Sud Quotidien (Dakar)

Sénégal: Sud bouquin : Aimé Césaire , poète noir ,par Hubert Juin

Amady Aly Dieng

24 Octobre 2003


Présence africaine 1995

105 pages

Le vésuve martiniquais à la poèsie éruptive vient de fêter ses quatre vingt-dix ans, étant né le 13 juin 1913. Il a fortement influencé les étudiants africains de ma génération. Là où Senghor nous désarmait avec ses sempiternelles prières pour pardonner à la France qui prenait les sentiers obliques et qu'il voulait mettre à la droite du Seigneur, Césaire procurait les armes miraculeuses aux rebelles que nous étions pour combattre le système colonial. En hommage au poète qui a su trouver les accents virils qui ont rythmé nos combats contre les injustices et les crimes de la colonisation, nous avons pensé revenir sur l'étude que Hubert Juin lui a consacrée en publiant un livre sur son oeuvre à Présence africaine qui l'a réédité en 1995.

Qu'on commence partout à savoir, partout où le français se parle, que l'auteur des Armes miraculeuses, du Cahier d'un retour au pays natal, de Soleil coupé, du Discours sur le colonialisme est un des écrivains considérables du temps actuel, il faut s'en réjouir, et de ce livre, où Hubert Juin a dit, avec éloquence et chaleur, les raisons qu'un jeune écrivain français a de saluer et d'aimer ce grand écrivain antillais, ce grand écrivain tout court.

Le grand écrivain Claude Roy, dans une belle préface écrit : " Césaire est un de ces hommes et de ces écrivains qui donnent magnifiquement à rêver. D'une sorte de ces campagnes électorales qui (...faisaient...) de chacun de ses retours à l'Assemblée une sorte de plébiscite de la fraternité, à la publication des textes et des poèmes qui font de lui un des grands lyriques et un des grands polémistes de notre temps, on vérifie dans la vie et l'oeuvre de Césaire ce que signifie vraiment l'expression : les pouvoirs de la parole, lorsque ceux-ci sont aussi les pouvoirs de la raison et du coeur ".

Aimé Césaire, poète noir, avait le mérite d'être une voix, et une grande voix, parce que puissante ; il dotait le monde noir d'une voix. Tout se brassait dans cette façon qu'il avait de pousser le langage droit devant lui : cette civilisation arrachée par les racines, et ce long esclavage, et cette traversée des mers, par quel ancêtre ? au fond des cales négrières.

Les poèmes surréalistes accusaient le confort, la petitesse, l'avarice de l'univers bourgeois, tournaient en dérision de pseudo-vertus et bien souvent des vertus véritables. Ils ont la plupart du temps été pris comme ils venaient : à la fortune du pot. Ici, rien de pareil. Le

Cahier d'un retour au pays natal - bientôt : Les Armes miraculeuses - mettaient en accusation à la fois le coupable et l'innocent.

Lucien Lévy-Bruhl, à la fin de sa vie, était forcé de modifier sa théorie entière : " ces esprits différents du notre du point de vue logique ", avouait-il dans ses Carnets. Et les ethnologues venaient au secours de la voix de Césaire, la fondant dans l'égalité, lui donnant ce plain-pied avec nous qui la rend plus terrible encore. Michel Leiris, Claude Lévi-Strauss ; un historien des religions, Mircéa Eliade ; un psychologue américain Klineberg, - ces savants autorisés autorisent cette voix.

Si on lit avec attention le Discours sur le colonialisme, on découvrira le véritable mouvement de Césaire, et qui est en tous points identique au mouvement de ses poèmes ; il veut aller du particulier à l'universel, mais il ne prétend renoncer ni à l'un ni à l'autre. Il veut demeurer le Noir qu'il est, qu'il a la fierté d'être. Mais il veut aussi mériter un monde où nous serions deux, le Blanc et le Nègre, à voisiner, et à échanger ce que nous avons de meilleur, et cela surtout qui ne jauge qu'à la qualité et non à la quantité.

L'égalité des hommes est un théorème qui permet de penser que l'européanisation (si l'on veut utiliser ce terme pour qualifier les vertus de l 'apport occidental) des continents conquis pouvait se faire par d'autres méthodes que l'occupation et la couse aux dividendes.

Il y a des personnes qui prétendent découvrir dans l'oeuvre de Césaire matière à indignations, qui veulent y voir les traces de ce fameux " racisme à rebours " qui est du même ordre exactement que le désatreux " commencez les premiers... Ils sont incapables de voir que les poèmes de Césaire ne doivent pas s'entendre comme un appel à la révolte adressé au monde noir, mais comme le cri d'une génération qui se forme aux écoutes de ces voix et qui, il faut le croire, fera triompher la générosité.

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Quelques lignes de Césaire attendent encore un démenti : " Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfants, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a au Vietnam une tête coupée et un oeil crevé et qu'en France on accepte, une fille violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une grangrène qui s'installe... ". Hubert Juin rêve d'une anthologie idéale où Et les chiens se taisaient, d'Aimé Césaire, voisinerait ce Jésus-Christ aux colonies, de Léon Bloy, comme si ces textes pouvaient se répondre, et dialoguer entre eux afin que le dialogue entre les hommes devienne possible, et suivre.

La poèsie de Césaire est une poèsie qui lutte. L'intérêt de tous les hommes, c'est le dialogue. Césaire est un homme de terminaison et d'initiation, un homme de receuillement et d'ensemensement. On voit bien où il se situe, on voit bien le lieu qui est le sien - et il ne peut en avoir d'autre - et ce lieu c'est le lieu du dialogue. Ce livre a eu une grande influence sur beaucoup d'étudiants africains engagés dans la lutte pour l'indépendance des pays africains. Ce n'est pas u n hasard si Moustapha Bal, élève à l'Ecole nationale des impôts, a consacré une brillante communication au séminaire de la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (FEANF) tenu les 5 et 6 juillet 1961 sur le thème : " La littérature négro-africaine d'expression française ". Ce texte a été publié dans La Pensée n° 103, (1962) par Pierre Boiteau.

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