Le Phare (Kinshasa)

Afrique: Fest'Africa sous les étoiles : «Le nouveau congrès des écrivains d'Afrique et de ses diasporas»

Joachim Bongeye W'esongola Matondo

23 Octobre 2003


Kinshasa — En 2003, «Arts et Médias d'Afrique», une Association basée à Lille en France, créé en 1992, fêtera les deux années d'existence de son festival pluridisciplinaire et thématique «Fest'Africa». Dix années de promotion et de diffusion en France de la création négro-africaine.

Dix années de rencontres, d'échanges et d'engagement en faveur d'une Afrique méconnue. Sont concernés, les pays de l'Afrique, des Caraïbes (Antilles), de l'Océan Indien, des Amériques et du reste du monde. Environ 2000 invités attendus, à N'Djamena (Tchad). Au programme, des rencontres débats, des cafés littéraires, des ateliers de créations, des créations pluridisciplinaires dont le théâtre, le Cinéma, des concerts, des interventions en milieu scolaire. auxquels près de 100 écrivains venus des pays ci-haut cités, prendront part et parmi lesquels on peut citer; Wolé Soyinka, Prix Nobel de littérature (Nigeria), Henri Lopez (Congo-Brazzaville), Tierno Monémbo (Guinée), Cheick Hamadou Kane (Sénégal), Yoka Lye (RDC), Bolya Baenga (RDC), Ngugi Wa Tshiong'o (Kenya), Helen Elaine (USA), Marie-Céline Agnat (Haïti), Michèle Rakotoson (Madagascar), Amin Zaoui (Algérie), etc. Un grand absent de cette liste et plus particulièrement de la littérature tchadien est sans conteste Maoundoé Naindouba qui s'en est allé le 13 janvier 2003. Le Comité Organisateur du prochain «Fest'Africa» sous le signe du «Nouveau Congrès des Ecrivains d'Afrique et de ses diasporas» avait eu l'occasion les 22 et 23 décembre 2002 de le rencontrer à Moundou (Tchad) et de lui parler de la manifestation dont il s'est évidemment réjouit. Ledit Comité lui avait promis une résidence d'écriture à Poitiers (France) au mois de septembre 2003, mais la mort l'a brusquement arraché. Un hommage lui sera rendu, de même qu'à tous les écrivains disparus, notamment Léopold Sédar Senghor, Mongo Béti, Baba Moustapha, Xavier Orville, William Sassine. Une place sera accordée dans le programme aux auteurs en herbe, à travers l'association «Le salon des Belles Lettres».

Cet anniversaire est l'occasion unique pour organiser le «Nouveau Congrès des Ecrivains d'Afrique et de ses diasporas». Après les deux congrès tenus à Paris en 1956 et Rome en 1952, le «Nouveau Congrès est en soi un événement historique.Par conséquent, c'est l'événement littéraire le plus ambitieux de toute l'Afrique. Il s'agit avant tout de susciter une nouvelle prise de conscience collective chez les écrivains, les artistes et les intellectuels africains à prendre leurs responsabilités par rapport aux différentes crises qui empêchent tout développement humain en Afrique. Les réflexions et les productions sur la promotion des Droits de l'Homme, la Construction de la démocratie, la prévention des conflits et le traitement de leurs conséquences, le sida, etc. ne peuvent se faire sans eux. La question de l'engagement et la notion de «Retour sur l'Afrique» seront donc, entre autres, les questions essentielles de ce Troisième Congrès. Retour réflexif et intellectuel: réflexion commune des écrivains sur les guerres, le sida, la politique sur le continent africain, retour qui n'a pas eu lieu depuis le dernier congrès des écrivains et qui est en marche au cour de «Fest'Africa» depuis 1998, bilan pour se projeter dans l'avenir.

Qu'en est-il de l'engagement? En terme d'action, l'engagement a chuté. On constate que l'Afrique suit le destin de la France où l'engagement s'essouffle également. Toutefois, le contenu de certaines ouvres demeure engagé. Il faut remarquer également qu'il y a un demi-siècle, l'engagement s'affirmait à l'encontre de la France et de l'hégémonie de la Culture Occidentale. Aujourd'hui, bien que le véritable engagement serait de savoir se remettre en question. Une autre occasion de revenir sur le parcours de Mongo Beti et de lui rendre hommage.

Dans cet enchaînement des questions, on ne peut passer outre l'évolution de la diaspora africaine. Des créateurs ont été poussés à l'exil ou ne peuvent pas créer librement dans leurs pays. Quel effet ce déracinement a-t-il sur la conscientisation nationale de ces artistes, sur leur engagement politique? Qu'est ce que les diasporas peuvent apporter à l'Afrique? Où en est la diffusion des ouvres littéraires africaines en Afrique? Qu'en est-il du projet d'aide aux écrivains des Etats africains évoqués lors du dernier congrès? Et les centres de recherche culturelle africaine? Le prix du livre est-il abordable par la population moyenne? Qu'en est-il de la lutte contre l'analphabétisme, 50 ans après la demande de mobilisation du congrès de Rome? L'expression artistique et les arts sont-ils inclus dans le programme scolaire? L'absence de l'édition en Afrique est tragique. Pourtant, la production continue.

Quels sont les moyens mis en ouvre pour financer la culture dans les différents pays africains? Si la coopération européenne n'existait pas, la culture et sa diffusion éprouveraient de grandes difficultés, semble-t-il. Jusqu'à présent, l'Afrique a été sur la défensive concernant toutes ces questions. Quels hommages rendre aux Ecrivains engagés tels que Ken Saro-Wiwa (Nigeria), Mongo Beti (Cameroun), Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Aimé Césaire (Antilles), Wolé Soyinka (Nigeria), Nadine Gordimer (Afrique du Sud), Sony Labou Tansi, etc. «Fest'Africa sous les étoiles», c'est aussi: - Développer une synergie nationale avec les créateurs tchadiens. Le Tchad, foyer des conflits divers depuis des années, sera le site principal de recherches et de la production. En consacrant «Fest'Africa» comme un espace de rencontres des créateurs africains et des diasporas, un espace de réflexions et des débats entre les intellectuels, et entre les intellectuels et les «Sans Voix» nous aborderons plus en détails les problématiques qui nous préoccupent aujourd'hui: - Le travail de mémoire de conflits en Afrique; - La question identitaire ou la lutte contre l'ethnisme, la xénophobie et le racisme; - La sensibilisation des enfants et des adolescents à travers la pratique artistique; - Le droit des filles à la liberté d'expression; - La consolidation de la société coule à travers une réflexion et une production sur la démocratie et les médias en Afrique; - Le développement du dialogue interculturel; - La littérature et les arts au service du développement; - Les écrivains, les artistes et la politique; - La littérature en langues maternelles; - L'écrivain et son temps, etc.

Il faut aussi dire que dans la thématique de cet engagement, la question de la fameuse «fierté africaine» se posera. On relève, dans les deux comptes-rendus des congrès de 1956 et de 1959, une grande fierté des artistes noirs face à leur culture. On comprend que les hommes brisés dans leur intégrité par des décennies d'exploitation de dénigrement, veuillent à tout prix justifier la valeur de leur culture, et c'était là un juste comportement. Mais aujourd'hui, ont-ils encore de bonnes raisons d'être fiers? L'appui sur une culture suffit-il? Peut-on encore parler de culture nègre? La négritude a-t-elle servi ou desservi les cultures africaines (référence à l'article d'Abdallah Stouky, «Le festival mondial des arts nègres ou les nostalgiques de la négritude, «Souffles, n°2, deuxième trimestre 1966, pp. 41-45)? Ne faut-il pas sans cesse produire cette culture et la reproduire? Au regard de tous les événements tragiques qui ont eu lieu en Afrique, doit-on faire le choix de la fierté ou de l'autocritique? Faut-il démissionner ou doit-on inventer d'autres utopies et de quelle façon? Revenir sur la question de la négritude sera par ailleurs l'occasion de rendre hommage à Léopold Sédar Senghor. «Arts et Médias d'Afrique» rappelle que le festival au Tchad est aussi la suite logique d'un autre projet dénommé «Rwanda: écrire par devoir de mémoire» qu'elle avait initié en 1998 avec dix écrivains africains au Rwanda, et qui a abouti en 2000 à la publication de huit livres, la réalisation de deux films documentaires, la création d'un grand spectacle de théâtre sur la mémoire du génocide rwandais et la tenue d'un colloque international sur le rôle des intellectuels dans la conservation de la mémoire en Afrique, en juin 2000 au Rwanda (à Kigali et à Butare).

A partir des conclusions de ce travail exceptionnel effectué au Rwanda, les Ecrivains d'Afrique et de la diaspora se sont engagés à ouvrir et élargir le champ de réflexion. En effet, les actes de génocide, de crimes contre l'humanité et de guerres sont la négation même de l'existence humaine. Par conséquent, pour lutter contre les actes de barbarie, il faut travailler sur le renforcement de la liberté d'opinion et de l'Etat de droit. Les écrivains et les artistes étant des médiateurs, ils sont bien placés pour s'engager dans ce combat pour la vie. Un autre bilan nous paraît indispensable: celui de «Présence Africaine». Plus qu'une simple maison d'édition, «Présence» est un lieu fondamental dans l'histoire des idées en Afrique et dans l'évolution de sa littérature. Les héritages de F. Fanon, Cheik Anta Diop, Mongo Beti et d'autres aînés prestigieux seront révisés. En outre, il sera procédé au lancement du Prix Kin-Saro Wiwa, qui sera décerné à chaque édition africaine de «Fest'Africa».

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