Kinshasa — L'Afrique s'est une nouvelle fois permise le mardi 21 octobre 2003, de faire une insulte à sa propre dignité. A travers l'assassinat du journaliste français Jean-Hélène, en terre ivoirienne, c'est l'ensemble de notre continent qui a rappelé au monde entier que nous avons encore du chemin à parcourir sur la voie de la démocratie, du respect des droits humains, du débat d'idées, de la gestion de nos états d'âmes. Notre regretté confrère de RFI a été arraché à jamais à l'affection des siens pour avoir tout simplement cherché à faire son travail, à rendre compte, à témoigner.
En effet, notre ingrat métier nous expose aux humeurs de ceux qui estiment, pour des raisons diverses, que tantôt nous avons le devoir d'informer, que tantôt nous avons le tort de déformer. Lorsque des acteurs politiques, des opérateurs économiques des acteurs sportifs ou culturels ont des choses à cacher, ils aimeraient que les journalistes se taisent ou tout au moins, qu'ils se rendent complices de leurs forfaitures ou vices.
Pourtant, les sociétés modernes considèrent désormais la liberté de presse comme un des principaux critères d'appréciation de l'état de santé de la démocratie. Pourquoi a-t-on tué Jean Hélène? Voilà une question qui devrait interpeller aussi bien la classe dirigeante africaine que ses parrains occidentaux.
Hommes forts: une race purement africaine
L'expression "homme fort" n'est plus usitée que pour désigner des chefs d'Etat, de gouvernement, des armées, des milices armées en Afrique. Elle traduit en fait une triste et pénible réalité, celle mettant à l'avant-plan des gestionnaires d'un pouvoir politique ou militaire pas très loin de la barbarie. Ces "hommes forts" répondent pour la plupart au profil de dictateurs sanguinaires, de chefs militaires sans foi ni loi, de pilleurs des patrimoines collectifs, de violateurs invétérés des droits de la personne humaine, de criminels.
A cause de ces "hommes forts" l'Afrique assiste régulièrement à la naissance d'Etats éclatés en républiquettes se réclamant toutes de la légitimité populaire et soutenues par les occidentaux tantôt ouvertement, mais souvent en secret. Jean-Hélène a certainement fait les frais des luttes internes en Côte d'Ivoire pour le contrôle d'un pouvoir partagé. Le policier qui a décidé de mettre un terme à son existence a peut-être vu en lui un gêneur, un apprenti-sorcier prêt à causer du tort à ses favoris. Même si telle était sa perception du travail du feu confrère de RFI, son acte est inexcusable.
Alors qu'il n'y a plus d'hommes forts à Washington ni à Londres, ni à Paris, ni à Tokyo depuis des décennies, les occidentaux trouvent paradoxalement du plaisir à les installer et à les entretenir à travers les capitales africaines. C'est fort dommage pour ces mêmes grandes puissances de notre planète qui n'ont de cesse de nous accuser de ne pas posséder de culture démocratique de ne pas appliquer les règles de bonne gouvernance, d'ignorer la diversité d'opinions. Est-il possible d'attendre un régime démocratique de quelqu'un qui aura accédé au pouvoir par des armes ou qui aura triché aux négociations ou aux élections pour damer le pion à ses adversaires politiques? C'est là tout le drame de l'Afrique et des Africains.
Démocratie: la valeur des valeurs
Les parrains occidentaux des "hommes forts" de l'Afrique devraient se sentir interpellés par ce qui est arrivé au malheureux Jean-Hélène. Il y a là une troublante interpellation sur les difficultés de mise en route de l'Accord de Marcoussis entre "frères ennemis" ivoiriens. La vie de notre confrère français aurait peut-être été épargnée si l'après Marcoussis n'avait pas été torpillé par la race d'hommes forts qui se disputent le pouvoir en Côte d'Ivoire, sur fond d'une réconciliation de façade.
S'il y a une valeur à cultiver en Côte d'Ivoire comme dans d'autres Etats Africains en crise politique, c'est d'abord et avant tout la démocratie. Et s'il y a des structures fort bien placées pour passer les africains vers cette voie, ce sont justement les puissances planétaires qui continuent de fabriquer, directement ou indirectement, des dirigeants africains réfractaires aux mécanismes d'accession au pouvoir par des voies démocratiques. Il n'est pas possible d'amener des dictateurs potentiels et des rebelles à l'exercice démocratique des charges publiques avec des compliments et des discours paternalistes. Il faut absolument que ceux qui détiennent des moyens suffisants de pression sur nos gouvernants et prétendants à la direction des affaires publiques en fassent usage pour sortir le continent des sentiers du barbarisme étatique.
Dans un Etat démocratique, où gouvernants et gouvernés connaissent leurs droits et devoirs autant vis à vis de leur patrie que les uns à l'égard des autres, les risques de violation des droits de l'homme, d'installation de régime dictatoriaux, d'abus des biens sociaux, d'atteinte à la liberté d'expression et surtout à celle, sacrée, de la presse, sont considérablement réduits. Qui penserait supprimer la vie d'un journaliste, envoyer un professionnel des médias en prison ou lui proférer des menaces de mort dans un Etat de droit?

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