La Presse (Tunis)

Tunisie: Pour une professionnalisation génératrice d'emplois

M'hamed Jaibi

24 Octobre 2003


Sur le thème «Métiers de l'information et de la communication : enjeux et potentialités», le colloque international annuel de l'Institut de presse et des sciences de l'information a démarré, hier, dans le grand amphithéâtre de l'institut, par une intervention de M. Abdelwaheb Abdallah, ministre-conseiller, porte-parole officiel de la Présidence de la République, qui a permis de dégager les grands paris de l'avenir, faits par le Président Ben Ali en matière d'information et de communication.

Après la cérémonie inaugurale, le colloque s'est poursuivi dans la grande salle de la bibliothèque de l'Ipsi. Sa première séance a posé, en quatre communications - deux françaises et deux tunisiennes - l'essentiel des problèmes théoriques liés à l'information et à la communication. Président de séance : M. Abdelkader Ben Cheikh, rapporteur : M. Kamel El Askri.

Premier conférencier : M. Youssef Ben Romdhane, enseignant à l'Ipsi, a traité du thème : «Les nouveaux métiers de l'information et de la communication : essai de questionnement sociologique». Il s'est appuyé dans son exposé sur une approche quadripolaire : université - marché - Etat - société.

Pour le conférencier, la société actuelle est d'un type nouveau : «Une société moderne inédite qui détient son historicité», suivant la formule chère à Alain Touraine. C'est pourquoi, le conférencier accorde à l'analyse sociologique une place primordiale.

Le conférencier a critiqué les conceptions, prévalant de nos jours, qui basent la formation des journalistes sur le maniement des outils et la maîtrise des techniques rédactionnelles au détriment d'une réelle professionnalisation. «Faut-il opérer un changement des structures de formation ?», s'est demandé l'universitaire, suggérant d'associer les professionnels à la conception des nouvelles formations. M. Ben Romdhane a mis en avant la nécessité de promouvoir, dans cette optique, de nouvelles spécialités et même des métiers différents dans le vaste domaine de l'information et de la communication.

Une approche très professionnalisée

Deuxième communication, celle de M. Patrick Yves Badillo, directeur de l'Ecole de journalisme et de communication de Marseille sur le thème : «Mécanique de l'information, transmission des connaissances et communication.»

Le conférencier a tout d'abord expliqué que l'école qu'il dirige, à Marseille, souffrait, au contraire, d'une approche très professionnalisée. La problématique est donc inversée et se pose la nécessité d'une plus grande théorisation.

M. Badillo a mis méthodologiquement en opposition les deux théories relatives à l'information/communication : celle de l'information classique, avec un émetteur, un canal et un récepteur, et celle de la communication, mettant en avant l'interaction et la relation. Et pour le conférencier, il est bien clair que les technologies de communication modernes, avec leur transmission à haut débit, de plus en plus fort, souffrent d'une ambivalence et ne peuvent assurer la diffusion des savoirs et de la connaissance.

L'universitaire a décrit, à l'appui, les travaux confiés par l'Union européenne à l'Ecole de journalisme et de communication de Marseille, qu'il dirige. Le projet se présente sous la forme d'une étude sur un échantillon de 28 étudiants de 13 nationalités, sur le thème «Rôle des technologies dans le travail collaboratif», la problématique étant de vérifier si l'introduction des technologies accélère vraiment la transmission du savoir, ou si c'est sur le plan pédagogique, la méthode socratique, qui favorise l'apprentissage en échangeant et en pratiquant, qui prend le dessus.

Or, l'étude a montré un reflux des technologies et une montée des relations humaines qui se sont développées au sein du groupe. Les étudiants ont établi un climat de groupe où la technologie n'était plus l'essentiel.

Et la conclusion de M. Badillo qu'il s'agit de se rendre à l'évidence au vu de ce constat : plus la technologie se développe, plus il faut multiplier le personnel humain pour la maîtriser, humaniser le contenu et garantir la transmission des savoirs.

«Espace, communication et management», tel est le thème de la conférence de Mme Danièle Bonnivard, professeur associée à l'Ecole centrale de Lyon qui s'est articulée autour d'un questionnement tout simple : «Pourquoi la communication, parfois, ne marche pas».

Spécialiste en communication-management, la conférencière s'est demandé s'il n'y avait pas crise de la communication. Elle a en tout cas focalisé ses propos sur la situation d'incommunicabilité, qu'illustre bien une enquête qu'elle avait menée sur le terrain dans une entreprise où la communication a échoué, aboutissant à la mort de l'entreprise elle-même.

Qui parle et pour qui ?

Le manager de ladite entreprise avait adopté un langage technocratique parfait à la recherche d'une rationalité managériale à toute épreuve. Or, les ouvrières de l'usine ne comprenaient pas ce qu'on attendait brusquement d'elles à force d'injections permanentes sur le rendement, la compétitivité, la qualité totale Un manque de communication qui s'est terminé par une grève violente. Et qui a abouti à ce que les travailleuses ont émigré en dehors de l'entreprise pour s'exprimer.

Pour la conférencière, «en dehors de l'entreprise, les ouvrières se sentaient dans un espace égalitaire de discussion et de communication, alors que dans l'usine, elles se sentaient dans un espace privé.»

Citant Foucault, la conférencière a lancé : «Qui parle et pour qui ?», insistant sur la nécessité de se demander : «Est-ce un espace de parole partagée ?» Car il s'agit de se dire : «Dans quel territoire je suis pour être autorisé à prendre la parole ou à ne pas prendre la parole.»

En conclusion, Mme Bonnivard a mis en avant la nouvelle définition du manager : «Quelqu'un qui doit savoir communiquer.» Et là c'est clair, il s'agit d'un espace d'extension pour les nouveaux métiers de la communication.

«Journalisme : l'introuvable professionnalisation» est le thème de la communication de M. Abdelkerim Hizaoui, enseignant à l'Ipsi.

Le conférencier a d'emblée posé une interrogation originale : le fait d'avoir des journaux et des journalistes implique-t-il forcément l'existence d'une profession journalistique ?

Le conférencier revient au «Petit Robert» pour appuyer sa démarche. Le dictionnaire définit le terme «profession» comme étant «un métier qui a un certain prestige», citant les avocats, les médecins Et le Robert de parler plus loin de «la profession épineuse de journaliste». Commentaire de M. Hizaoui : «On émet quelque doute quant à la noblesse de la profession de journaliste.»

L'universitaire a cité les critères généralement retenus comme conditions d'appartenance à une profession organisée, évoquant notamment l'existence d'un filtre d'accès sur la base d'un niveau d'instruction et de formation, d'un diplôme, etc. Egalement, l'existence de compétences identifiées et spécifiques à la profession en question.

M. Hizaoui a comparé des données démographiques françaises et tunisiennes pour conclure que le nombre de nos journalistes (956) devrait être multiplié par cinq, rejoignant par là les perspectives du Xe Plan, évoquées par M. Abdelwaheb Abdallah. Trente mille emplois nouveaux dans le secteur de l'information et de la communication sont, en effet, prévus dans les quatre années à venir, conformément à la volonté politique du Chef de l'Etat qui appelle à une véritable révolution dans le domaine de la communication qui puisse placer la Tunisie en concurrence avec l'environnement international.

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