Pascal E. Dang
22 Octobre 2003
Les cheveux et la barbe totalement blanchis, la face et les mains noircies à l'aide du cirage, Mathias Mvondo portait un costume crasseux et déchiré, assorti à une longue cravate pendant jusqu'aux genoux.
Il exhibait ostensiblement ses chaussures de couleurs différentes, dont une ouverture sur le pied droit laissait entrevoir ses orteils que d'épaisses chaussettes en laine rouge ne recouvraient pas. Sur son postérieur qu'il ne cessait de retourner vers la foule qui s'était agglutinée presque instantanément, envahissant même le trottoir, il avait gravé une espèce de queue. Ainsi affublé, le jeune homme faisait son show comme tous les soirs, depuis un peu plus d'une semaine, devant le magasin " les bonnes courses " au carrefour Ndokotti à Douala. Un micro à la main, le jeune clown s'escrime, entre deux discours parfois émaillés d'obscénités, à chanter " les versions originales " de certaines chansons bien connues dans leurs " versions courantes ". A l'intérieur du magasin bondé de monde, nombre de clients ne cessent de rire pendant qu'ils font leurs achats. " C'est juste pour amuser les clients et les distraire un peu que nous organisons tout cela à certains moments ", expliquait Jacques Simo, l'un des responsables de l'établissement.
Déjà très sollicités dans les campagnes de promotion de nombre de produits à travers des caravanes ambulantes, ces humoristes se retrouvent maintenant devant certains magasins, à discourir et à danser parfois à longueur de journée, pour " divertir les clients ". La période des rentrées scolaires n'est pas totalement achevée, et il faut tout faire pour attirer le maximum de clients possible. Jacques Simo, pour expliquer pourquoi le phénomène prend de plus en plus de l'ampleur, s'attarde sur sa dimension marketing. Pour lui, " il est question de capter l'attention des passants, de les amener ainsi à s'intéresser aux produits que leur proposent le magasin. Cela peut créér ou stimuler l'intention d'achat, transformant ainsi les passants qui ne sont que des clients potentiels en clients réels ". Il ajoute que cela fait partie des actions parfois menées pour booster les affaires, et donner de ce fait un petit coup de pousse au chiffre d'affaires. Dans d'autres commerces pourtant, et toujours dans le souci d'attirer les clients, ce sont des méthodes un peu différentes qui sont utilisées, souvent dans le simple but de renforcer celles déjà mises en place.
" Je suis entré avec l'intention d'acheter une ceinture, mais je ressors avec des coupes de champagne ", lance Sylvain Moussi, , au sortir du magasin Mahima situé à l'avenue Amadou Ahidjo au quartier Akwa à Douala. Pendant qu'il se dirigeait vers l'espace réservé au prêt à porter dans ce super marché, explique t-il, son attention a été attirée par le rayon où étaient savamment exposés les verres, les plats et autres objets en cristal. " J'ai juste jeté un coup d'oeil, lorsqu'une jeune fille vêtue aux couleurs rouge et blanc, s'est approchée de moi, le sourire aux lèvres. Et voilà comment je me suis retrouvé avec des verres à la place de la ceinture que je souhaitais acheter ". Elles sont nombreuses dans la plupart des supermarchés de la ville, recrutées pour " aider les clients à mieux choisir les articles dont ils ont besoin dans les différents rayons du magasin ". Elles arborent toujours un sourire enjôleur au bout des lèvres, et offrent une présence presque envahissante au goût de certains clients. Ces jeunes employées généralement choisies parmi celles qui ont la meilleure présentation physique possible, et qui s'expriment aussi avec le plus d'aisance, savent se montrer convaincantes. Une stratégie qui gagne du terrain, et qui s'avère être payante dans ces grandes surfaces.
" C'est vrai que parfois, je vais dans un magasin sans avoir une idée précise de ce que je vais y acheter, explique Mme Ndomè, et la présence de ces jeunes dames m'est souvent d'un précieux secours ". Elle souligne que c'est une forme de prise en charge du client, avec une courtoisie qui manque à nombre de commerces ici au Cameroun. " Leur présence a une incidence certaine sur les décisions d'achat des clients ", précise-t-elle. Une présence que fustigent par contre d'autres clients. " Cela me gêne toujours d'être ainsi pris d'assaut par des gens chaque fois que je rentre dans un magasin, sous prétexte qu'ils veulent m'aider à opérer un choix judicieux dans l'achat que je voudrais effectuer. Pour moi, c'est un peu du harcèlement et ça m'irrite ", soutient Paul Biabi, employé dans une entreprise de transit à Douala. Jonas Boabda, qui semble partager ce point de vue, ajoute qu'il n'a pas besoin de l'aide de qui ce soit, pour effectuer ses achats.
" Quand j'entre dans un magasin, je sais exactement ce que je vais y chercher ", lance-t-il. A Douala, les attroupements donnent toujours l'occasion aux malfrats de soutirer des poches des badauds porte-monnaie, portables et autres objets précieux. Une tendance à laquelle n'échappent pas ceux occasionnés par les humoristes utilisés par certains commerces comme appâts. Mais pour Jacques Simo, le plus important c'est ce qui se passe à l'intérieur du magasin et non à l'extérieur. " Notre magasin est bien surveillé, et nos clients opèrent leurs achats en toute quiétude ", soutient-il.
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