Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Au-delà du corset médiatique, re-penser la politique et la faire autrement

Par El Hadj Hamidou Kasse

31 Octobre 2003


éditorial

Ce texte est une réaction libre à l'éditorial de mon confrère Papa Samba Kane («Les affaires font de l'ombre à la République), dans l'édition de Taxi des samedi 25 et dimanche 26 octobre 2003. Je partage avec lui, en effet, un constat : le piège médiatique au goût du sensationnel risque de masquer des questions majeures et d'installer le Sénégal dans l'invisibilité de ses propres succès.

«Ce que la politique nous a donné, l'histoire ne peut nous le soustraire». J'ai proposé cet énoncé, il y a quelques semaines, précisément dans l'édition du 2 septembre 2003 du quotidien que vous lisez en ce moment. Je n'avais sans doute pas tiré toutes les conséquences de mon énoncé, et c'est seulement maintenant, des semaines après, que je pouvais m'en rendre compte. La pression des événements a été, comme toujours, le ressort de ce retour vers ce qui n'était avant tout qu'un constat, né de l'idée du président de la République, de l'exigence d'une «majorité d'idées» et du «dialogue politique». Pour qui veut réaliser un pas en avant, un clin d'oeil vers le passé peut toujours s'avérer utile. Les colonnes du «Soleil» avaient été alors ouvertes à des personnalités politiques et de la société civile, ici au Sénégal et ailleurs, notamment en Afrique et aux Etats-Unis. J'avais, moi-même, soutenu des discussions, longues et suivies avec des acteurs politiques et d'autres sans accointance partisane, soucieux du fait que la proposition présidentielle devait être discutée (du latin discutere, ie agiter), c'est-à-dire donc examinée, être tenue comme un espace de croisement entre arguments, donc forcément objet de controverse jusqu'à ce que, motivés d'abord par les intérêts de ce pays et de son peuple, les acteurs trouvent un consensus minimal capable d'éclairer l'action collective.

A mon avis, en effet, le champ politique n'est pas réductible au face à face osseux d'un «oui» et d'un «non», d'un «pour» et d'un «contre», d'un «mal» et d'un «bien». Toute l'expérience du 20e siècle est édifiante à ce propos dans la mesure où elle a donné la preuve que le paradigme du «pour» et du «contre» comme essence de la politique a été plutôt humainement désastreux. Certes, il n'est pas question de revenir, pour les disqualifier, sur les prometteuses tentatives réformistes ou révolutionnaires de sortir les peuples de la nuit obscure de l'exploitation, de la colonisation et de l'oppression. Toutes les séquences historiques dont il est question ici, pacifiques ou violentes, avaient un fond fraternel et une visée égalitaire qui demeurent, aujourd'hui encore, l'ultime ambition des souffrants de l'humanité. Ce sont les formes et même les contenus des moyens de réalisation qui changent sous l'éclairage des enseignements qu'en tirent les acteurs selon une historicité à la fois propre (le rapport des acteurs à leur propre histoire) et effective (notre rapport à cette histoire et les conséquences que nous en tirons).

Or donc, si ces propositions sont admises dans le champ du débat (et pas forcément acceptées), il faut poser que la séquence ouverte par l'alternance politique dans notre pays est une occasion heureuse de croiser des regards afin que la scène où se déroule le «théâtre politique» puisse enfin s'éclairer de l'essentiel, c'est-à-dire de cela seul qui vaille et dont le nom propre est : la construction de réponses viables et durables aux attentes des gens, je veux dire des paysans, des ouvriers, des intellectuels, des fonctionnaires, des opérateurs économiques, des jeunes, des femmes, en somme de tous ceux au nom de qui se déploie cette singulière passion humaine qu'est la politique, à la fois pensée et action, plus justement pensée-action. Je propose de dire, dans cette perspective, que la politique est loin d'être le théâtre des agitations réactives selon la simple modalité du «non» ou du «oui», mais une sorte de diagonale, une tension soutenue, profonde, libre et inventive, fortement concentrée autour de propositions les plus diverses dont le croisement est voué à la production de quelques principes qui guident une action génératrice de solutions aux problèmes des gens.

Or, ce débat salutaire, ce débat qu'attendent les gens, ce débat civilisateur de la scène politique, on l'espère encore. Hélas, sous la pression de la presse, de prétendues «affaires», comme le dit mon confrère Papa Samba Kane, couvrent de leur épisodique voile les questions cruciales. Et pourquoi ? Le président Wade, qui est au poste de commande par la volonté du suffrage populaire, soutient aujourd'hui des énoncés politiques qui tracent le cadre des solutions qu'il propose pour le développement du pays et pour répondre aux attentes des gens. Sans entrer dans les détails, sans prétendre traduire fidèlement la pensée du président, je propose ma propre compréhension de quelques-uns de ces énoncés, selon un ordre d'exposition arbitraire, tant en matière de politique intérieure que dans le domaine des relations internationales.

Enoncé 1. À l'option classique dette/aide, il faut substituer une logique d'investissement privé, national et étranger, sans pour autant disqualifier l'Etat et son rôle de régulateur. L'Apix est, entre autres, le dispositif stratégique pour traduire cet énoncé dans le réel du processus de développement du Sénégal. Le Conseil présidentiel de l'investissement est le cadre politique d'échange et de partenariat entre le secteur privé national et étranger et l'Etat. Ainsi, depuis l'alternance, le volume des investissements agréés par l'Apix est passée de 223 milliards à 414 milliards de Fcfa, occasionnant des milliers d'emplois.

Enoncé 2. Les infrastructures et l'éducation constituent deux paramètres décisifs à maîtriser et à développer dans un monde désormais ouvert et où l'intelligence est au coeur des mutations des sociétés contemporaines. Comment, en effet, relier tout un pays et l'ouvrir au monde, intensifier les échanges commerciaux sans des infrastructures modernes et hautement opérationnelles ? Les routes, les ports et aéroports, les nouvelles technologies de l'information et de la communication ne sont pas simplement, aujourd'hui, des variables, elles ont la dignité de paramètres dans un contexte d'effacement progressif des frontières. Comment espérer créer les bases du développement sans une masse critique de compétences, d'expertises et d'innovations dans une nouvelle configuration économique où la compétition est devenue particulièrement sévère quant à l'accès aux ressources de l'intelligence devenues le principal ressort dans la création des richesses?

Enoncé 3. L'agriculture est un des principaux leviers pour, entre autres, créer les conditions d'une croissance durable, développer une économie rurale avec l'émergence de nouveaux métiers et de nouveaux acteurs autour de l'activité agricole, promouvoir un tissu de Pme/Pmi vouées à la transformation des produits, le tout soutenu et encouragé par l'Etat avec des mesures incitatives et pour les agriculteurs et pour les investisseurs.

Enoncé 4. La coopération panafricaine, l'unité politique et l'intégration économique du continent ne sont pas simplement des mots d'ordre à dominante idéologique, mais des opérateurs décisifs et incontournables pour le développement du continent et le développement de chaque Etat. Au coeur de cet énoncé dont le Nepad aménage les conditions de possibilité et qui, dans une certaine mesure, renouvelle le pari panafricaniste, le président Wade inscrit les principes de paix, de démocratie, de stabilité et d'Etat de droit. Dans ce cadre, le développement d'une capacité de médiation en Afrique et par l'Afrique qui revendique sa souveraineté et sa voix (voie !) dans la configuration du monde, est fortement soutenu par le chef de l'Etat sénégalais.

Enoncé 5. La reconstruction de l'ordre économique mondial sur des bases plus équitables (reconsidération des subventions agricoles, par exemple) et la solidarité internationale (le concept de solidarité numérique par exemple, aujourd'hui adopté par de nombreuses institutions en direction du Sommet mondial de la société de l'information) constituent des exigences permanentes du président sénégalais. Toute l'action du président sur la scène internationale, qui a valu à notre pays une image confortable, tourne autour de cette exigence, pour le Sénégal, pour l'Afrique.

Liens Pertinents

Je ne dis pas que ces cinq énoncés résument l'ambition du président Wade. Je considère simplement, à la lumière de ses interventions et des actions en cours, qu'il s'agit là d'occurrences thématiques dont le partage et la discussion feraient avancer de manière décisive le débat sur le développement du Sénégal et, surtout, permettraient à la classe politique de briser le corset dans lequel une forte pression médiatique, souvent hélas nourrie de sensationnel, tente, chaque matin, de l'enferrer. Le passage de l'énoncé à l'action sur le terrain, les écarts entre ces deux étapes, les acquis et les insuffisances, les propositions alternatives sont autant de questions sur lesquelles des débats de fond sont non seulement utiles, mais urgentes. Le président Wade qui, à plusieurs fois, a souhaité cette discussion est, au fond, en train de poser les bases durables du développement qui n'ont pas que le goût du circonstanciel, car elles sont transversales à tous les régimes politiques. Sans masse critique de savoirs, d'expertises, de compétences, d'intelligences, sans infrastructures, sans l'unité politique et l'intégration économique du continent, sans des changements profonds dans l'ordre international, sans un espace dégagé de paix et de solidarité, quel Etat, quel chef d'Etat, quel gouvernement pourraient prétendre, dans notre pays, et en Afrique en général, apporter des solutions viables et durables aux demandes des citoyens ? S'attaquer à ces questions n'est donc ni du mou «consensualisme» ni de la faiblesse, encore moins un renoncement à des ambitions de diriger un jour le Sénégal, car nous pensons et agissons dans un espace démocratique ouvert et transparent où il y a au moins trois impératifs que tous les acteurs partagent et qui ont noms, comme je l'ai proposé dans l'article précité : «(1) Impératif national, car il faut prendre acte de la diversité, dans l'unité de la nation sénégalaise, assumer l'intégrité du territoire national, assumer la souveraineté dans les choix diplomatiques et les engagements internationaux sur la base des valeurs de démocratie et de paix consacrées par la Constitution ; (2) Impératif populaire, car il s'agit de renforcer et d'élargir le régime des libertés collectives et individuelles en reconnaissant les droits des différentes composantes de la société, car il s'agit de garantir le droit de regard du peuple sur la gestion des affaires publiques et l'obligation pour les gouvernants de rendre compte ; (3) Impératif social, car il faut sans cesse construire des réponses aux préoccupations des citoyens en termes d'amélioration de leurs conditions de vie».

En un mot, il s'agit, aujourd'hui, de faire la politique autrement, de chercher, pour paraphraser un maître, dans le «grenier où, dans les temps difficiles, on accumule quelques ressources, on range quelques outils. On affûte quelques couteaux». Et du côté de notre désir commun de faire du Sénégal un pays où les gens sont joyeux et heureux, sélectionnons, ici et maintenant, les «ressources, outils et couteaux» à notre disposition. Pour aujourd'hui, pour les générations à venir.

Be the first to Write a Comment!

Plus de titres sur allAfrica.com

Copyright © 2003 Le Soleil. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour tout commentaire ou demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica collecte et indexe du contenu provenant de plus de 125 organes de presse d'Afrique ainsi que de plus de 200 autres sources d'informations et de nouvelles. Les pourvoyeurs d'informations de AllAfrica gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica.

AllAfrica - All the Time

SELECT
SELECT

Le top des actualités: Sénégal

Rubriques