les questions culturelles en terme de dichotomie et d'opposition pour dénaturer la réalité. Cette dernière sera malheureusement, le plus souvent, conçue comme le pendant de l'imaginaire culturaliste. La volonté affichée de Huntington, de prôner le choc inéluctable des différentes «civilisations» découle de ces glissements qui, peu à peu, donnent une sorte de bricolages dignes des idéologies les plus modernes. De la même manière que l'apparition subite de phénomène «islamiste» sous sa forme politique ou violente avait causé les dérives d'islamologues à court de paradigmes adaptés, comme Bernard Lewis (cf son ouvrage Langage politique de l'Islam etc.), le dérèglement du système international fut le début d'errements conduisant au pire des refuges: le culturalisme.

La mondialisation de l'économie, elle, va combiner deux faits contradictoires: la globalisation et la fragmentation. Elle placera les spécialistes de la politique internationale dans une sorte de désarroi sonnant le glas de la conception réaliste des relations internationales. On pourrait décrire cet état de fait par ce que nous appelons le paradoxe de Bayart qui soutient que «le culturalisme est une idéologie de la mondialisation». D'ailleurs, Olivier Mongin croit que la grille culturaliste ne profite qu'à ces experts désarmés dont elle est «l'explication bénie des échecs». Tout en récusant cette grille, il ne s'agira pas non plus de plonger dans un universalisme aux relents d'un unitarisme qui occulterait les différences et les particularités culturelles. Ces dernières sont toutefois inscrites dans la globalité universelle qui leur confère tout leur sens. L'important est d'arriver, comme le suggère Louis Dumont à réfléchir sur la manière dont «chaque société ou culture porte la trace de l'inscription de son idéologie à l'intérieur de la condition humaine». Privilégier une telle démarche serait plus salutaire pour la science que de s'adonner à une recherche effrénée et, la plupart du temps, intéressée, de ce qui pourrait opposer les cultures ou civilisations ou encore des germes potentiels de leur «choc». Il faudrait être vigilant de telle manière à arriver à parler de l'«illusion agrégative» - le terme est de Bertrand Badie - sans tomber dans celle de l'essentialisme. Il ne faudrait pas, pour autant, fermer les yeux sur un fait marquant de l'actualité internationalecomme l'ethnicisation et le repli identitaire et religieux. Mais au lieu de substituer la géo-culture à l'étude des relations internationales dans leur ensemble, ilfaudra, plutôt, prendre sérieusement en compte ces éléments dans nos analyses sans, toutefois, se laisser emporter par eux. Réfléchir sur la Oummah et les modes d'appartenance à celle-ci doit s'inscrire dans cette perspective et ne sous-entend aucunement une allusion à l'imagerie d'une «internationale musulmane» comme le conçoit imprudemment la presse, influencée par une littérature alarmiste très fournie, mais à la démarche très discutable. L'enfermement dans de telles suppositions fausse le débat sur la compréhension des relations internationales dont la fonction, nous dit Bertrand Badie est de «faire communiquer des collectivités sociales en dépit de la diversité des systèmes culturels». (A suivre)

Chercheur au Gremmo - Maison de l'Orient méditerranéen.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 Wal Fadjri. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Sénégal

Rubriques