28 Octobre 2003
opinion
Dans un quotidien de la place, le professeur Iba Der Thiam, à la manière des chambellans, a commis un article dont la tonalité polémiste, impulsive, agressive et extrémiste ne l'honore pas.
Nous le défions ! Dès l'entame, il pose une question : «Qui a, donc, peur de l'histoire, au point de redouter qu'on la convoque (...) ?». A cette question, nous répondons : «Vous, Professeur !». En vérité, M. Thiam, ancien ministre de Diouf et ancien thuriféraire de celui-ci, aime toutes les histoires, sauf son histoire. Celle-ci l'agace et le met dans tous ses états. Car elle met à nu son inconstance et sa versatilité. Si, note-t-il, l'histoire «peut exercer une mission de sentinelle vigilante de la démocratie menacée», il apparaît que, dans son cas précis, elle fournit des investissements sans donner de solutions certaines. C'est justement dans ce sillage que Marcel Pagnol constate qu'avec certains historiens (comme M. Thiam), l'histoire n'est qu'une «présomption orgueilleuse de vieillards trop las pour approfondir les problèmes nouveaux».
Le Professeur qui prétend condamner la violence, commet lui-même un article violent parce que tendancieux, discourtois, offensif et agressif contre ceux qui ne partagent pas son camp. Il considère ceux-ci comme «des travestis d'une démocratie des apparences». Qui, dit-il, comme un ange ou un sorcier de minuit, «pleurent tous les soirs dans la solitude de leurs oreillers». Plus grave, le Professeur qui condamne dans son texte la violence verbale, utilise une phraséologie pédante faite de pléonasmes, de périssologie, de subjectivisme, d'imprécations et de métaphores mal élaborées pour accuser ses adversaires de «menées sordides». Son article de circonstance, conçu sur la base d'une saute d'humeur narcissique et paranoïaque, choisit inconsciemment l'énumération morcelée et disproportionnée comme leitmotiv. C'est pourquoi des invocations dithyrambiques à l'endroit de la branche qui le porte, violent son texte par effraction pour aboutir à des propos étonnamment élogieux propres aux prestidigitateurs de cour.
Pour banaliser l'agression dont est victime Talla Sylla, le Professeur regarde le rétroviseur au vitriol même avec une sorte de délectation qui en fait perdre le goût. La démonstration démentielle qu'il fait de l'histoire dissimule à dessein d'autres violences que son camp assène au peuple sénégalais. Il énumère des «actes de violence»... Mais la tyrannique médiatique exercée par le pouvoir libéral est aussi un acte de violence. Le fait qu'un transhumant voleur autoproclamé ne soit pas inquiété et soit nommé Pca du Crédit agricole est également un acte de violence contre la conscience morale. L'Ecole nouvelle qui a fait de notre enseignement une monstrueuse machine bureaucratique avec un appareil éducatif hypertrophié et une éducation mal orientée est aussi un acte de violence. La gestion honteusement partisane des audits est un acte de violence contre les attentes des Sénégalais. Les attaques directes de Me Wade, en public, contre Mody Guiro de la Cnts est un acte de violence. Considérer que les victimes du Joola que les familles pleurent encore sont fautives est aussi un acte de violence. Evoquer au sein de l'Assemblée nationale la généalogie de Mame Madior Boye comme dans une cérémonie nocturne de tam-tam est également un acte de violence. Et que sais-je encore ! En fait, il manque au professeur Iba Der Thiam d'être pudique et loyal dans l'épreuve, honnête et impartial dans l'analyse des faits historiques, tolérant et mesuré dans l'adversité. Hier «Député autoproclamé du peuple» vêtu d'un humanisme trompeur, l'homme s'est transformé en député de Wade et du Pds, ce qui fait de lui un grand, très grand transhumant encagoulé. Nous le défions de montrer l'effet contraire.
Iba Der Thiam suppose que Talla Sylla s'est attaqué au président Wade «dans une cassette d'une insolence incomparable». Nous le mettons au défi de révéler et de relever un seul propos insolent, lui qui semble ignorer que la caricature n'est pas seulement l'apanage des bandes dessinées. Elle est aussi picturale, poétique, théâtrale et musicale. Encore que Talla Sylla est un pur produit de Wade ! Au demeurant, M. Thiam considère que «l'alternance ne connaît pas l'oppression, le crime politique, la fraude électorale, la violence verbale et physique, la haine de l'autre». C'est absolument faux. L'alternance opprime même au sein de la Cap 21 et du Pds. L'amendement Moussa Sy, la création d'un Sénat version Wade, la «réhabilitation» de socialistes - vomis par leur base - au moyen d'investiture et de nomination ne sont pas loin des crimes politiques au sens où c'est une haute trahison de la majorité des électeurs. L'attitude de M. Macky Sall lors des précédentes élections à Fatick et l'achat de conscience dans le Saloum s'identifient à de la fraude électorale. Les attaques véhémentes contre certains opposants et l'agression contre Talla Sylla ainsi que la pyromanie sont bien des violences verbales et physiques. La haine de l'autre est réalité sous le ciel de l'alternance. M. Thiam ne pardonnant jamais à Talla de l'avoir invité publiquement à «se ressaisir pour lui-même et pour sa famille». Par ailleurs, pour élever son soutien au rang de Messie, le professeur confond - délibérément - montage de bus et construction de bus. Et puis, ce n'est pas la première fois que se tient au Sénégal le Sommet de l'Oci. Combien de prestigieux sommets n'a-t-on abrités ! Les paradoxes et les contradictions du texte de M. Thiam ainsi que la tonalité sporadique de la violence des propos ont pour substrat essentiel le terrorisme intellectuel. Nous sommes arrivés à un point fondamental de notre commune épopée où nous ne survivrons pas par la permanence d'une wadolâtrie dont le palladium est entretenu par la jointe de privilèges. Il n'est pas possible de se laisser estropier par la pédagogie tendancieuse d'un modèle de transmission de faits historiques auréolés de commentaires bassement partisans et décidément préconçus. Un tel modèle qui ne repose sur aucune scientificité, relève d'une crise d'intelligibilité manifeste chez un intellectuel déphasé et dépassé par les pulsions nationales et incapable de lier son travail d'analyse à une rationnelle préoccupation citoyenne et désintéressée. C'est que le Professeur Iba Der Thiam ignore que l'histoire accepte au spécialiste partisan ce qu'elle ne saurait accepter du praticien professionnel. De celui-ci, elle exige une judicieuse impartialité alors que de celui-là, elle tolère les interminables sautes d'humeur, le caractère irascible et le narcissisme paranoïaque.
Le professeur dont l'évocation du nom, provoque une hilarité générale, éprouve une sorte de délectation et de volupté dans la pratique démagogique de la parole au détriment de l'action. Sa propension à vouloir faire de Wade un prophète ou un Messie qu'on ne critique pas, qu'on n'attaque pas et qu'on ne condamne pas, n'est pas du goût de certains responsables de son parti même.
Il invite dans son texte à renoncer «aux invectives, aux sarcasmes (...) et aux basses intrigues» et traite ses adversaires de «camarilla, de fossoyeurs», en passant sous silence les fossoyeurs de notre école - appelée alors Ecole nouvelle. Il faut être juste avant d'être généreux en conseils et directives. L'audace du professeur Thiam ira jusqu'à nourrir de velléités d'orientation et d'influence de l'enquête sur l'agression de Talla Sylla. Il formule des questions qui, dans leur articulation, sont déjà des affirmations qui orientent vers le Mali comme pour obstruer les chemins qui mènent où l'on sait. Mon oeil ! Il faut aider le professeur à guérir de l'anesthésie de la "wadinite". «Les révolutionnaires, écrit Roger Garaudy, veulent tout changer sauf eux-mêmes». La pauvreté, le chômage, les intimidations entre alliés de la Cap 21, la crise au sein comme au sommet des institutions, les tâtonnements hasardeux, la gestion solitaire, clientéliste et patrimonialiste de l'Etat, l'enrichissement subit des hauts responsables du Pds, la faillite des privatisations, les verdicts judiciaires décevants et le harcèlement de certaines personnalités civiles ainsi que le confrérisme ambiant s'abattent sur les citoyens avec une violence inouïe. Nous le défions de prouver que c'est faux. Il n'existe pas de système politique plus violent que le système libéral capitaliste, la réalité du pouvoir étant toujours entre les mains des groupes de pressions et des lobbies de toutes sortes qui fondent le développement économique sur le sadisme et la barbarie de la concurrence et de la raison du plus fort. De la résignation des pauvres, le pouvoir tire alors son omnipotence. Nous avons tous constaté, malgré leur volonté, l'incroyable incompétence de nos dirigeants politiques et leur inimaginable incapacité à affronter la tempête sociale pour maîtriser la tornade des bêtises humaines. Il ne faut donc pas chercher à anesthésier l'opinion publique pour masquer cette vérité. Il ne faut surtout pas se réfugier derrière le spectacle du folklore et de l'image pour ériger des remparts contre la découverte du néant. Mais pour cela, il ne suffit pas d'avoir une tête bien pleine. Il faut surtout avoir une tête bien faite. Michel de Montaigne l'enseigne.
Par : Tamsir NDIAYE Jupiter Professeur de lettres
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