Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Interview à propos de l'introduction des langues nationales à l'école - Kipré Blé (Directeur de l'Institut de linguistique appliquée) : "Le projet fonctionne bien, mais..."

Réalisée Par Liliane Tiépokin

30 Octobre 2003


interview

Monsieur Kipré Blé est le Directeur de l'Institut de linguistique appliquée (ILA). Cet institut qu'il dirige est le maître d'oeuvre du «Projet école intégrée» du ministère de l'Education nationale. Dans cet entretien il parle du rôle de «L'ILA» dans l'enseignement des langues nationales à l'école, de l'intérêt de ce projet.

Pouvez-vous présenter l'ILA a nos lecteurs ? Quels sont les objectifs, les missions qui lui sont assignées ?

L'ILA a été créé en 1977 et a pour mission de mener les recherches en vue de l'introduction des langues nationales dans l'enseignement. L'ILA, il faut le souligner, est différent du Département de linguistique de l'Université d'Abidjan - Cocody.

Quel est le rôle précis de l'ILA dans l'introduction des langues nationales à l'école ?

Nous dotons de lexique tous les documents didactiques. A partir de la Grammaire, nous confectionnons une grammaire pédagogique. Nous apprenons ces différentes techniques aux enseignants dans le cadre du «Projet école intégrée» (PEI) du ministère de l'Education nationale.

Quel est l'objectif que vise l'introduction des langues Nationales à l'école ?

L'enseignement des langues nationales, à l'école, aidera beaucoup les enfants à mieux comprendre les matières enseignées. Je prends l'exemple du projet qu'on a effectué à Kolia, au Nord de la Côte d'Ivoire. Il a révélé que quand les élèves maîtrisent les notions dans leurs langues maternelles, il leur est facile de maîtriser ces mêmes notions en français.

A vous entendre l'enseignement des langues nationales, à l'école, est effectif !

Effectivement. Cela, depuis deux ans. Nous avons dix langues nationales enseignées. Notamment l'Agny, l'Akyé, l'Abidji, le Baoulé, le Bété, le Dioula, Le Guéré, Le Mahou, Le Koulango, le Sénoufo et le Yacouba.

Mais, pourquoi l'enseignement de ces langues n'est pas ressenti ici à Abidjan.

Cela parce que ces langues nationales, que j'ai citées, sont enseignées, chacune, dans la région où elle est parlée. Et cela a été démontré que la technique marche là où il y a un environnement homogène. C'est-à-dire là où il y a une forte concentration de personnes parlant une même langue. Les villages ont été choisis pour cette raison. A Abidjan, c'est un peu difficile.

En dehors de la région de Kolia, avez-vous des résultats de cette expérimentation ?

C'est au terme de trois ans qu'on peut parler de résultats. Mais, ce que nous savons, c'est qu'il y a un engouement réel, tant au niveau des élèves que des enseignants que nous formons. À partir de ce moment, nous pensons que les résultats seront probants.

Mais, il semble que le volet culturel n'a pas été pris en compte dans ce projet !

C'est évident que celui qui parle sa langue est plus enclin à connaître les réalités de sa culture.

Les langues Ivoiriennes, aujourd'hui, tendent à disparaître. Surtout dans les grandes villes où les enfants ne parlent que la langue Française. Or l'enseignement de ces langues ne se fait qu'au village. Mais que préconisez vous pour les enfants de la ville ?

Il faut une politique d'incitation. Vous savez, il n'est jamais bon, pour une langue, de disparaître. Or si nous ne faisons rien, nos langues disparaîtront. Aujourd'hui, il y a une politique vigoureuse des Français à défendre leur langue. Pourtant, il y a 150 millions de Francophones dans le monde si les Français ont réussi à étendre le champs d'expression de leur langue, ce n'est pas nous qui devions rester les bras croisés. Il faut que les gens, au niveau culturel, puissent s'investir dans la langue.

Seulement, il est démontré que le premier ennemi des langues, ce sont les locuteurs eux-mêmes. Il y a une dizaine d'années que le Ministre Pierre Kipré a décidé de l'introduction des langues à l'école, il est vrai qu'il n'a pas pris toutes les précautions, mais les Ivoiriens ont été les premiers à s'interroger sur le bien fondé de ce projet. Il faut souligner qu'à notre niveau, l'ILA, en dehors des recherches pour le «Projet école intégrée», enseignait les langues nationales aux personnes de la ville. Qui venaient s'y inscrire et aussi aux étudiants désireux d'apprendre des langues nationales. Il s'est trouvé qu'à un moment donné, il y a eu des aménagements budgétaires qui ont fait que nous ne pouvions plus payer les lecteurs qui enseignaient ces langues à l'ILA. Mais, pour résoudre ce problème, nous avons reçu de la part de la République de Chine, un laboratoire de langues. Avec ce laboratoire, nous enseignerons le Chinois, le Russe, mais nous reprendrons l'enseignement des langues Ivoiriennes. Notamment le Baoulé, le Bété, le Dioula et le Sénoufo.

Nous avons remarqué qu'au lieu de langues vernaculaires, vous parlez de langues nationales. Quelle est la différence ?

Effectivement, vous n'avez pas tort dans une certaine mesure. Mais, nous préférons «langues nationales». En Socio-linguistique, quand on parle de «langues vernaculaires», c'est qu'en filigrane, il y a une langue qui est celle du chef. Evidemment quand on parle de langue vernaculaire, c'est qu'on voit en filigrane le Français. Sinon, toutes les langues se valent. Nous parlons de langues nationales pour désigner les langues Ivoiriennes.

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