Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Marché hebdomadaire de la route du Front de terre : entre riverains et marchands, le «louma» d'empoigne

29 Octobre 2003


La recherche des recettes pour alimenter les caisses des mairies de communes d'arrondissement qui ont vu le jour grâce à la décentralisation de 1996 a été à l'origine de la création des marchés hebdomadaires (loumas) dans les différents quartiers de la capitale.

Ces marchés, qui se tiennent sur des espaces étroits, gênent la quiétude des riverains, mais ont également des conséquences négatives sur l'environnement et la sécurité routière. C'est le cas avec le marché hebdomadaire de la route du Front de Terre, communément appelé «marché samedi». Il a été créé à l'initiative de la commune d'arrondissement de Dieuppeul-Derklé, en accord avec le groupement des commerçants du secteur informel.

DES CHALANDS DE TOUTES LES CATEGORIES SOCIALES

Ce qui avait débuté en 1997 avec quelques étalages s'étend aujourd'hui à perte de vue, en avalant de plus en plus d'espace. Avec l'arrivée massive de nouveaux commerçants attirés par les bonnes affaires, ce marché risque d'occuper toute la longueur du canal allant de l'échangeur de Hann à Liberté 6. Le marché, qui regroupe des centaines de commerçants et des acheteurs venant de tous les coins de la capitale, offre, le samedi, jour de vente, une vision pittoresque qui caractérise les marchés sénégalais. Les commerçants y exposent des marchandises de toutes sortes et chacun a sa stratégie pour attirer les clients. Ce cocktail fait de battements de mains, de musique et de chants, donne une animation particulière qui singularise ce lieu par rapport aux marchés classiques. Si, naguère, la friperie était achetée par les gens à faibles revenus, on rencontre, actuellement, toutes les catégories sociales dans ce marché hebdomadaire spécialisé dans la vente d'habits et de chaussures d'occasion, crise économique oblige. Lorsque la veille de grands événements (fêtes, rentrée scolaire) coïncide avec les jours de marché, les lieux sont pris d'assaut par des milliers de personnes qui viennent y faire leurs achats. C'est le cas, le samedi 04 octobre, dernier week-end avant la rentrée scolaire, où le marché a connu une ambiance exceptionnelle. Pour les automobilistes et les piétons, se déplacer sur cette artère relève d'un exercice de gymnaste. Des embouteillages monstres contribuent à obstruer le peu de voies qui restent, surtout aux différentes intersections entre liberté 6 et l'autoroute.

SUIVRE LA CHAINE DU PROFIT AU JOUR LE JOUR

L'attention du client, qui vient pour la première fois dans ce marché, est captée par les marchandises posées à même le sol et la disposition désordonnée des pare-soleil qui indiquent que ce sont des installations provisoires. Cela reflète l'idée d'un «louma» qui est un marché mobile dont la vocation est de faire de la vente à proximité. Les commerçants se déplacent tous les jours de la semaine (lundi : Parcelles assainies ; mardi : Grand Dakar et Rufisque ; mercredi : Gueule Tapée ; jeudi : Guédiawaye ; vendredi : Bène Tally ; samedi : Front de Terre ; dimanche : Pikine) pour rallier les quartiers qui abritent les points de vente. Pour faciliter leur travail, ils louent des véhicules pour le transport de leurs bagages. C'est ainsi qu'ils suivent ce «calendrier» comme une chaîne du profit. Selon Elimane Kane, commerçant, «à la fermeture d'un marché, nous confions nos bagages à des transporteurs qui les acheminent au point de vente suivant moyennant 500 francs Cfa pour les grands sacs et 300 francs Cfa pour les petits. A leur tour, les chauffeurs paient pour chaque chargeur 2000 francs Cfa par jour. Sitôt qu'ils finissent d'embarquer, ils partent garer les véhicules dans les lieux où doit se tenir le marché du lendemain pour qu'on puisse disposer de nos bagages le matin à partir de 7 heures 30».

Ne vendant au début que de la friperie, ce «louma» connaît aujourd'hui la coexistence entre l'occasion et le neuf. Mais, une éventuelle perte de la clientèle ne semble pas inquiéter outre mesure les vendeurs d'occasion. Massamba Lô, interrogé sur la question, confie : «je loue la présence de ces nouveaux venus parce que le «louma» est un marché ouvert à tous et le fait qu'ils soient là attire plus la clientèle et signifie aussi que les Sénégalais, jeunes, vieux, hommes et femmes, cherchent, chacun à sa manière, à gagner honnêtement sa vie». L'autre fait marquant, c'est la présence massive des femmes dans ce «louma» et qui se battent quotidiennement aux côtés des hommes. Pour Mme Mbène Sène et Yacine Kane, commerçantes, cela n'a rien de surprenant. «Nous faisons du commerce pour subvenir aux besoins de nos familles au même titre que les hommes. Mais, comme nous n'avons pas de moyens, nous prenons la marchandise auprès de nos cousins qui sont là et, le soir, nous leur reversons l'argent du produit et nous gardons le bénéfice», expliquent-elles. Il y a aussi les couturières qui sont de la partie avec leurs machines à main pour rafistoler les habits à la demande des commerçants.

LA FRIPERIE A LA COTE, PAS SEULEMENT CHEZ LES BOURSES FAIBLES

Le commerce de la friperie est juteux si on en juge par le nombre de commerçants qui s'investissent dans ce marché. Mais, il y a tout un circuit que les commerçants suivent qui va du grossiste aux détaillants. Selon Elimane Faye, «les grossistes qui font les commandes depuis l'Europe vendent la marchandise aux demi-grossistes qui la cèdent aux détaillants. La balle de pantalons nous est vendue à 90.000 francs Cfa ou 100.000 francs Cfa. Celle de chemises à 50.000- 60.000 francs Cfa et 25.000-30.000 francs Cfa pour les shorts. Quand les affaires marchent bien, comme c'est le cas avec la rentrée scolaire, nous pouvons vendre 3 ou 4 balles dans le mois en réalisant pour chacune des bénéfices de 30.000 francs Cfa ou plus. Mais, comme bénéfice va de pair avec perte, nous en subissons lorsque nous achetons des balles qui contiennent des habits de mauvaise qualité ou quand les clients se raréfient. Il ne faut pas aussi perdre de vue que, quelle que soit la situation, nous remplissons nos obligations puisque nous payons la taxe municipale, nous louons les pare-soleil à 300 francs Cfa l'unité, le transport des bagages, le petit-déjeuner, le déjeuner et notre transport personnel».

D'après Djiby Niang, vendeur de chaussures d'occasion, «le prix des balles de chaussures varie suivant leur taille, les grandes valent 200.000 francs Cfa, les moyennes à 100.000 francs Cfa et les petites 45.000 francs Cfa. Comme il achète la balle de petite taille, il fait des bénéfices entre 15.000 francs Cfa et 20.000 francs Cfa».

Ce «louma» ne profite pas aux seuls commerçants et, selon Massamba Lô, «la tenue de ce marché arrange tout le monde car, si nous vendons, nous achetons également auprès de certains riverains de l'eau fraîche, de la glace, des jus et des repas sans oublier des chaises que nous louons auprès d'eux à 100 francs Cfa chacune. Mieux, certains parmi nous se cotisent et se font préparer des repas dans certaines familles qui nous accueillent à bras ouverts». Cette remarque n'est pas démentie par Mme Thiaw qui habite dans les environs du marché et qui s'est transformée en restauratrice. Selon elle, «ce marché nous fait du bien parce qu'il nous donne l'opportunité de faire du commerce. La preuve, c'est que je prépare le petit-déjeuner que je vends entre 250 et 275 francs Cfa et le déjeuner à 300 francs Cfa le plat et j'écoule tous les jours de «louma». Les gérants de télécentres et ceux des fast-foods, qui se situent le long de la route où se tient le marché, tirent également leur épingle du jeu. Il en est de même des clients qui trouvent leur compte dans ce marché. Pendant qu'elle est en plein marchandage, Mme Coumba Guèye, une chalande, est plutôt élogieuse : «ce marché hebdomadaire nous arrange parce qu'on y trouve des effets vestimentaires moins chers et en bon état, en plus, il est à côté de nos maisons».

Si Mme Guèye est une mère de famille, il n'y a pas que ses semblables qui sillonnent les artères du marché. Le lieu est également prisé, surtout par les jeunes filles et garçons qui viennent s'y ravitailler. Idrissa Sadio est l'un d'eux. Entouré de ses copains avec qui il fait ses emplettes de la rentrée, il avance : «nous venons dans ce marché parce que les commerçants vendent des effets vestimentaires qui sont à la portée de nos bourses. Par exemple, ici, nous pouvons acheter un pantalon «jean » en bon état entre 2.000 francs Cfa et 3.000 francs Cfa et les chaussures entre 3.000 francs Cfa et 10.000 Fcfa, alors que dans les magasins, on a le même pantalon neuf à partir de 10.000 francs Cfa et les chaussures bien au-dessus de 20.000 francs Cfa». Surprise de taille, des couples européens viennent faire leurs achats sur les lieux comme monsieur et madame tout le monde. Impossible de leur faire décliner leur identité. Quant aux raisons qui les amènent ici, «ce sont les mêmes que pour les autres clients», bornent-ils à répondre.

QUAND LES EXCROISSANCES DU MARCHE ETOUFFENT L'ENVIRONNEMENT

L'espace réservé à ce marché ne peut contenir des centaines de commerçants attirés par les bonnes affaires qui viennent y écouler leurs marchandises. Installé sur des dalles qui recouvrent le canal de la route du Front de Terre, ce marché, qui s'étale sur près de 500 mètres de long pour 4 mètres de large, pose un sérieux problème d'organisation. Ce qui fait que les jours de marché, les commerçants qui ne trouvent pas de place sur les dalles sont obligés d'occuper les trottoirs pour exposer leurs marchandises. A ces commerçants, s'ajoutent les marchands ambulants, les charretiers (pousse-pousse) et les détentrices de restaurants à ciel ouvert. La cohabitation de tout ce monde sur un même lieu et le mouvement des clients dans tous les sens entravent la circulation des véhicules et des piétons et constituent un réel danger pour la sécurité des personnes. Si Modou Sène, représentant des commerçants et responsable du marché, admet son développement fulgurant, il en pose néanmoins sa légalité. Ainsi, selon lui, «le marché a tellement grandi que nous sommes obligés de le diviser en secteurs pour mieux le contrôler et le surveiller en l'absence de la police municipale. Mais, il faut reconnaître que la présence d'un nombre aussi élevé de personnes dans ce marché demande une certaine organisation, et c'est ce que nous essayons de faire en respectant les recommandations de la mairie qui nous autorise à faire du commerce ici».

D'après les explications de Ibrahima Tounkara, premier adjoint au maire que nous avons rencontré à la mairie, «toutes les dispositions étaient prises pour limiter le nombre de commerçants, compte tenu de l'étroitesse des lieux.

C'est pourquoi, au tout début, la mairie avait signé des contrats avec chaque commerçant pour l'attribution des places à raison de 1300 francs Cfa le contrat». A cause du trafic que certains locataires exerçaient sur les espaces concédés en les sous-louant à des prix nettement élevés, ce système a été abandonné. «Maintenant, poursuit M. Tounkara, nous faisons payer les jours de marché la taxe de 150 francs Cfa à tous les commerçants.

Quant aux inquiétudes liées à la sécurité des lieux, le premier adjoint au maire est d'avis que «le flux d'un nombre aussi important de personnes dans ce marché devait avoir des mesures d'accompagnement pour assurer la sécurité des lieux, mais malgré les démarches que nous avons entreprises, la police municipale est absente sur le terrain. Pour juguler cette difficulté majeure, nous avons tenu avec les commerçants une réunion à l'issue de laquelle nous avons mis en place un comité de gestion du marché pour circonscrire les débordements et trouver des solutions aux problèmes qui se poseront à l'avenir».

Sur les raisons de l'absence de la police municipale sur les lieux, le contrôleur divisionnaire, Sékou Omar Diédhiou, directeur de la Police municipale, explique : «la police municipale n'a plus d'effectifs pour assurer certaines missions qui relèvent de sa compétence pour la bonne et simple raison que depuis la mise à disposition de certains de ses éléments à la police d'Etat, elle ne peut plus envoyer des hommes pour assurer la sécurité dans les marchés hebdomadaires».

LES RIVERAINS PARTAGES SUR LES BIENFAITS

C'est justement l'occupation sauvage de l'espace qui constitue la pomme de discorde entre certains riverains et la municipalité. Les riverains que nous avons rencontrés et qui nous ont parlé sous le couvert de l'anonymat ont des opinions divergentes sur la question. Si pour les uns, ce «louma» est une bonne chose et ne gêne personne parce qu'en fait, ils en tirent profit, pour d'autres, par contre, il est regrettable que la mairie puisse autoriser la tenue de ce marché dans un espace aussi réduit. Ils déplorent également la liberté avec laquelle les commerçants exposent leurs marchandises jusque devant leurs portes. Ces derniers, très remontés contre l'emplacement de ce marché, n'hésitent pas à adresser des correspondances au maire de Dakar pour demander son élimination. Mais, selon le premier adjoint au maire, «avant l'implantation de ce marché, des démarches avaient été faites pour discuter et sensibiliser les riverains sur les raisons de son installation par la mairie. Même si, à l'époque, nous avions déjà noté quelques réticences de la part de certains riverains, la majorité avait donné son accord». Il ajoute : «c'est pourquoi, d'ailleurs, nous avions pris la précaution avant l'ouverture du marché d'attribuer des places en priorité aux riverains qui désiraient faire du commerce. Nous sommes persuadés que ce marché pose des problèmes et nous faisons tout pour les aplanir et éviter l'escalade parce que cette mairie n'a aucune rentrée de fonds à part ce marché».

Hormis les récriminations liées aux problèmes de surencombrement, les riverains pointent un doigt accusateur vers la municipalité qui fait nettoyer les lieux 24 ou 48 heures après la fermeture du marché. Il est évident que la concentration d'autant de personnes sur un lieu aussi étroit ne peut que favoriser l'insalubrité par l'accumulation de déchets de toutes sortes. En plus des sachets en plastique, des lames qui servent à attacher des balles de friperie qui jonchent le sol, les pneus et les pierres qui leur servent de supports pour étaler les marchandises sont laissés sur place dans un désordre indescriptible à la fermeture du marché. Selon Modou Sène, représentant des commerçants, «le nettoyage du marché ne leur incombe pas, car c'est la mairie qui est chargée de le faire». M. Tounkara, qui reconnaît qu'une telle obligation est à leur charge, précise cependant que «la mairie envoie ses équipes de nettoyage sur place et le retard constaté par les riverains n'est du qu'au fait que le marché se tient un samedi et les employés qui ne travaillent pas le dimanche, balaient tout le lundi matin».

UNE AUBAINE POUR LA MUNICIPALITE

L'implantation de ce marché sur le territoire municipal permet une rentrée substantielle d'argent dans les caisses de la mairie. Selon le premier adjoint au maire, «la municipalité fait des recettes de 150.000 francs Cfa les jours de marché», soit 600.000 Fcfa de recettes mensuelles, puisque le rendez-vous avec les chalands a lieu quatre fois par mois. Sans un tel rendez-vous hebdomadaire, les finances de la commune auraient difficilement tenu le coup. Le marché fournit entre 50 et 60% des recettes de la mairie, comme l'indique Ibrahima Tounkara.

La tenue de ces «loumas» ou marchés hebdomadaires pose aujourd'hui de sérieux problèmes de sécurité dans des villes qui se veulent modernes comme Dakar. Dans ces conditions, n'est-il pas plus judicieux de les organiser en apportant toutes les mesures sécuritaires qui s'imposent ou alors les transférer dans un lieu spécialement conçu pour les abriter afin d'éviter des désagréments aux citoyens. Mais, les communes d'arrondissement où sont implantés ces marchés et le groupement des commerçants accepteront-ils cette option si on sait que les uns risquent de voir une manne financière leur échapper, et les autres perdre le bénéfice de la proximité d'avec les lieux d'habitation de la clientèle qui augmente le niveau de fréquentation. Car, est-il besoin de le rappeler, le principe commercial qui fonde même les «loumas» est d'aller trouver la clientèle là où elle habite pour lui proposer une large gamme de marchandises à bas prix.

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