Wal Fadjri (Dakar)

Sénégal: Projet de construction de 10 000 logements : les intérêts du Sénégal auraient-ils été menacés ?

Bassirou Niang

31 Octobre 2003


Si le groupe Chaabi éprouve autant de difficultés pour démarrer ses travaux à Dakar pour faire sortir de terre 10 000 logements, c'est parce que le Sénégal n'y trouve plus son compte. Et l'international de football Louis Camara qui est à l'origine de la venue au Sénégal du groupe marocain, s'en explique.

Le projet du groupe Chaabi de construire 10 000 logements sociaux au Sénégal est dans l'impasse. Des zones d'ombre l'entourent. Mais, d'après les explications fournies par M. Louis Camara, ancien international de football et promoteur immobilier à l'origine de la venue du groupe Chaabi, les intérêts du Sénégal étaient sur le point d'être lésés. D'où la décision des autorités de mettre un terme aux travaux. Tout est parti de l'appel lancé par le président Abdoulaye Wade aux opérateurs économiques, au lendemain de son investiture à la présidence de la République du Sénégal. Répondant à cet appel, Louis Camara a pris des initiatives. C'est ainsi qu'il se rendra au Maroc à ses propres frais. Ayant découvert le groupe Chaabi, il s'est rendu compte de tout le bien que le Sénégal pouvait en tirer. "Durant un de mes voyages, je me suis réuni dans le bureau de notre ambassadeur à Rabat avec les responsables du groupe. C'est par la suite que nous avons scellé un partenariat avec le président du groupe, Miloud Chaabi. J'ai adressé une correspondance en ce sens au président Wade pour l'informer des possibilités offertes par ce groupe pour la réalisation de 10 000 logements à Dakar. En réponse, les services de la présidence m'ont informé que le président Wade me recevrait avec M. Chaabi à Rabat le 29 avril 2000, à l'occasion de sa visite officielle au Maroc", révèle Louis Camara.

Une autre audience suivra, mais cette fois à Dakar, en présence du président de l'Assemblée nationale, Pape Diop, de la directrice de l'Apix, Aminata Niane, d'Aziz Sow et des ambassadeurs des deux pays. "C'est à cette occasion que j'ai présenté M. Karim Wade à M. Chaabi", précise Louis Camara. Sachant que pour un projet aussi important, il fallait l'aval de la plus haute autorité, M. Camara était allé chercher le soutien de Me Wade et l'a obtenu. Et ce sera le début de l'exécution du projet de 10 000 logements.

Le groupe Chaabi bénéficiera ainsi d'un terrain de 38 ha sur la Vdn qui lui sera affecté par l'Etat. A raison de 100 000 F le m2, le tout devait lui revenir à environ 38 milliards de francs Cfa, sans compter les autres terrains qui lui sont réservés non loin du stade Léopold Sédar Senghor et au camp de Thiaroye. Le tout pouvait être évalué, selon Louis Camara, à 80, voire 100 milliards de francs Cfa. Mais pour faire 10 000 logements, de l'avis de M. Camara, il faut 8 à 10 ans de travaux sur ces trois sites.

Seulement, relève notre interlocuteur, un problème s'est posé quand les Marocains ont voulu acquérir le terrain de la Vdn à 4 000 F le m2. Ensuite, les maisons qui étaient conçues à l'origine pour être des logements sociaux, allaient revenir aux Sénégalais à des sommes tournant entre 25 et 50 millions de francs Cfa, là où les autorités avaient tablé entre 10 et 16 millions. "Le groupe Chaabi voulait ainsi obtenir le terrain de la Vdn sans débourser grand-chose et, en vendant les logements, ils allaient inclure dans le prix de vente le prix réel du terrain", explique M. Camara. Selon lui, le président Wade a compris que le Sénégal ne gagnait absolument rien dans ce projet. C'est pourquoi les autorités ont ordonné qu'il soit mis un terme aux travaux.

Pour Louis Camara, si le groupe Chaabi acquiert "une assiette foncière aussi importante", il devrait faire alors l'effort d'y mettre le prix qu'il faut pour permettre aux Sénégalais de réduire le coût du logement. Mais il n'en a rien fait, à l'en croire. Mais il y a eu pire, selon lui, puisque "les Marocains ont estimé qu'ils pouvaient se passer de l'expertise des Sénégalais parce qu'ils croyaient que les portes de la présidence de la République leur étaient ouvertes". A ce sentiment, est venu se greffer une tentative de récupération d'un projet dont lui, Louis Camara, était "le principal initiateur". Suivront des tentatives de dénigrements. "A partir de ce moment, je me suis replié, tout en sachant que, tôt ou tard, le président de la République allait comprendre et réagir. J'ai même essayé de rencontrer à nouveau Me Wade, mais sans succès", déclare-t-il.

Le choix qu'il avait porté sur le groupe était déterminé par le fait que celui-ci dispose de différentes industries dans le domaine des matériaux de construction. Ce qui permettrait d'obtenir des coûts réduits "en utilisant l'expertise sénégalaise avérée et reconnue partout dans le monde dans le secteur de la construction. Je pensais qu'on allait, dans le projet, faire travailler les ingénieurs et architectes sénégalais". Il n'en sera rien là aussi.

Avec le recul, Louis Camara est d'avis que des sociétés comme la SnHlm, la Sicap, la Sipres et d'autres promoteurs immobiliers, en relation avec la Banque de l'habitat et les autres institutions financières sénégalaises et africaines, sont capables de mobiliser facilement les financements nécessaires pour la réalisation de ce projet de 10 000 logements. Il reste l'imbroglio foncier auquel se heurte le groupe Chaabi sur la Vdn. En effet, le terrain qui lui a été affecté fait l'objet des titres fonciers 6644 et 19928 qui appartiennent au vieil Abdou Karim Samb. Ce dernier les aura, par la suite, morcelés et vendus à des particuliers. Une situation foncière que Louis Camara déclare ne pas maîtriser puisqu'il avait toujours cru que le terrain affecté au groupe Chaabi était un titre foncier du domaine national ou un terrain non immatriculé. Comme il n'en est rien, il est d'avis que l'Etat du Sénégal "devrait négocier avec les acquéreurs avant d'attribuer le terrain à qui que ce soit". Il se déclare étranger à cette décision de l'Etat d'attribuer le site aux Marocains, même s'il reconnaît l'avoir montré à M. Laraki, le conseiller spécial de M. Chaabi. "De grâce, le problème du terrain, je ne m'en mêle pas". Quant à l'argument selon lequel Serigne Mansour Sy, le khalife général des tidianes, aurait fait blocage au projet, il dit n'en rien savoir. M. Camara a voulu aussi répondre au groupe Chaabi qui aurait déclaré avoir dépensé la somme de 750 millions pour le transfert de la Pyrotechnie. "Ce qui est à prouver", selon lui. L'affaire est en ce moment en suspens.

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