1 Novembre 2003
Port Louis — Il n'a qu'un second rôle dans la comédie musicale Bombay Dreams de Sir Andrew Llyod Webber, à l'affiche depuis 18 mois à Londres. Mais c'est lui qu'on applaudit le plus.
Visage fin, taille mannequin, des manières et un parler de gentleman, Raj Ghatak, 30 ans, est tout en finesse. Pour clore ce tableau idyllique, il est drôle. Aussi ! Sans doute une prestation d'acteur Pas du tout car au fur et à mesure de son interview, Raj Ghatak, invité de l'agence Immedia et de la Mauritius Tourism Promotion Authority, se lit comme un livre ouvert.
Ses parents sont originaires de Calcutta, capitale du Bengale oriental, un des Etats les plus artistiques de l'Inde et berceau de l'illustre écrivain et poète Rabindranath Tagore. Le grand-père maternel de Raj, adjoint au maire de Calcutta, fait du théâtre et son père, étudiant en médecine, est passionné par le chant traditionnel bengali. Sa mère, qui étudie la chimie, chante et joue de la guitare hawaïenne.
Les études des parents les mènent en Grande-Bretagne. A la fin de sa spécialisation en gynécologie-obsétrique, le Dr Gathak décide de rester en Grande Bretagne. Raj naît à Londres de même que sa soeur cadette. La deuxième génération d'Indiens qui est née là-bas est désignée comme British-Asian. L'appellation ne le dérange pas.
Dès son plus jeune âge, Raj s'intéresse à l'art. Il apprend le jazz, le piano et les claquettes. Puis c'est le barat natyam et le kathak, danses traditionnelles indiennes. Il prend aussi des cours de théâtre.
Raj, qui fréquente un collège secondaire huppé situé au centre de Londres, est séduit par la beauté architecturale alentour. Au niveau scolaire, il est aussi bon dans les matières classiques que scientifiques.
Un coeur qui balance
A 16 ans, compte tenu de son milieu familial où la médecine est omniprésente, le jeune homme opte pour la chimie, la biologie et la physique. A 18 ans, conformément aux voeux de ses parents et aussi par choix, il entame des études d'ostéopathie à la British School of Osteopathy. Mais il se rend compte que le coeur n'y est pas. Tout au fond, il rêve d'une carrière artistique. Il veut être acteur. Pour tester ses aptitudes, il participe à des défilés de mode et des tournages de vidéo pop.
Après trois ans d'études médicales, l'appel de l'art finit par l'emporter. Raj convainc ses parents de son choix avant de commencer une licence en art dramatique à la Central School of Speech and Drama et une autre en anglais à la Queen Mary University.
Il s'y donne à fond, quitte à sacrifier loisirs, sport et sommeil. Dès la première année, il se trouve un agent. Il figure parmi les meilleurs de son cours.
A la fin de sa dernière année alors qu'il attend ses résultats, un de ses chargés de cours le désigne pour participer à un festival international d'art dramatique à Jérusalem en Israël. En fait, la pièce est un monologue de trois heures, Quatorze jours et nuits dans la forêt, du dramaturge français Bernard Marie Koltez.
Raj se charge de l'aspect narratif tandis qu'un autre artiste fait de la traduction littérale. Ils finissent par transformer la pièce en un spectacle multimédia. « La pièce devait ouvrir le festival et j'avais la trouille. Pour ne pas avoir des trous de mémoire, j'étais obligé de dormir avec le walkman sur les oreilles qui diffusait en boucle le texte préenregistré. Nous répétions 12-13 heures par jour. Je n'oublierai jamais cette période de ma vie tant j'y ai mis toute mon énergie et mes efforts. »
Excellents resultants
Ses résultats en art dramatique sont évidemment brillants et son agent lui décroche de nombreux rôles dans des comédies romantiques comme East is East où il campe un Asiatique. Il joue aussi le rôle d'un Portoricain dans West Side Story. Cela le dérange d'être cantonné dans des rôles de personnes typées. « Il est vrai que je veux être considéré pour mon talent et non pas pour mon type mais l'industrie du théâtre et du cinéma est telle que la couleur de l'épiderme compte. Je ne suis pas frustré car un travail reste un travail et je suis content de noter que les British-Asians sont aujourd'hui visibles. La situation a changé et c'est tant mieux. »
Depuis 18 mois, il joue un second rôle dans la comédie musicale Bombay Dreams, basée sur le livre de Meera Syal et mise en scène par Sir Andrew Llyod Webber, un des plus grands compositeurs britanniques de comédies musicales, et le réalisateur indien Shekhar Kapur. En 1998, ce dernier a été nominé aux Oscars pour son film Elizabeth.
Il côtoie Sir Andrew Llyod Webber et Shekar Kapur lors d'un atelier de travail destiné à sonder l'intérêt pour une comédie musicale traitant de la vie d'un habitant d'un bidonville en Inde qui rêve de devenir une vedette de cinéma à Bollywood. Raj passe quatorze auditions avant d'être retenu pour jouer le rôle de Sweetie, un eunuque comme il y en a beaucoup dans les quartiers pauvres de Bombay.
D'autres auraient rechigné à jouer cela. Pas lui. « Je considère avoir eu le meilleur rôle mais aussi le plus difficile. Le challenge me plaît. 80 % des blagues dans la pièce sont de Sweetie.»
Production monster
Le budget est de quatre millions et demi de livres sterling, le casting comprend 45 personnes, les effets spéciaux sont inhabituels et les médias anglais et internationaux attendent avec impatience de découvrir la dernière production de Sir Andrew Llyod Webber. Et Raj ne veut rien laisser au hasard.
Pour bien camper son rôle, il se documente beaucoup et se rend même à Bombay pour voir des eunuques. «Je voulais voir leur gestuelle et entendre le ton de leur voix entre autres, choses qu'aucun livre ne peut reproduire. »
Les répétitions débutent en décembre 2001 et la première se joue en avril 2002. Ce soir-là, Raj est nerveux. Il ne sait pas comment le public réagira, même si l'assistance comprend beaucoup de British-Asians. «Quand le rideau est tombé et que les acteurs ont été présentés, les gens m'ont applaudi à tout rompre, plus que les acteurs principaux. C'était inattendu et j'ai été agréablement surpris.»
Depuis, Bombay Dreams est toujours à l'affiche à Londres et se joue à guichets fermés. Raj a eu l'honneur d'être présenté à la reine Elizabeth à la fin d'une représentation.
Le contrat de Raj va jusqu'au mois de juin 2004. Lorsqu'un acteur est malade ou en déplacement, il est remplacé par une doublure. Cela a été le cas pour Raj pendant son séjour mauricien. Le réalisateur de la comédie musicale n'a voulu prendre aucun risque : les huit protagonistes principaux ont chacun deux doublures.
En mars 2004, Bombay Dreams se jouera à Broadway mais le casting sera probablement Asian-American. Raj n'est pas peu fier de sa prestation qui lui a valu d'être nominé pour le Best Actor Theatre Award aux côtés de l'acteur connu Ralph Fiennes qui a joué dans Le Patient anglais et La Liste de Schindler.
Il a aussi été nominé pour le Best Supporting Performance in a Musical, autre award théâtral. Son agent avait réussi à lui décrocher un rôle aux côtés de l'actrice américaine Reese Witherspoon dans Vanity Fair, dernière production de la réalisatrice Mira Nair, mais il a dû refuser, étant encore sous contrat pour Bombay Dreams.
Raj pense que son futur s'annonce brillant. Et si on ne lui offrait que des rôles de British-Asian ? «Comme je vous l'ai dit, je ne veux pas mourir de faim. Et puis, pour faire ce métier, il faut être passionné. Il est très facile de perdre la flamme quand on est au chômage.»
En homme prévoyant, il a déjà quelques idées de recyclage au cas où «Je me suis remis à l'écriture. Il y a un mois, quand j'étais à New York, un magazine m'a commandité un article. Un autre magazine m'a demandé un article sur la célébration de Divali à Maurice. Ecrire m'aide à utiliser une autre partie de mon cerveau. J'ai aussi d'autres idées de recyclage »
Raj regrette de ne pas avoir eu beaucoup de temps pour découvrir l'île. «Je n'ai pas voulu m'éparpiller car dès mon retour à Londres, je reprends les représentations. Mais je vais revenir ». Une promesse qu'il compte bien tenir
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