Par Bakary Samb a Suivre
30 Octobre 2003
Le monde actuel est caractérisé par les regroupements régionaux d'Etats dans le cadre d'organisations régionales visant à défendre des intérêts communs ou considérés comme tels.
C'est comme si la survie des Etats-nations dépendait de ce mode d'organisation, dans un monde où les problèmes économiques et politiques font légion. Les pays « musulmans » ne font pas exception à la tendance et sont liés par différentes organisations à caractère multiple (OCI, ISESCO, etc.). De telles organisations se fixent comme objectif, la consolidation des relations entre ces états et peuples dans les domaines aussi divers que l'économie, la culture etc. Elles ont pour fondement déclaré, le partage d'une même religion qui de l'Atlantique à l'Indus regroupe plus d'un milliard d'individus. Malgré la diversité culturelle et ethnique qui caractérise cette communauté religieuse supranationale, l'Islam aurait toujours servi de ferment permettant de sceller les destins communs, fussent-ils réels, virtuels ou imaginaires.
L'institutionnalisation du lien symbolique ou religieux à un niveau inter-étatique a, quelquefois, tendance à cacher d'autres facettes d'un phénomène multiforme. On a du mal à s'y retrouver dans un contexte international où l'affirmation d'un soi-différent , l'exacerbation des identités et des appartenances sont un élément constant qu'il faut prendre en compte dans l'approche des faits politiques.
Le sentiment de proximité et de fraternité qui lierait le musulman le plus lointain à ses « frères », transcendant, ainsi, les frontières et les diversités ou divergences culturelles et ethniques, serait-il réel ou relèverait-il du simple imaginaire ? Serait-il stable ou plutôt aléatoire ? Ou bien, obéissant à la règle de la « fluctuation de l'identité culturelle » dont parle Albert Memmi, n'évolue-t-il pas selon les enjeux de politiques internationaux. En tout cas, si nous ne pouvons lui reconnaître, de manière objective, sa réalité effective ou nous prononcer sur son caractère purement imaginaire, il sera par contre, difficile de lui enlever son efficacité au moins symbolique. Par une ingénieuse manipulation des symboles religieux, facteur d'union et de force politique, l'Oumma (ummah) et ses multiples implications ont toujours occupé une place centrale dans les débats aussi bien islamologiques que politologiques.
Cependant, dans la tradition universitaire contemporaine, il est fréquent que des spécialistes, peut-être, conceptuellement mal armés, se trouvent surpris devant l'ampleur des mobilisations suscitées par l'usage fait de cet étendard identitaire qu'est l'Oumma et son contenu politico-idéologique. Mais, vu la controverse soulevée par l'acception de ce terme selon qu'on se situe aux différents niveaux d'approche, il conviendrait, avant de se lancer dans ce débat houleux, de nous y arrêter afin d'en donner une définition (certainement discutable !). Il faudrait essayer, autant que faire se peut, de tenir compte de sa malléabilité1 comme tout concept du type idéologique ou religieux.
Longtemps manipulée, pendant des siècles, avec autant de subjectivité, le concept de Oummah représente, en général, cette Communauté fondée sur l'appartenance commune à l'Islam et le fait de se reconnaître dans ses croyances. Mais elle sera l'objet de toutes les controverses. En Occident, où dans le jargon diplomatique plusieurs équivalents lui ont été trouvés, elle restait et reste peut-être, aujourd'hui, le bloc musulman aux antipodes de sa culture et de sa civilisation à prétention universelle. On entendra très tôt parler de « panislamisme » dans les chancelleries européennes.
Ce terme désignait, chez les spécialistes des « questions d'Orient », le danger perpétuel que représentait, pour le « Vieux » continent, l'Islam et les musulmans de tous les pays, unis par la même foi. Loin de rejeter ce présupposé, les idéologues musulmans faisaient comme s'ils se reconnaissaient dans cette sorte d'illusion. Ils vont recourir à une partition arbitraire, idéologique et non moins essentialiste du monde.
Le dâr al islâm2 sera opposé au dâr al- harb3 , conformément à l'ancienne partition en fonction de l'acceptation ou du refus d'embrasser la religion musulmane. Autrement dit, dans leur représentation du monde, les idéologues musulmans vont emprunter et réactiver une vieille doctrine qui, jadis, régulait les rapports entre le domaine où l'Islam était la religion élue et les régions où elle n'avait pas encore imposé sa suprématie. En somme, ils se sont appropriés le schéma sans essayer de le cerner. La résurgence de tels termes rappelant les phases confuses de l'histoire des relations islamo-occidentales, ne jouera pas en faveur ni d'un rapprochement ni d'initiatives intellectuelles pouvant garantir une connaissance objective de l' « Autre Lointain »4
Pour ce qui est de l'Afrique, par exemple, il faut prendre en compte le fait selon lequel les ressources bibliographiques sur l'implantation puis le développement de l'Islam en terre africaine ne sont que trop marquées par l'intérêt purement pragmatique des différents auteurs. Les études islamiques, en Afrique de l'Ouest, doivent le gros de leurs oeuvres à l'Administration coloniale française et à ses commis scientifiques. Ce fait apparaît nettement dans cette conclusion de l'un de leurs ténors, Le Châtelier, qui affirmait au début du siècle : « Puissance musulmane africaine par l'Algérie et par le voisinage du Maroc, par le Sénégal et le Soudan, par de nouvelles provinces du Tchad, la France est spécialement intéressée au développement des études islamiques, dans la forme pratique où elles deviennent utilisables comme élément d'action politique »5. Ces rappels nous semblent nécessaires en ce qu'ils aident, d'une part à remonter aux origines des préjugés et des malentendus ; caractéristiques des études islamologiques et de l'autre, à cadrer le débat contemporain sur l'existence et les éventuelles dimensions d'une Oummah islamique au sens d'une communauté au moins « sentimentale ».6 Le simple fait de poser cette question est généralement jugé comme participant de la volonté de certains à spécifier ou opposer des camps des communautés ou des « civilisations ». La malheureuse prophétie de Samuel Huntington sur le fameux clash des civilisations a rendu suspecte toute tentative visant à s'interroger sur l'impact de tel ou autre groupe social ou communauté religieuse sur le cours de la vie internationale. Le fait que la plupart des régions où des ethnies ou groupes politiques s'affrontent dans le cadre de conflits intra-étatiques renfermant des minorités religieuses n'est pas pour arranger les choses !
On tend facilement à confondre l'évocation de tels exemples -et quelquefois au mépris de leur pertinence- à une vérification des hypothèses simplificatrices de Huntington et de tous les culturalistes qui s'en inspirent. D'ailleurs, on assiste, aujourd'hui, en France à un renforcement de ce courant, par le biais d'une série d'essais produits par des personnalités militaires7. Leurs travaux sont quelquefois plus proches de credo que d'une démarche scientifique.
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