Le Quotidien Mutations (Yaoundé)

Cameroun: Renc'Art : Bêtement cela .

Claude B. Kingue

23 Octobre 2003


Dans les villes du Nord-ouest et du Sud-ouest, paraît-il, on ne visionne plus que les cassettes vidéo nigérianes depuis quelques années déjà.

Dans les villes du Nord-ouest et du Sud-ouest, paraît-il, on ne visionne plus que les cassettes vidéo nigérianes depuis quelques années déjà. Une déferlante qui, depuis quelque temps, s'étend à Douala et à Yaoundé, favorisée par un distributeur dûment installé. Les Camerounais originaires du Sud-ouest et du Nord-ouest ne seraient d'ailleurs plus les seuls à consommer ces home videos. Ceux de Bankim, Somalomo et Bipindi aussi, qui comprennent tant soit peu l'anglais. Si bien que la semaine dernière, Mutations criait à " l'autre invasion nigériane " Une invasion d'autant plus ravageuse qu'elle ne se limite pas aux vidéoclubs plus ou moins clandestins. Mais sévit autant dans les salles de séjour que dans nos chambres. En attendant qu'un expert dénonce l'évasion de fonds vers le Nigeria dont elle s'accompagne.

Faudrait-il voir dans cette percée de la vidéo nigériane chez nous le fait de l'impérialisme de notre voisin ? Le Cameroun semble plutôt lui avoir fait le lit. A travers un entrelacs de carences, de besoins insatisfaits et l'extraversion de ses populations. D'abord les carences.

C'est par exemple le signal de la Crtv que l'on ne reçoit pas dans nombre de localités du pays, surtout celles qui sont à la frontière avec les pays voisins. Si bien que là-bas, ne pouvant avoir les nouvelles de Yaoundé, on se contentera de celles de Malabo, Calabar et autres, pour être en contact avec "le reste du monde", considéré souvent dans ces localités sous-équipées comme la civilisation. Autre carence, la faiblesse de la production cinématographique nationale. S'agissant d'ailleurs de la vidéo, il ne serait point exagéré de parler d'absence de production. D'autant moins que même la poignée de films camerounais jusque-là produits n'est guère visible sous forme de cassettes dans les vidéothèques. Sur quoi pourrait donc porter la "préférence nationale" ? Une autre carence encore, et celle-là est de la part des hommes d'affaires, qui ont manqué de flair. Certes, il y a une décennie, des dizaines de salles de cinéma opéraient à travers le pays. A Limbé, Kumba et autres villes du Sud-ouest et même du Nord-Ouest, la famille Fayez-Olabi exploitait des salles de cinéma. Hélas, là-bas comme à Yaoundé, Douala et Bafoussam, presque toutes les salles de cinéma ont fermé, faute de clients. La demande de cinéma n'a pourtant pas baissé.

Et même a-t-elle augmenté. Mais aussi bien au Sud-ouest, au Centre qu'au Nord, les distributeurs de films ne se sont pas rendus compte qu'elle a évolué, tant du point de vue géographique que qualitatif. A Douala et Yaoundé par exemple, ils n'ont pas réalisé l'ampleur que prenait chaque jour la composante anglophone de la population de ces villes, et l'avantage qu'ils pouvaient tirer en lui proposant des films en anglais. C'est-à-dire la version originale de la plupart des films généralement projetés dans nos salles de cinéma. Une offre qui aurait d'ailleurs trouvé des preneurs au sein de la composante francophone, dont une bonne fraction n'est plus aujourd'hui illettrée en anglais. Mais au lieu de s'employer à obtenir et à proposer des produits qui collent à cette évolution de la demande, certains exploitants ont reconverti leurs salle en poissoneries. Ailleurs, comme tourmentées par la difficulté d'être, d'autres salles sont devenues des casinos, puis on est revenu au cinéma, en attendant de se destiner à la quincaillerie, pourquoi pas ? Donnant ainsi l'impression que ces entrepreneurs ont fait dans le cinéma comme ils auraient pu faire dans la vente à la sauvette. C'est-à-dire sur le mode de toute vocation. C'est-à-dire dans la débrouillardise.

En fallait-il plus pour faire le lit à une " home video " nigériane qui, en plus d'être accessible à nombre coût, a, du point de vue culturel, l'avantage de la proximité ? La trame s'inspire généralement des scènes de la vie quotidienne dans lesquelles le Bornouan et l'Edjagam du Cameroun par exemple se reconnaissent autant que ceux du Nigeria. Tous les peuples du Cameroun d'ailleurs, comme on l'a vu avec les Bobodioufs du Burkina Faso.

Invasion ou pas, la percée de la "home video" nigériane chez nous est une donnée qui n'est pas neutre. L'indignation criée ici et là indique en effet le coup qu'elle porte à la fierté de certains Camerounais. Mais que peut-on faire pour que reflue cette déferlante? Faut-il pour cela recourir à la répression? Sous quelle forme?

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Certaines formes semblent en effet de portée dérisoire. C'est notamment le cas de l'interdiction. Cela peut aussi être celui d'une taxation élevée : elle pourrait ne profiter qu'à ceux qui ont la charge de l'appliquer. Encore faudrait-il que le circuit de l'approvisionnement ne soit le maquis des frontières, les criques et autres ballots de la friperie. La home video nigériane est en effet un correctif apporté par nos voisins à l'extraversion de leur public en matière de cinéma. Un créneau porteur aussi. Pour éviter qu'elle ne nous submerge, le recours le plus efficace est sans doute la mise en place d'une production nationale de la home video. Pour cela, point n'est besoin d'obtenir une autorisation du ministère de la Culture. Il faut des comédiens de talent, des réalisateurs éprouvés et des hommes d'affaires qui osent. Et si l'on en croit toutes les récriminations qu'on entend de-ci de-là, c'est ce qui manque le moins au Cameroun. Dans nos villes et campagnes, en tout cas, on ne demande qu'a voir tout cela en cassette vidéo. Bêtement cela.

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