Le Soleil (Dakar)

Sénégal: Casamance : de la paix à l'espoir d'une reprise touristique

Laure Boutin

31 Octobre 2003


La réputation faite à la Casamance sur l'insécurité qui y règnerait dissuade de nombreux touristes de s'y rendre. Certains casamançais y voient un complot pour que la manne touristique, qui s'était réorienté vers la Petite Côte et Saint-Louis, continue de profiter à ces régions. Toujours est-il que la population ne demande qu'à développer son potentiel touristique, l'un des meilleurs moyens pour redynamiser la Casamance.

Deux jeunes toubabs à Dakar depuis quelques semaines, nous rencontrons nombre de casamançais qui nous vantent les splendeurs de leur région. Notre curiosité éveillée, nous décidons donc d'aller en juger par nous-mêmes. Les mises en garde se succèdent avant notre départ, mais la soif de découverte et l'envie d'évasion sont les plus fortes. Les récits d'amis français, fraîchement revenus - sains et saufs - de cette région, nous rassurent et finissent de nous convaincre de partir.

Pour tranquilliser nos parents, car les échos sur la situation dangereuse qui prévaudrait en Casamance sont aussi vivaces en France qu'à Dakar, un Sénégalais d'origine casamançaise nous accompagne. Il faut reconnaître que sa présence facilitera beaucoup notre passage aux différents postes-frontières et nous permettra de faire quelques économies.

Mais, une fois livrées à nous-mêmes, nous ne croiserons la route d'aucun rebelle. Que ce soit à Ziguinchor ou à Kafountine, nous nous sommes senties en sécurité tout au long de nos pérégrinations, parfois même davantage qu'à Dakar. Peut-être êtes-vous en train de vous dire que le fait d'être des touristes toubabs a joué en notre faveur. Vous avez certainement raison. Mais le fait est que les nombreux barrages militaires dressés sur les routes, même s'ils sont quelquefois pesants, ont contribué à sécuriser la région. On ne risque plus sa vie, ou tout du moins ses biens, dès qu'on monte dans un véhicule pour se déplacer sur les routes du sud. Si des attaques ont encore lieu, elles sont surtout le fait de bandits qui, sous couvert de la rébellion, en profitent pour piller leurs concitoyens. Mais, après plus de vingt ans de conflit armé, la population casamançaise est lasse et aspire à la paix. Et la catastrophe du Joola n'a fait que renforcer ce souhait.

Le défi est maintenant de développer la région qui jouit d'innombrables richesses. Outre la fertilité de ses terres, la beauté de ses paysages, l'existence de villages traditionnels et le maintien de coutumes ancestrales, constituent autant d'atouts pour le tourisme. Vaincre le préjugé selon lequel la Casamance est une zone dangereuse et convaincre de la stabilité de la région sont des préalables essentiels pour redonner confiance aux investisseurs et aux visiteurs. Mais, pour que la Casamance décolle économiquement, il faudra nécessairement améliorer les moyens de transport afin de la sortir de son isolement. Dans cette logique, le rétablissement de la liaison maritime Dakar-Ziguinchor se fait chaque jour plus pressant. Un programme de réfection du réseau routier a été lancé. Les résultats sont visibles dans le Nord où l'axe Ziguinchor-Kafountine est impeccable. Mais la ville de Ziguinchor elle-même et les routes du Sud, à l'image de celle d'Oussouye, souffrent de la médiocrité et de l'état de délabrement des infrastructures routières. Les remettre en état est un corollaire indispensable au développement économique et touristique de la région.

Quand on arrive en Casamance, on a l'impression que la région est plongée dans un profond état de somnolence. À l'image de Ziguinchor, les différents villages que nous avons visités dégageaient tous la même atmosphère de langueur, d'engourdissement, de tranquillité. Et c'est cette ambiance sereine qui nous a séduites au premier abord, après avoir connu l'agitation et la pollution dakaroises. Mais, derrière cette apparente torpeur, les populations sont déterminées à se battre pour faire revivre leur territoire. Il faut reconnaître que si quelque part, on craint de révéler les splendeurs de la Casamance par peur des effets pervers du tourisme, on ne peut s'empêcher de revenir enthousiasmées de cette région et de vanter ses charmes. Alors faisons confiance aux casamançais pour gérer intelligemment cette ressource. D'ailleurs, ce sont eux qui sont à l'origine du tourisme intégré, tellement en vogue à l'heure actuelle, avec l'implantation des désormais célèbres campements villageois. Si certains sont encore fermés, ils ne demandent qu'à rouvrir. Alors amis touristes, bravez les rumeurs et partez à la découverte de la Casamance où vous serez conquis par la végétation luxuriante et l'accueil chaleureux de ses habitants.

A LA DECOUVERTE DE CARABANE : Derrière le paradis, une île en léthargie

Après plus d'un mois passé dans la chaleur étouffante de Dakar, nous décidons de partir à la découverte de la verte Casamance, histoire de respirer un peu. Si cette région nous a enchantées par ses paysages verdoyants et luxuriants et l'accueil chaleureux de sa population, l'île de Carabane nous a particulièrement séduites. Dans un cadre idyllique, les pieds dans l'eau et la tête sous les cocotiers, nous avons pu savourer la quiétude de l'île où le temps semble s'être figé.

Avant de goûter aux charmes de Carabane, il faut d'abord prendre son mal en patience pour parcourir les quelque 60 kilomètres qui séparent Ziguinchor de Elinkine. Outre la succession de check-points militaires plus ou moins contraignants, nos postérieurs sont mis à rude épreuve par les nids-de-poule et autres ornières qui jalonnent la route. Un périple d'autant plus long si vous êtes dans une épave à quatre roues qui dépasse difficilement les 10 km/h. Donc après quatre heures de route, nous voilà enfin arrivées à Elinkine où la pirogue communale pour rejoindre Carabane est bien sûr déjà partie depuis longtemps. Heureusement pour nous, Mamadou, un ancien expatrié en France, accepte de nous y emmener, moyennant finance. Il en profite pour nous faire découvrir l'île aux oiseaux où les pélicans, spatules et autres cormorans se sont donné rendez-vous au coucher de soleil. Débarquant au crépuscule sur l'île, le décor paradisiaque qui s'offre à nous avec plage, cocotiers et hôtel insolite installé dans l'ancienne mission catholique, nous ravit déjà.

Pendant que nous cédons à la tentation de nous baigner de nuit au milieu des planctons phosphorescents, deux pêcheurs traînent derrière eux un filet pour attraper des crevettes. Crevettes que nous avons le plaisir de savourer le lendemain chez Nicolas, petit restau de la place. Le ventre repu et l'averse passée, nous pouvons nous consacrer à la visite des lieux.

En allant vers les rizières environnantes, nous passons par le cimetière catholique qui abrite une tombe bien curieuse : l'histoire veut que le capitaine Protêt, tué par une flèche empoisonnée lors d'une révolte des Diolas, ait voulu être enterré debout. Il demanda même qu'on laissât deux trous en haut de sa tombe pour qu'il puisse surveiller ces rebelles. Mais des religieux jugèrent bon de les reboucher.

UNE ILE SOMNOLENTE

Derrière les hôtels et campements qui longent la plage, se trouve le village proprement dit de Carabane. Les ruines de l'esclaverie témoignent de cette page sombre de l'histoire où les Portugais se servaient de l'île comme comptoir dans la traite des esclaves. Les Français prennent possession de l'île en 1836 et y installent leur premier comptoir commercial en Casamance. Ce sera également la tête de pont pour la colonisation de la région. Carabane sera d'ailleurs la capitale de la Basse Casamance jusqu'en 1907, année du transfert à Ziguinchor. À cette époque, l'île compte jusqu'à 3000 habitants. Aujourd'hui, la population s'élève à environ 650 âmes et l'activité de l'île se résume au tourisme, aux travaux agricoles et à la pêche. À l'image de l'église de style breton laissée à l'abandon, les quelques vestiges du passé colonial de l'île donnent au visiteur le sentiment que le temps s'est arrêté ici.

Depuis le naufrage du Joola, l'île se trouve plongée dans une torpeur encore plus prégnante. Le navire faisait escale à Carabane deux fois par semaine, entraînant une certaine effervescence aux abords de l'embarcadère. Mais l'animation et les quelques activités commerciales qui découlaient de ces escales sont désormais réduites à néant. Et la disparition de cette liaison maritime a également des répercussions sur l'approvisionnement de l'île qui devient problématique. Le navire permettait de se rendre facilement à Ziguinchor pour vendre les produits de l'île et ramener des provisions de la ville. Connaissant l'état des routes, se réapprovisionner constitue maintenant un véritable casse-tête pour les habitants, qui se retrouvent un peu plus isolés.

En-dehors des embarcations privées, le seul moyen de transport reste la pirogue communale qui relie normalement chaque jour Elinkine, Carabane et Djogué. Les communications sont très limitées puisque, à moins d'avoir un portable et de se placer en un point précis de l'île, on ne peut trouver aucun téléphone fixe à Carabane. Pour occuper les jeunes encore sur l'île, des projections publiques de films sont organisées tous les soirs au « Calypso ». Les habitations qui ont la chance d'avoir l'électricité, principalement les hôtels et campements, sont en fait alimentées par leur propre groupe électrogène. Un petit clin d'oeil au boulanger de l'île qui fait un pain savoureux au feu de bois, le meilleur qu'il nous ait été donné de manger au Sénégal, et que nous avons su apprécier à sa juste valeur en tant que bonnes françaises. Mais malheureusement, la demande reste supérieure à l'offre et tout le monde sur l'île ne peut pas en profiter.

Pour que l'île ne se meure pas complètement, le tourisme reste l'une de ses dernières chances. L'atmosphère sereine et paisible qui se dégage de Carabane, plantée dans un décor de carte postale, a beaucoup à offrir aux touristes. Un tour operator espagnol a d'ailleurs bien compris le potentiel touristique que recèle Carabane et depuis cinq ans, il envoie des dizaines de touristes profiter des plages et des cocotiers de l'île, de juillet à octobre. L'arrivée de pirogues remplies de toubabs trempés par la pluie constitue d'ailleurs un spectacle assez comique pour les autochtones. Si cette maigre reprise du tourisme permet aux travailleurs du secteur de maintenir leur activité, comme l'hôtellerie, la pêche sportive, la restauration, le tressage, les effets négatifs se font aussi malheureusement ressentir. L'exemple le plus frappant est le comportement des enfants.

LE TOURISME, UNE SOLUTION VIABLE MAIS A GERER

Quand ils croisent un toubab, ils réclament automatiquement des bonbons ou autres cadeaux. Mais certains touristes, charmés par l'île, décident de s'impliquer plus ou moins dans la vie de Carabane. C'est ainsi qu'à l'initiative d'une touriste, une maternité a été construite sur l'île en 1991. Comme le dispensaire, elle accueille aussi les populations des îles avoisinantes. La maternité est facilement reconnaissable aux fresques qui ornent ses murs. C'est l'artiste de l'île, Malang Badji, qui en est l'auteur. Cécilia, la matrone, nous explique qu'elle aide à mettre au monde une trentaine de bébés par an. Et les touristes de passage lui laissent parfois quelques médicaments et des peluches.

Tombés amoureux de l'île, des Français de Bon-Encontre (Lot-et-Garonne) ont initié un jumelage entre leur bourgade et Carabane. Cela fait maintenant une dizaine d'années qu'ils ont mis en place un système de parrainage des enfants scolarisés en maternelle. La contribution des parrains permet de payer le salaire de l'institutrice, les fournitures et les repas à la cantine. L'école devient alors gratuite pour ces jeunes. Comme chaque année, une délégation a fait le déplacement pour dresser un état des lieux avant la rentrée, qui n'avait d'ailleurs toujours pas eu lieu, et recenser les nouveaux enfants à scolariser et auxquels il faut trouver un parrain. Mais le nombre croissant d'enfants à scolariser n'est pas sans inquiéter les Français car la difficulté réside alors dans la possibilité de leur trouver à tous un parrain. À côté de ces parrainages, cette coopération a aussi permis la réfection de la toiture de l'ancienne école, la construction d'une nouvelle école de quatre classes et l'équipement d'une pirogue motorisée.

Carabane est à l'image de la Casamance : séduisante, verdoyante, accueillante mais semble marcher au ralenti. Attendant des jours meilleurs, les habitants s'obstinent à faire vivre le village, pour le plus grand plaisir des touristes qui s'y aventurent.

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