Alya Hamza
22 Octobre 2003
analyse
C'est avec un plaisir réel que les habitués ont retrouvé le chemin du Collège international de Tunis. Depuis quelques mois, cet espace de rencontre, de réflexion et de dialogue avait rarement ouvert ses portes et on le regrettait.
Aussi était-ce le public des grands jours qui envahissait les salles, le patio, les plates-bandes du collège, à l'occasion de la conférence de Bernard Pingaud sur le thème de «La littérature est-elle la vraie vie?».
Selon la tradition qu'elle a instaurée pour ces rencontres pas comme les autres, dans ce collège pas comme les autres, Hélé Béji présente l'orateur.
Et ses présentations constituent elles-mêmes une des raisons de l'assiduité du public.
«Notre présence, ici, est-elle de l'ordre de la vraie vie ? Ou ne sommes-nous qu'un matériau qui, plus tard, sous votre plume, prendra une force de révélation plus grande ?
Vous-même, êtes-vous ici, ou absent, distrait, condescendant tout de même à distraire pour nous un instant de la solitude farouche de l'écrivain, de l'«écriveur» selon le mot que vous avez inventé ?».
Pingaud, l'écrivain, cependant, n'a pas été que cela. Il a plongé dans la vraie vie. Il a réussi ce que Visconti disait impossible : «Quand on s'occupe des hommes, on ne peut pas s'occuper des oeuvres». Pingaud a fait les deux, selon Hélé Béji: il a vécu comme tout le monde, agi, fait de la politique, aimé le football, signé des manifestes. A côté de cela, ou en plus de cela, il a créé une oeuvre nourrie du dilemme de la nécessité de vivre et de l'impossibilité d'écrire, ou de la nécessité d'écrire et de l'impossibilité de vivre.
Après ce brillant préambule, parole fut laissée à Bernard Pingaud.
Bernard Pingaud qui s'affirmait présent, très «présent, pas fantomatique» évoque près d'un demi-siècle d'écriture - le premier roman Mon beau navire paraissait en 1946, le dernier Au nom du frère en 2002 - et s'essaie à répondre à la question essentielle : «la littérature est-elle la vraie vie ?».
Cette question est celle qui sous-tend et justifie son dernier livre : l'histoire de deux frères, des presque jumeaux, dont l'un se retire dans une cave pour écrire, cependant que l'autre vit pour lui, par procuration et lui offre la matière de son écriture.
Entre la «vraie vie» de l'un et la «seule vie» de l'autre, la littérature est la seule réalité possible.
Et Bernard Pingaud se promène et nous promène sur les chemins de l'écriture, évoque Rimbaud - «La vraie vie est absente» - Proust - «la vraie vie est littérature» - Kafka - qui avouait que la littérature l'ennuyait - Sartre qui mettait le feu aux poudres en déclarant : «La nausée ne pèse rien devant un enfant qui a faim.»
Il s'égarait un peu dans ses notes qu'il n'avait, peut-être, pas très bien préparées, cherchant des correspondances entre des citations, se répétait quelquefois, laissait les questions sans réponses. Mais cela, n'est-ce pas, est bien le propre de la littérature.
Et il concluait probablement que la littérature n'est pas la vraie vie puisqu'il avouait que si tout était à refaire, il «ferait» médecin dans l'humanitaire.
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