Shyama Soondur
30 Octobre 2003
Port Louis — Le député européen Joseph Daul préside le symposium de la Chambre d'agriculture, inauguré hier par le Premier ministre. Il répond aux inquiétudes des professionnels.
Les agriculteurs doutent de leur avenir. Le phénomène n'est pas propre à Maurice mais peut être observé à travers la planète. Le symposium organisé par la Chambre d'agriculture pour marquer ses 150 ans ne pouvait donc mieux tomber. L'institution initie une réflexion sur l'avenir étalée sur trois jours. L'ouverture des travaux a été faite hier par le Premier ministre, Paul Bérenger.
Ce qui démoralise les agriculteurs, c'est l'incompréhension de leurs concitoyens à l'égard de leur métier. Comme le fait ressortir Joseph Daul, la facilité de se nourrir et de pouvoir s'acheter des aliments, pousse souvent à occulter le problème de leur production. Député européen et président de la commission de l'Agriculture et des Affaires rurales du Parlement européen, Joseph Daul est l'invité d'honneur de la Chambre d'agriculture pour la circonstance.
L'évolution de la science et la libéralisation du commerce sont d'autres facteurs qui contribuent au désarroi des paysans. Elles leur imposent des impératifs de compétitivité et de productivité, souvent difficiles à soutenir.
Le premier jour du colloque organisé par la Chambre d'agriculture a été consacré à évaluer les politiques agricoles appliquées à Maurice jusqu'à présent. L'avenir a également été évoqué et un autre intervenant a exposé son point de vue. Il s'agit de Philippe Soubestre, ancien directeur général pour le Développement de la Commission européenne et président du Syndicat national des fabricants de sucre de France.
L'agriculture industrielle à Maurice a démarré avec la canne à sucre. Pour elle, on a construit des routes, défriché des forêts, construit des usines et fait venir des Indiens pour travailler dans les champs. C'est dire que l'histoire de l'île Maurice moderne débute avec le sucre.
Depuis, les pratiques ont changé. Les usines sont devenues plus grandes et modernes. Les machines prennent la relève des hommes aux champs. On ne produit plus seulement du sucre mais aussi de l'électricité à partir de la bagasse. On a diversifié vers d'autres cultures, notamment pour atteindre l'autosuffisance dans les produits horticoles. L'étape suivante a été d'investir dans l'agroalimentaire.
Des avancées considérables
En 150 ans d'agriculture structurée, les avancées réalisées ont été considérables. Cyril Mayer, le président de la Chambre d'agriculture, a loué à juste titre les générations précédentes d'entrepreneurs qui ont ainsi su façonner le destin du pays à la force de leurs idées et de leurs projets.
Cependant, ce serait irréaliste de s'attendre que l'avenir puisse être modelé de la même manière. Joseph Daul et Phillipe Soubestre l'ont tous deux souligné avec insistance. Jusqu'à présent, le développement agricole et industriel de Maurice a eu un socle commun : un accès préférentiel au marché européen. Or, cela ne saurait durer.
Le contexte international n'est plus ce qu'il était. Il y a une forte pression pour l'ouverture des marchés. L'Union européenne (UE), elle-même, subit de profonds changements. Ce bloc s'élargit et c'est un processus qui nécessite un réajustement de sa Politique agricole commune, le ciment auquel tient sa cohésion. L'UE est par ailleurs dictée par l'impératif de préserver ses propres emplois.
"Les industries agroalimentaires qui sont les plus gros consommateurs de sucre, se plaignent de prix trop élevés. Si l'on n'y prend garde, elles iront s'implanter ailleurs, laissant derrière elles des sans-emploi", explique Joseph Daul qui est lui-même un betteravier.
Pour toutes ces raisons, il faut prévoir des changements. C'est inéluctable, déclare Daul. L'UE a déjà tracé la voie à suivre : une ouverture graduelle et contrôlée de son marché. Selon le député européen, les partenaires de l'UE gagneraient à travailler avec elle pour s'assurer que leurs intérêts ne soient pas trop lésés. Il s'est personnellement mis à la disposition du bloc d'Etats d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) pour faire entendre leurs préoccupations dans les forums décisifs.
Maurice s'est déjà mise à préparer l'avenir, a relevé le vice Premier, ministre Pravind Jugnauth, qui détient également le portefeuille de l'Agriculture et des Finances. Deux plans de réforme sont en train d'être appliqués. Le premier vise à rendre la production sucrière moins onéreuse et le second cherche à optimiser la production horticole.
Joseph Daul a complimenté la volonté des agriculteurs mauriciens à regarder la réalité en face. Pour lui, toutefois, il faut également explorer d'autres options de diversification. La sucrerie dont il est un des actionnaires en Alsace se lance dans la fabrication de plastique à partir du sucre, a-t-il indiqué à titre d'exemple. Il a aussi suggéré un marketing plus ciblé, susceptible de rapporter davantage aux producteurs.
Philippe Soubestre a enchaîné sur ce point en avançant qu'à l'avenir, les marchés agricoles seront plus régionaux. Joseph Daul dit partager cette conviction. Le président du Syndicat des producteurs sucriers de France s'est appesanti sur le rôle multi-fonctionnel de l'agriculture. L'agriculture est un outil de développement durable par excellence, dit-il. Elle favorise le développement rural et aide ainsi à contenir la pauvreté qui prévaut essentiellement parmi les paysans. Elle permet également de protéger l'environnement et de faire une gestion optimale de l'eau.
Tout comme Maurice, l'UE est un ardent défenseur de la dimension multi-fonctionnelle de l'agriculture. Ce concept a d'ailleurs fait son chemin jusqu'à l'Organisation mondiale du commerce grâce à l'effort conjugué des Européens, Mauriciens et une poignée d'autres pays.
Politique agricole bien ficelée
Cependant, et Philippe Soubestre n'a pas manqué de le souligner, l'agriculture n'arrive pas toujours à honorer cette multi-fonctionnalité. L'intervenant a parlé d'éventuelles entraves telles que les facteurs de production rigides, les politiques nationales de développement privilégiant les régions urbaines, des ressources en eau inadéquates et des échanges commerciaux défavorables. Philippe Soubestre prône une politique agricole bien ficelée pour chaque pays. Pour lui, il ne peut y avoir de développement durable sans une agriculture forte.
Il ne suffit pas de donner l'orientation générale. Pour Cyril Mayer, président de la Chambre d'agriculture, il est aussi important qu'il y ait un dialogue privilégié entre l'Etat et le secteur privé, qui est le moteur du développement. Il les a invités à serrer les rangs pour faire face aux défis de l'avenir. Le Premier ministre, Paul Bérenger, également présent à la tribune, l'a rassuré prestement.
"Je considère que le dialogue gouvernement- secteur privé est un acquis historique et fondamental. Au-delà du dialogue, nous vivons un partenariat exemplaire, sinon unique, entre l'Etat et le monde des affaires. Cela a été et reste notre meilleur outil de développement. Ce partenariat sera maintenu et consolidé."
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