27 Octobre 2003
opinion
Est-ce plus aisé d'être dans l'opposition qu'au pouvoir ? Avec ce que nous servent les ex-opposants dits historiques, on est en droit de se poser la question.
Longtemps habitués à battre le pavé et à brailler des slogans hostiles à la majorité, les opposants deviennent subitement de piètres hommes d'Etat une fois parvenus au pouvoir. En tout cas, l'Afrique francophone offre peu d'exemples où cette transition s'est faite avec bonheur. Par contre, les cas malheureux de passage d'un statut à un autre sont légion, Laurent Gbagbo étant l'expression achevée d'une vocation ratée. Comme s'il voulait se venger sur son propre peuple de ses frustrations d'opposant malmené, le président ivoirien s'est engagé dans un processus méthodique de destruction de son pays. Mais le cas le plus intéressant à observer est sans doute celui de Me Abdoulaye Wade. Parce qu'il a lutté dans un contexte pluraliste et tolérant, parce qu'il a hérité d'institutions stables et démocratiques, parce qu'il se réclame de l'intelligentsia consciente, le président sénégalais ne bénéficie d'aucune circonstance atténuante. Certes, le Sénégal demeure un pays pauvre. Et on imagine que ce retard économique peut entraver les efforts en matière de démocratisation. Dans tous les cas, Wade n'a pas réussi à faire mieux que ses prédécesseurs sur le plan de la croissance économique. Le rapport mondial sur le développement 2003 du PNUD classe le Sénégal au 156e rang sur 175 pays. Une raison de plus pour lui décerner un carton rouge. L'action la plus critiquable du régime Wade est incontestablement son incapacité à faire avancer le processus démocratique.
Au lieu de rendre plus beau et plus solide l'édifice démocratique, Me Wade lui donne des coups de canif qui le défigurent. La dernière gaffe en date : l'expulsion de la correspondante permanente de RFI. Personne n'imaginait que le Sénégal, pays de la liberté de presse, en arriverait à cette extrémité. Il y a dans cette affaire, une atteinte non seulement à la liberté de presse mais aussi une violation du droit des Casamançais à s'exprimer et de celui de l'ensemble des Sénégalais à en savoir davantage sur cette partie du pays. En somme, Wade, au nom d'on ne sait quel principe, a érigé la question casamançaise en sujet tabou sur lequel doit planer un black-out total. Ou alors, il faut en parler sous le contrôle du gouvernement sénégalais. C'est un peu ce refus de la vérité et de l'objectivité qui a conduit un policier ivoirien à assassiner un autre journaliste de RFI, Jean Hélène. On peut dire que les motivations des régimes sénégalais et ivoirien sont les mêmes, à savoir museler les voix indépendantes. On ne compte pas les dysfonctionnements du régime Wade, d'ailleurs soulignés avec force par le journaliste d'investigation Abdou Latif Coulibali.
Si le Sénégal tient toujours debout, c'est en raison de l'enracinement de ses institutions politiques. Même malmenée par Wade, qui est parvenu au pouvoir grâce aussi à l'appui de la presse indépendante qui a joué à fond la carte de la transparence, la démocratie arrive à se maintenir. La société civile, les partis d'opposition et les médias (surtout privés) demeurent les gardiens vigilants des institutions. La chance de Wade et du Sénégal, c'est de disposer d'un contre-pouvoir intraitable. Le bateau peut dès lors tanguer par la faute du capitaine, il ne sombrera pas, comme le Joola, ce Titanic africain dont le PDS n'a pu éviter le naufrage.
A son arrivée au pouvoir, Wade avait pourtant posé des actes qui laissaient croire qu'il porterait haut le flambeau du Sénégal et du continent. Sa nouvelle vision du développement du continent incarnée par le NEPAD, son franc-parler sur la xénophobie en Côte d'Ivoire, sa position courageuse sur l'immigration avaient donné du président Wade l'image d'un dirigeant capable de porter le destin de l'Afrique. L'enthousiasme des premiers jours s'est cependant vite transformé en désillusion, surtout pour cette jeunesse sénégalaise pleine d'espoir. C'est à croire que les vieux opposants sont incapables de transcender leurs complexes antérieurs, pour se mettre dans la peau de gouvernants. Alors qu'ils ont passé une grande partie de leur vie à se battre pour l'instauration de systèmes démocratiques permettant l'alternance, ils se comportent en piètres chefs d'Etat. Car ils mesurent, à cet instant, toute la lourdeur de la charge présidentielle. Gbagbo et Wade, dans les conditions d'exercice du pouvoir propres à chacun, doivent encore prouver aux Africains que les opposants ne sont pas de simples gueulards.
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