Karima Mokrani
23 Octobre 2003
Les syndicats autonomes déterminés à aller jusqu'au bout
L'adhésion massive des enseignants du secondaire au mouvement de protestation déclenché depuis l'année dernière par les deux organisations syndicales autonomes, le Conseil national autonome des professeurs de l'enseignement secondaire et technique (CNAPEST) et le Conseil des lycées d'Alger (CLA) confirme, une fois de plus, la légitimité des revendications soulevées et dénote le marasme profond dans lequel est plongé le secteur de l'éducation depuis des années. Les responsables de la tutelle s'obstinent pourtant à refuser de négocier avec les véritables acteurs du mouvement.
Ils préfèrent plutôt faire appel à des organisations qui jugent inopportun de prendre part aux débrayages observés, sous prétexte que la conjoncture n'est pas favorable actuellement et que, comme pour rassurer les «récalcitrants», les revendications portées par les deux organisations autonomes ont déjà fait objet de discussions avec le premier responsable du secteur et que ce dernier a promis de soumettre tout un dossier portant notamment sur la revendication salariale au gouvernement. Les appels à l'ordre de la Fédération nationale des travailleurs de l'éducation (FNTE), affiliée à la centrale syndicale UGTA, ne trouvent pas d'écho au sein de la corporation. Ce qui laisse supposer que cet interlocuteur privilégié des pouvoirs publics n'a plus d'emprise sur la famille de l'enseignement. Pour preuve, de plus en plus de voix s'élèvent pour la discréditer et l'accusent d'être le porte-parole de l'administration et non de la corporation. Les enseignants affiliés aux deux organisations autonomes, le CNAPEST et le CLA, la défient de réunir les 20% de représentativité exigée par la législation du travail. Les grévistes refusent de faire marche arrière et se déclarent prêts à subir toutes «les intimidations» et tous «les harcèlements» des pouvoirs publics jusqu'à ce que les représentants de la tutelle reconnaissent enfin la légalité de leur mouvement et lèvent les sanctions prises à leur rencontre. Ils sont de plus en plus convaincus de la justesse de leur cause : la réhabilitation du professeur de l'enseignement secondaire.
Pour une cause juste
Dès le début de la protesta à Alger, l'année dernière, à l'initiative de la Coordination des lycées d'Alger, devenue aujourd'hui le Conseil des lycées d'Alger (CLA), les services du ministère de l'Education nationale se sont acharnés sur les initiateurs du mouvement et ont vite fait de saisir la justice sur «l'illégalité» de leurs actions. Ils sont même allés jusqu'à menacer les grévistes de suspension et de radiation après avoir effectué des ponctions sur salaires. A plusieurs reprises, des proviseurs de lycée ont été convoqués par les directions de l'éducation pour établir les listes des animateurs des manifestations ayant eu lieu : grèves, regroupements devant les lycées, regroupements devant les inspections académiques, etc. Pour cette année scolaire 2003-2004, pas moins de 300 enseignants ont été suspendus de leurs fonctions sans avoir reçu les trois mises en demeure exigées par la loi. Des dizaines d'entre eux ont été traduits devant la justice pour répondre de leurs actes jugés hors la loi. Les «meneurs» ont été ciblés et embarqués manu militari par les services de police au vu et au su de leurs collègues et de leurs élèves. Cependant, ces mesures répressives et jugées arbitraires, pratiquées par les représentants du gouvernement à l'encontre des enseignants grévistes, n'ont en rien entamé la détermination des deux organisations syndicales autonomes à aller au bout de leurs revendications.
A tel point que de plus en plus d'enseignants se sont départis de leur neutralité ou de leur appartenance aux organisations dites «légales» et ont rejoint le CNAPEST ou le CLA à travers tout le pays. D'autres organisations syndicales autonomes ont affiché publiquement leur solidarité avec le CNAPEST et le CLA et interpellé les pouvoirs publics pour ouvrir le dialogue avec les représentants des deux organisations en tant que syndicalistes et non en tant que délégués d'enseignants comme le souhaite le ministre. Ce dernier campe sur sa position et dit ne pouvoir recevoir les grévistes qu'en tant que délégués d'enseignants prétextant le fait que les deux organisations activent dans l'illégalité. Pourtant, plusieurs demandes d'agrément ont été déposées auprès des services du ministère du Travail. Sans suite.
Large mobilisation
La plupart des enseignants traduits devant la justice sont innocentés par les tribunaux du pays, sauf à Souk Ahras pour le moment, où l'on signale «une autre dérive» de la justice qui propose aux «inculpés» de faire un choix entre deux propositions : payer une somme de 100 000 DA chacun ou reprendre le travail au plus tard le 27 octobre. «C'est du pur chantage», commente le porte-parole du CNAPEST, M. Meriane Meziane. On signale, d'autre part, qu'une autre organisation syndicale de l'éducation agréée par le ministère du Travail, à savoir l'Union nationale des professeurs de l'enseignement et de la formation (UNPEF) est conviée à une rencontre avec les représentants de la tutelle pour une éventuelle résolution de la crise. Un autre commentaire du premier responsable du CNAPEST : «Le ministre veut shunter le CNAPEST en utilisant d'autres canaux.» Le mouvement de protestation s'élargit chaque jour et la grève risque d'être ouverte. Les élèves s'inquiètent et s'impatientent. Des centaines d'entre eux se sont regroupés, au début de cette semaine, devant le lycée Abdelmoumene de Rouiba, pour manifester leur colère contre le «mépris» des représentants du ministère qui cherchent le pourrissement. D'autres menacent de sortir dans la rue pour changer la tournure des événements, étant donné que la situation semble virer au ridicule.
Le ministre se complaît dans le silence. Devant cette situation, les syndicats autonomes, regroupés au sein du comité provisoire des libertés syndicales, ont lancé une pétition de soutien au mouvement et se sont rapprochés des élèves, de leurs parents et de toute l'opinion publique pour les sensibiliser sur la légalité du mouvement et sur la légitimité des revendications qu'il porte. La campagne est lancée à travers tout le pays malgré toutes les entraves sur lesquelles ses initiateurs butent et la liste des signataires de la pétition s'allonge. Les élèves et leurs parents sont nombreux à soutenir finalement le mouvement. Du côté du ministère, c'est toujours le statu quo.
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