Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Développement des Etats africains: Propositions du Premier ministre Alassane Ouattara

DR Alassane D. Ouattara

27 Octobre 2003


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«Quel parti l'Afrique peut-elle tirer du libéralisme ?», tel est le thème de la conférence prononcée par le Premier ministre Alassane Dramane Ouattara, à la tribune de la cérémonie d'ouverture du 52ème Congrès de l'Internationale Libérale, le 24 Octobre 2003.

C'est une très grande joie pour nous d'être aujourd'hui au Sénégal, pays cher à nos coeurs, parce que tolérant et ouvert aux souffles de l'extérieur, pays attachant, parce que façonné par l'histoire et la culture.

Si nous sommes si fiers du Sénégal, c'est aussi parce que, une véritable culture démocratique s'est enracinée ici.

L'alternance pacifique qui s'est opérée en l'an 2000 en est la parfaite illustration.

Le mérite de ce changement sans heurts revient à deux hommes d'état qui communient dans le même amour pour leur pays. Il s'agit des Présidents Abdoulaye Wade et Abdou Diouf.

La tenue à Dakar du congrès de l'Internationale Libérale n'est pas le fait du hasard.

Ce rassemblement des représentants des partis libéraux constitue un hommage à la personne du Président Abdoulaye Wade autant pour sa contribution essentielle à la promotion des idées libérales que pour son action au service d'une vision pour le Sénégal, l'Afrique et le monde.

Par ma voix, le RDR représenté par une forte délégation comprenant notamment son Secrétaire Général, Madame le Professeur Henriette Dagri Diabaté, Ministre d'état, Ministre de la Justice de Côte d'Ivoire, voudrait porter témoignage du grand dessein que le Président Abdoulaye Wade nourrit pour l'Afrique, un dessein qui s'incarne dans une initiative aussi audacieuse qu'innovante, à savoir le NEPAD, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique auquel son nom restera à jamais associé.

Parti profondément attaché aux valeurs libérales et soucieux de l'amélioration des conditions de vie des populations, le RDR partage cette idée du Président Abdoulaye Wade selon laquelle le libéralisme peut être porteur de développement et le vecteur d'une nouvelle solidarité entre pays riches et pays pauvres.

Aussi est-il heureux, à l'occasion de ce rendez-vous de Dakar des partis libéraux, d'être membre à part entière de l'Internationale Libérale, lieu de dialogue par excellence, mais aussi trait d'union entre le Nord et le Sud.

Aboutissement d'un long processus entamé dès la création de notre parti en 1994, cette admission au sein de la famille libérale est sans conteste, l'oeuvre d'un homme de convictions : Djéni Kobina, le Premier Secrétaire Général du Rassemblement des Républicains qui nous a quittés, il y a tout juste cinq ans.

Au moment où se réalise l'un de ses voeux les plus chers, je voudrais avoir une pensée pieuse pour cet illustre disparu.

Djéni Kobina n'est plus. Mais pour nous militants du RDR, il sera toujours vivant puisque son exemple continue d'inspirer notre combat pour l'enracinement de la démocratie et pour la promotion de l'état de droit.

Qu'il me soit permis, encore une fois, d'exprimer toute notre gratitude au président Abdoulaye Wade et nos remerciements à tous ceux qui ont soutenu notre candidature à l'Internationale Libérale.

Mesdames et Messieurs

Une telle rencontre n'a de l'intérêt que si elle offre une opportunité aux partis ayant en partage les valeurs libérales d'échanger et de confronter leurs idées avec la réalité.

Ainsi, il m'apparaît essentiel de mener une réflexion sur le meilleur parti que l'Afrique peut tirer du libéralisme.

Sans avoir la prétention d'apporter des réponses définitives à cette question qu'on ne peut éluder aujourd'hui, je voudrais explorer avec vous quelques pistes devant permettre à notre continent d'être un acteur de ce monde en construction.

Mais, avant de livrer les idées que m'inspire le sujet, il importe, dans un premier temps, de dissiper quelques-uns uns des malentendus auxquels le libéralisme donne lieu, et dans un second temps de dépeindre à grands traits le monde dans lequel nous vivons. Car, seule une meilleure connaissance des mécanismes et des ressorts de ce monde permet d'agir à bon escient et par conséquent d'assurer une meilleure intégration de l'Afrique.

Même si le système libéral a pris un ascendant sur tous les autres, il faut reconnaître que le libéralisme souffre d'un discrédit qui conduit les libéraux à ne pas s'afficher comme tels.

Cette défiance tient au fait que du libéralisme on a tendance la plupart du temps à ne privilégier que la dimension économique.

Ainsi, pour ses détracteurs, le libéralisme n'évoque que le profit, la disparition de l'état et la perte de toute identité nationale et culturelle.

Pire : il serait la cause des inégalités sociales et l'aggravation de la pauvreté dans les pays africains.

Si certaines critiques sont recevables, ce procès m'apparaît excessif. Car, le libéralisme ne se réduit pas à l'économie de marché.

Dans mon entendement, il renvoie à des valeurs dont la vitalité n'est plus à démontrer, à savoir la liberté individuelle, la liberté d'entreprendre, la liberté de choix, la reconnaissance de la propriété privée, le respect de l'être humain.

Contrairement aux idées reçues, la finalité du libéralisme est de faire de l'individu et de son épanouissement le centre et le moteur du progrès social, ce qui n'est possible que dans le cadre d'une solidarité sociale.

De plus, dans la plupart des pays les institutions sont largement imprégnées des idées libérales.

Même s'il est souvent l'objet d'attaques, tout le monde s'accorde à reconnaître que le libéralisme est à l'origine des transformations qui se sont produites sur notre planète ces dernières années.

Aucun secteur n'échappe aux changements que nous observons. Qu'il s'agisse de l'économie, de la politique, de la vie en société ou encore de la communication.

L'économie de marché s'est généralisée et a fini par devenir l'unique référence depuis la disparition du communisme.

Les entraves à la circulation des capitaux, des marchandises et des idées grâce aux nouvelles technologies de la communication n'existent pratiquement plus.

Conséquence : nous sommes dans un monde plus libéral, plus ouvert, plus exigeant, plus compétitif avec la globalisation du marché.

L'Afrique : quel parti tirer de la mondialisation

J'en reviens à mon propos initial à savoir la place de l'Afrique dans un monde où la compétition est âpre.

Comment peut-elle s'intégrer dans la mondialisation, en dépit de ses nombreux handicaps ?

On peut en citer quelques-uns . La famine qui touche 14 millions de personnes, la multitude de conflits impliquant une vingtaine de pays dans la région des grands lacs, dans la corne de l'Afrique, dans la partie occidentale de l'Afrique, le Libéria et la Côte d'Ivoire, la pandémie du Sida qui touche 24 millions d'Africains.

A cela s'ajoute la baisse de l'aide au développement depuis le début des années 1990 et la faiblesse des investissements directs étrangers. Ceux-ci ne représentent que 1% du volume global dans le monde.

Ce tableau n'est guère reluisant. Pour autant, nous ne devons pas céder au pessimisme.

Sur quels leviers doit-on agir pour inverser la tendance et rompre avec la logique de la pauvreté ?

La réponse n'est pas simple. Tout au plus, peut-on suggérer quelques voies pour enrayer cette dégradation continue de la situation en Afrique.

Les échanges commerciaux : moyen de stimuler le développement

La première voie, à mon sens, consiste à accroître les échanges commerciaux avec le reste du monde.

Cette nécessité est admise par les pays africains. Seulement voilà, cette volonté d'être un acteur de la mondialisation se heurte au refus des pays riches d'ouvrir leurs marchés notamment dans les secteurs où les pays africains sont compétitifs comme celui du textile.

Comment peut-on à la fois encourager les pays en voie de développement à participer pleinement au commerce international et dans le même temps pratiquer un protectionnisme sur le textile des pays africains en l'occurrence?

Cette hypocrisie a été , à nouveau, mise à nu à Cancun lors du dernier sommet de l'Organisation Mondiale du Commerce lorsque les pays riches ont opposé une fin de non recevoir à la demande des pays africains producteurs de coton de supprimer les subventions accordées aux agriculteurs des pays riches.

Dès lors, on comprend l'exaspération du Président Abdoulaye Wade qui, dans un article paru en Septembre dernier dans le journal Le Monde, a affirmé que l'Afrique n'est pas une variable d'ajustement structurel.

En effet, face au refus des pays riches de tenir compte des revendications légitimes des pays africains, il a estimé qu'un échec était préférable à un mauvais accord.

Car ce qui est en jeu c'est la survie de plus de 10 millions de paysans africains.

Quelques mois auparavant à Genève , dans un plaidoyer en faveur de la suppression des subventions accordées aux producteurs des pays du nord, le Président Blaise Compaoré a fait état du manque à gagner enregistré par les pays africains.

Pour étayer ses propos, il a affirmé que les pays riches ont accordé six fois plus de subventions à leurs agriculteurs qu'ils n'ont octroyé d'aide au développement.

Privée de ce précieux instrument du développement que constituent les échanges commerciaux avec le monde, l'Afrique qui ne représente que 2% du commerce international, risque de se retrouver dans une position encore plus inconfortable.

L'échec des négociations de l'OMC vient, encore une fois, d'apporter la preuve que les priorités de développement du continent africain sont rarement prises en compte.

Opposé à la mondialisation libérale parce présenté comme la cause essentielle des malheurs de ce monde, le mouvement alter mondialiste se voit conforté dans sa contestation d'un nouvel ordre mondial fondé sur l'économie de marché.

Reste maintenant à savoir si l'absence d'un accord est profitable ou non à l'Afrique. L'avenir nous le dira.

En attendant, on peut affirmer, sans risque de se tromper, que les pays africains n'ont pas intérêt à ce que l'OMC, outil de régulation du commerce international, disparaisse. Pour autant, on ne pourra pas remettre à plus tard, pendant longtemps, une réflexion sur le fonctionnement de l'Organisation Mondiale du Commerce.

De leur côté, les pays riches ne peuvent pas continuer de s'enfermer dans une posture d'égoïsme quand on sait que la misère qui frappe 65% de la population au Sud du Sahara aura inévitablement des conséquences sur l'équilibre du monde.

Un vrai partenariat entre le Nord et le Sud

A une confrontation ruineuse, il faut préférer la coopération. Seule la mise en place d'un véritable partenariat entre le Nord et le Sud est susceptible de corriger un tant soit peu les disparités criantes. C'est l'objectif du NEPAD.

S'agissant du volet informatique du NEPAD, il est souhaitable , de mon point de vue, de construire un consensus international autour du concept de solidarité numérique développé avec succès par le Président Wade comme une réponse au fossé numérique.

Si cette solidarité est acquise, on n'est pas allé au-delà des professions de foi.

En effet, il va de soi que la viabilité de ce partenariat dépendra essentiellement des financements qui pourraient être dégagés.

Comme l'a relevé fort justement le Président El Hadj Omar Bongo dans son discours à la dernière conférence de Tokyo sur l'aide au développement, les financements ne sont pas à la hauteur des attentes des pays africains.

La faiblesse des financements se conjugue avec la diminution de l'aide au développement qui ne représente que 0,22% de la richesse des pays riches en l'an 2000.

Cette diminution est d'autant plus regrettable que les efforts accomplis par les pays africains sont annihilés par les ravages du Sida et le retour en force de certaines maladies infectieuses qu'on croyait éradiquées.

Il y'aurait beaucoup à dire sur l'aide.

Le débat ne porte pas uniquement sur le volume, mais aussi sur l'utilisation qui en a été faite, sa nature et la qualité des politiques économiques des pays bénéficiaires.

Il n'est pas rare d'entendre dire que la déperdition a nui considérablement à l'efficacité de l'aide censée stimuler la croissance.

Tout aussi préoccupante est la question de la dette que les pays africains traînent comme un boulet depuis plusieurs années.

Les institutions financières, la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International et la Banque Africaine de Développement ont, depuis quelques années, tenu compte de la dimension sociale des politiques d'ajustement structurel.

Ainsi, elles ont encouragé les investissements dans les domaines de la santé, de l'eau et de l'éducation plutôt que les dépenses inutiles en armement.

Pour ce qui est des annulations de dettes, je pense qu'il faut envisager sérieusement la création d'un fonds d'investissement constitué des créances abandonnées. Ce serait le meilleur moyen, à mon sens, de stimuler le développement.

La création d'espaces économiques et la bonne gouvernance

S'il est vrai que l'Afrique restera pendant longtemps encore tributaire de l'aide, mais tout en demeurant lucide sur les difficultés auxquelles elle est confrontée, on ne peut pas nier qu'elle a les moyens de sortir de cette dépendance en prenant son destin en main.

Dans cette perspective, le renforcement de l'intégration régionale demeure une priorité. Plus tôt les économies seront intégrées, plus tôt elles amorceront leur développement.

C'est pourquoi, je m'inquiète des risques de démembrement de certains pays africains et des tentations de repli nationaliste.

Mais, la création d'espaces économiques ne suffit pas. Encore faut-il que les économies soient mieux gérées.

Car, il est prouvé que lorsque les règles de bonne gestion sont appliquées rigoureusement, l'impact des investissements sur les économies africaines est plus garanti.

Cette bonne gouvernance économique doit s'accompagner d'une redéfinition du rôle de l'état et non d'un effacement de l'état.

Ce qu'il convient de promouvoir c'est la qualité des services de l'état. Il faut tendre vers mieux d'état.

Plus encore que dans les pays développés, l'état continuera pendant longtemps de jouer un rôle important dans les pays africains.

Outre ses missions traditionnelles de protection et de sécurité des biens et des personnes, l'état doit s'atteler à encourager et à libérer les initiatives privées.

Une des tâches essentielles de l'état est de mettre en place un environnement juridique sécurisant pour les investisseurs et respectant la propriété privée et les contrats.

L'enracinement de la démocratie et la promotion de l'état de droit facteurs de développement

Les libertés économiques peuvent stimuler le développement. Mais, elles seraient contre productives sans libertés politiques.

Aussi m'apparaît-il primordial de favoriser l'enracinement de la démocratie et la promotion de l'état de droit.

Je reste convaincu que cela est à notre portée. Car, contrairement à certains clichés, aucune culture, aucune religion, aucune région n'est génétiquement résistante à la démocratie.

L'Afrique est une terre où la démocratie peut s'acclimater, même si des efforts sont nécessaires pour qu'elle devienne une valeur acceptée de tous.

Pour ce faire, elle doit se doter de constitutions qui renforcent la cohésion nationale et prévoient des obligations précises pour les gouvernants.

On ne le dira jamais assez, la promotion de la démocratie passe nécessairement par l'organisation d'élections libres, transparentes.

S'agissant des élections, il ne faut pas se contenter d'assurer un service minimum, c'est à dire faire voter. Pour que les résultats reflètent la volonté populaire, les listes électorales doivent être confectionnées de manière à ne pas susciter de contestations, les cartes d'électeurs distribuées convenablement, les bureaux de vote sécurisés, toutes choses qui rendent un scrutin crédible.

Les consultations électorales sont incontournables dans une démocratie qui se respecte. Mais, sa réalité est fonction d'autres critères : la place de l'opposition, de la femme et la protection accordée aux minorités.

Tant que les opposants seront présentés comme des boucs émissaires et que les perdants aux élections n'auront pas leur place dans la société, la démocratie aura du mal à s'ancrer dans nos pays.

Dans la phase actuelle de la construction des nations sur le continent, il faut veiller à ce que tout le monde, les vainqueurs comme les vaincus, participent à la gestion de la chose publique.

Ainsi, on freinerait la fuite des cerveaux et on éviterait que des citoyens n'aient d'autre choix que l'exil. L'enjeu c'est la paix sociale et la stabilité.

Une vraie démocratie ne peut se concevoir sans une presse libre et indépendante.

Mais, il faut tout mettre en oeuvre pour encourager l'émergence d'une presse responsable. Car, les dérives constatées dans nombre de pays africains tuent la démocratie. Pis, elles mettent en mal la cohésion nationale.

Pour s'affirmer, une vraie démocratie a besoin d'une société civile digne de ce nom, capable de faire respecter les intérêts de la collectivité nationale.

J'ai foi en l'Afrique. Je la crois capable de relever les défis qui se présentent à elle en matière de démocratie comme en matière de développement. Elle a des atouts considérables. Elle a des ressources humaines bien formées. Elle peut puiser dans son génie pour aller de l'avant.

Conclusion

Je voudrais conclure après ce large tour d'horizon qui a porté sur ma conception du libéralisme et sur les efforts que les pays africains doivent entreprendre pour occuper la place qui leur revient dans le concert des nations.

A mon sens, il n'y a pas d'incompatibilité entre libéralisme et redistribution des richesses et l'existence d'une solidarité entre les citoyens d'un même pays, d'une solidarité à l'intérieur des pays africains, d'une solidarité entre riches et pauvres, d'une solidarité entre le Nord et le Sud.

Cette rencontre des représentants des partis libéraux venus d'horizons divers peut contribuer à une meilleure compréhension entre l'Afrique et le reste du monde et au rapprochement des peuples. C'est le meilleur moyen de résoudre pacifiquement les problèmes qui se posent à l'humanité.

Le champ de la coopération est vaste. Il va du développement et de la modernisation de l'Afrique à la gestion des biens communs ( l'environnement, l'eau, la sécurité,) en passant par la promotion des droits de l'homme et la mise en place d'institutions internationales plus démocratiques.

Je vous remercie de votre attention.

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