L'Express (Port Louis)

Ile Maurice: Initiative : Annick, chausseur sachant chausser

25 Octobre 2003


Port Louis — Si certains peuvent se payer des chaussures à Rs 2 500, d'autres ne peuvent se permettre qu'un dixième de ce prix. C'est justement pour ces derniers qu'Annick Seechurn, chausseur à domicile, se dévoue.

Annick Seechurn, pourtant bonne élève, a dû interrompre ses études pour apprendre à être chausseur. A l'époque l'école est payante et la famille a du mal à joindre les deux bouts.

Elle n'a que 13 ans quand elle accompagne son voisin, le chausseur Noël Bérard, aujourd'hui décédé, à la rue Edith-Cavell, Port-Louis. Il y possède une petite fabrique de chaussures. Annick apprend en le regardant faire. La jeune fille étant douée de ses mains, le métier lui paraît facile.

Elle s'initie au montage même si elle est cantonnée dans le rôle de préparatrice des tiges en maroquin pour les femmes et en daim pour les hommes. Pendant deux ans, Annick observe et capte tout. Elle acquiert de la vitesse, allant jusqu'à fabriquer 1 000 tiges par jour alors que la norme est de quelques centaines.

Insatisfaite de son salaire, Annick change d'employeur, mais demeure toujours dans le même rayon. Elle se plaît à la fabrique, sise à la rue La Reine. Puis elle est embauchée chez un des plus importants fabricants de chaussures de l'île. Là-bas tout est mécanisé. Pour Annick qui a tout appris artisanalement, c'est la découverte.

Elle est employée comme machiniste, mais elle a l'occasion de se perfectionner sur toutes les machines. Au bout de huit ans, elle se sent prête à monter sa propre micro-entreprise à domicile.

Solidité et fantaisie

Cela fait maintenant dix ans depuis qu'elle squatte la cuisine avec son mari, D'Artagnan. Ils y fabriquent des sandales et des sandalettes en simili cuir. Les débuts sont laborieux. D'Artagnan achète 50 centimètres de simili cuir de différentes couleurs et Annick crée des modèles. Puis ils les collent au latex sur des semelles en crêpe recouvertes de simili cuir du même ton.

D'Artagnan laisse quelques modèles à sa mère qui les montrent à ses connaissances. Annick fait de même auprès d'une cousine qui travaille dans une usine. Et ça mord.

Quand les sous commencent à rentrer, le couple s'équipe de formes et d'une machine pour être plus performants. La clientèle d'Annick et de D'Artagnan comprend essentiellement des employées d'usine recherchant la solidité, mais aussi un brin de fantaisie.

Annick et son mari évitent de travailler avec les magasins car ces derniers réclament de longs crédits. Mais c'est aussi parce qu'elle aime sa liberté. « En travaillant pour les magasins, on devient esclave. Déjà quand nous avons une grosse commande avant les fêtes, nous devons mettre les bouchées doubles et travailler jusqu'à fort tard la nuit. S'il faut travailler pour les magasins, il faudra travailler plus dur et je ne veux pas que mes enfants soient comme des orphelins. »

Annick ne fait confiance qu'à un seul marchand qui s'approvisionne chez elle. Outre le fait de broder sur les tiges en denim, matière première en vogue actuellement pour les sandales et les sandalettes, Annick s'est spécialisée en tiges tressées. «Vous ne trouverez ce genre de tiges tressées nulle part, sauf à Singapour qui en produit, mais industriellement. Moi, je les fais manuellement et c'est toujours très demandé. »

C'est Annick qui a la main haute dans la micro-entreprise car elle crée aussi les modèles en se basant sur les catalogues de sa voisine, une couturière. S'il lui arrive de prendre des commandes de modèles fournis par les clients, elle ne fait jamais de réparation même si elle s'y connaît. «Nous n'avons pas le temps pour ça. »

Annick ne chausse pas que les ouvrières d'usine. Il y a aussi les femmes aux grandes pointures qui ne trouvent pas chaussures à leur pied dans les magasins. « Récemment, j'ai fait une paire de sandales pour une femme chaussant du 44. »

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Si Annick et D'Artagnan connaissent des problèmes propres aux micro-entreprises, comme un épuisement du stock ou la difficulté à se procurer un produit, leur plus gros problème actuel, c'est une baisse dans leur clientèle pour cause de fermetures d'usines. «Si notre micro-entreprise nous a permis de survivre jusqu'ici, nous n'avons pu faire des économies pour nous acheter un van de livraison. Nous continuons à le faire par autobus. »

Leur fol espoir est que l'un de leurs quatre enfants - Guillaume, 30 ans, qui fait du graphic designing en France, Christophe, 19 ans, qui vient de terminer ses études secondaires, Julien, 16 ans et Noé, huit ans - reprenne l'affaire et la modernise. « Nous sommes prêts à passer le relais. ». Pour que leur entreprise, si petite soit-elle, ne meure pas

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