Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire: Blocage dans l'application de l'accord de Linas Marcoussis et d'Accra II : Louis Michel (ministre belge des Affaires étrangères) : "Un vrai leader, c'est celui qui respecte les accords"

Interview Réalisée à Dakar Par Touré Moussa

31 Octobre 2003


interview

M. Louis Michel est vice Premier ministre et ministre des affaires étrangères du royaume de Belgique. A Dakar, où il s'est rendu pour apporter sa contribution au débat sur les relations entre l'Islam et l'Occident, nous l'avons rencontré dans sa suite du Méridien Président. Il a accepté de donner son avis sur la crise armée qui secoue la Côte d'Ivoire

Monsieur le ministre des Affaires étrangères, vous qui êtes la voix de la Belgique aujourd'hui, que dit cette voix face à la déstabilisation quasi-générale de l'ouest africain, et plus particulièrement de la Côte d'Ivoire ?

Moi je pense d'abord que dans ces régions, ce qu'il faut se garder de faire, c'est de réveiller les démons ethniques ou les démons d'appartenance. Par exemple, l'ivoirité est un concept qui ne peut que conduire à des déboires, à des problèmes. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est que les chefs de parti, qu'ils soient au gouvernement ou qu'ils soient ceux qui contestent la légitimité des gouvernants, doivent véritablement mettre en avant l'intérêt des populations. Et l'intérêt des populations c'est que ces leaders s'entendent. Ils doivent donc, à chaque moment, rechercher ce qui unit les gens, pas ce qui les divise. Pour le moment en Afrique centrale, après un travail très important de conscientisation, on a la chance d'avoir une paix durable. Je pense que le même processus doit être mis en oeuvre dans cette région-ci, notamment en Côte d'Ivoire.

En Côte d'Ivoire précisément, il y a eu l'accord signé à Linas Marcoussis, entériné par le sommet des chefs d'Etat de Kléber. Sur le terrain cependant, l'application de cet accord rencontre des obstacles réels. Comment les surmonter à votre avis ?

Je pense qu'il faut de la patience, un peu de patience. Ce n'est pas parce qu'on prend un accord aujourd'hui qu'on peut le mettre en oeuvre le lendemain. Il faut donc continuer à s'accrocher à cet accord et ne pas en dévier. Il faut continuer à exiger de chaque partie que ces accords soient respectés. On ne va pas changer d'accord tous les jours ! L'accord qui est intervenu à Linas Marcoussis me paraît équilibré. Il faut maintenant forcer tout le monde à le respecter. Vous savez, quand on fait un accord, c'est toujours douloureux. Moi je suis un homme politique, je suis un leader de parti. Quand je fais un accord de gouvernement, je laisse de côté une partie de mon programme. Je fais une croix sur une partie de ma vérité, de ma conviction. Et cela, je dois l'expliquer à mon public, à mes électeurs. Je dois leur expliquer clairement que je n'ai pas obtenu tout ce qu'ils auraient aimé que j'obtienne parce que je n'ai pas la majorité absolue. Faire un accord, c'est toujours douloureux. Et je pense que c'est quand on respecte les accords qu'on reconnaît les vrais leaders. Un vrai leader a la capacité d'expliquer à son peuple ou à ses mandants qu'un accord qu'on signe, on y laisse une partie de soi. C'est cela qu'un vrai responsable doit faire, parce qu'il n'y a pas d'autre choix. Je ne pense pas qu'il faille renégocier, rediscuter, tout remettre en question. Il y a un accord, il faut s'y tenir. Si tout le monde s'y tient, même si au début c'est un peu difficile, un peu brinquebalant, un peu incertain, si tout le monde s'y tient vraiment, cet accord finira par fonctionner. Regardez au Congo. Il a fallu quatre ans et demi pour qu'on arrive à un gouvernement de transition. Et ça reste fragile. Vous savez, réconcilier un peuple avec lui-même, c'est très difficile. Il faut du temps, de la patience, des efforts. Nous au niveau de la communauté internationale, nous ne demandons pas mieux que de continuer à aider. La Belgique par exemple, est disposée à s'engager très fort en Côte d'Ivoire au niveau de la Coopération, pour accompagner le processus de réconciliation. Mais à la conditions que les accords soient respectés.

Il y a tout de même un problème majeur qui subsiste : le désarmement. Le président Gbagbo dit qu'il n'organisera pas d'élection tant que les troupes rebelles n'auront pas été désarmées. Les rebelles disent qu'ils ne remettraient leurs armes qu'à un gouvernement élu en lequel ils auraient confiance. Donc blocage.

Ce que les rebelles disent ne correspond pas à l'accord. Il faut les contraindre à se conformer à l'accord. Je suppose que la communauté internationale en est témoin et qu'elle finira par faire entendre raison aux rebelles. Parce que je crois qu'effectivement, il est difficile d'aller aux élections avec des groupes rebelles qui restent armés. Je pense que si l'accord est respecté et il doit l'être, la communauté internationale et l'ONU peuvent jouer un rôle de grand témoin et d'accompagnateur. Pour ma part, je voudrais dire qu'au niveau de l'Union Européenne, nous examinons comment il faut faire pression pour faire avancer les choses.

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