La Tribune (Algiers)

Algérie: La T.V. arlésienne : quelle chaîne, avec quel statut ?

Abdou B.

2 Novembre 2003


Si des entrepreneurs dynamiques envisagent la création d'une chaîne nationale privée, il faut leur accorder l'agrément. Il ne restera plus à l'Etat qu'à négocier avec eux un cahier des charges et des concessions de service public. II est bien entendu que cette chaîne sera privée à 100% et que l'Etat (le contribuable) ne sortira pas un centime

C'est devenu l'arlésienne aux couleurs bien algériennes et, en même temps, cela fascine et paralyse le pouvoir et l'opposition. A part un statu quo observé par-ci et des formules politiques lapidaires par-là, les uns et les autres ne savent toujours pas par quel bout prendre l'éventualité d'une ou plusieurs nouvelles chaînes de TV, et le profil d'un audiovisuel algérien, qu'il soit privé, public ou mixte. Avant toute chose, il serait peut-être utile de préciser qu'aujourd'hui l'Algérie ne possède qu'une seule chaîne aux plans juridique, financier, législatif, et. L'ENTV, à partir d'un seul lieu géographique émet sur le réseau hertzien (terrestre) et décline sur satellite des programmes qui puisent dans les personnels, l'argent, le matériel, les programmes, les productions de la maison mère. C'est pour cela qu'il est impropre, faux de parler de plusieurs chaînes. Et ce ne sont ni les dirigeants ni les salariés de l'ENTV qui diront le contraire. Avec un budget ridicule, des espaces réduits, il leur est demandé d'alimenter trois programmes, avec des recoupements, avec ce qui suffit à peine à pourvoir un seul programme.

Une et unique

Comment se présente le contexte national dans lequel évolueraient des chaînes à venir, quel que soit leur statut juridique ? La situation financière de la TV actuelle demande une profonde amélioration, sachant le nombre de salariés, les charges supportées, les exigences et les redoutables concurrences qu'elle subit. Il y a une chaîne de TV nationale qu'il faut «soigner et rationaliser» selon les propos de nombre de ses cadres. Cette chaîne doit donc vivre mieux et plus. Elle ne demande pas qu'on lui applique une euthanasie différée par la création intempestive d'une autre chaîne publique. Tout d'abord, une opinion qui n'est qu'une opinion parmi d'autres. Si des entrepreneurs dynamiques envisagent la création d'une chaîne nationale privée, il faut leur accorder l'agrément. Il ne restera plus à l'Etat qu'à négocier avec eux un cahier des charges et des concessions de service public. II est bien entendu que cette chaîne sera privée à 100% et que l'Etat (le contribuable) ne sortira pas un centime pour les études, le terrain, la construction, les équipements, la formation et les personnels, etc. Les importations de programmes, de consommables, de pièces détachées sont bien entendu assumées en devises par les entrepreneurs en question. De plus, une relation contractuelle négociée unira cette chaîne avec l'établissement de télédiffusion pour le transport du signal et les maintenances qui vont avec. Ce sont là toutes les charges, et d'autres, qu'aura à supporter l'Etat dans le cas, fort pertinent, d'une deuxième chaîne publique à 100%. L'éventualité de la création d'une deuxième chaîne publique ne peut être réduite, bien évidemment, à des problèmes techniques facilement gérables. Tous les problèmes techniques, c'est-à-dire les achats d'équipements ne sont pas du tout un problème dans la mesure où l'Etat peut payer. L'acquisition de technologies de pointe (tournage, graphisme, montage assisté par ordinateur, régies, caméras sophistiquées et éclairage, etc.) est facile. La formation, la gestion des finances et des hommes sont à la portée de n'importe quel bon manager. Le transport du signal (hertzien, fibre optique ou satellite) est très facile lorsqu'on met les moyens financiers pour le renouvellement et l'extension du réseau. La deuxième chaîne ne peut être aussi réduite à l'obtention de l'accord du gouvernement.

Et le privé ?

Ce qui serait complètement incompréhensible dans l'état actuel du pays, de l'audiovisuel et du cinéma qui connaissent des turbulences dangereuses. La nécessité reconnue aujourd'hui de nouvelles chaînes publiques, privées ou mixtes passe par un préalable qui est celui de l'émergence d'un Conseil supérieur de l'audiovisuel et un débat au Parlement. Le Conseil supérieur assurera la crédibilité, l'indépendance des chaînes et sera la source des nominations des PDG pour ce qui est des radio et TV publiques. Avant toute chose, c'est quoi un système audiovisuel national à une ou plusieurs chaînes, publiques et/ou privées ? Ce sont des choses tellement élémentaires mais qu'il faut sans cesse redire pour casser les discours pompeux qui s'articulent autour d'un jargon techniciste, pour arracher l'accord des décideurs, des parlementaires et de l'Exécutif. Dans une TV, il y a la relation définitive entre les matériels et les programmes. Les industries culturelles et les industries du matériel s'accompagnent dans un cheminement dialectique.

Le mauvais choix

Liens Pertinents

Dans les pays qui nous vendent aussi bien le hard que le soft (programmes), les générations de matériels se suivent pour la conquête de marchés. Ce qui passe par un meilleur confort à la réception. Cela entraîne bien entendu une modification dans la fabrication des programmes, de leurs coûts aussi. La TVHD en est une illustration de qualité. En Algérie, nous ne fabriquons ni le matériel ni un pourcentage acceptable des programmes que nous consommons. Entre les marchés occidentaux et égyptien, nous faisons nos courses. Une deuxième chaîne publique doublerait notre dépendance sans pour autant avoir la certitude préalable que le mécontentement, même réparti, n'en sera pas violent. Donc, le vrai problème, le véritable défi réside dans les programmes. Prenons l'exemple des seuls films de fiction. A supposer que le pays arrive à en produire quarante de qualité professionnelle moyenne. Cela ne fera que quarante soirées à répartir sur deux chaînes. Et nous savons qu'il nous est impossible de faire ces quarante longs métrages annuels. Ce qui nous placerait dans les grands producteurs mondiaux.Une deuxième chaîne publique ne va pas multiplier par deux les capacités financières et productives de notre audiovisuel et de notre cinéma. Elle multipliera par deux toutes les charges, toutes les revendications, toutes les insatisfactions, donc toutes les violences symboliques, les frustrations et ne diminuera en rien la domination de la parabole. Une télévision nationale est le reflet médiatisé et le réceptacle de masse des gisements technologique, financier, culturel, artistique, institutionnel, démocratique, créatif, sportif, scientifiques, etc., d'une nation. Cette dernière multiplie le nombre des chaînes dans la mesure où elle peut satisfaire une demande nationale par ses produits propres et par des programmes étrangers sans perdre son âme. Elle multiplie ses chaînes lorsque la création nationale est riche et variée, lorsque les ressources financières énormes ne relèvent pas de l'Etat seul. Bien entendu, nous pouvons faire comme certains pays pauvres qui importent toujours davantage de programmes, qui relaient directement des chaînes étrangères et qui montent même sur satellite avec des produits qui ne sont pas concurrentiels. C'est encore là une démarche de sous-développés qui jouent aux riches alors qu'ils n'ont pas les produits nationaux qu'il faut. N'importe quel technicien peut «ficeler» techniquement le projet d'une chaîne de TV et le support peut être le réseau hertzien revisité ou le satellite. Mais la solution n'est pas là. Elle est dans la question suivante : Comment et avec quels moyens peut-on arriver à alimenter l'ENTV pour les 40% de programmes algériens rendus obligatoires par le cahier des charges ? Une fois la réponse connue et nonobstant la qualité, la même question est posée à ceux qui veulent manager une deuxième chaîne publique ou privée. Une fois les réponses connues et les coûts chiffrés, nous aurons alors 80% de programmes algériens différents répartis sur deux chaînes. Nous serons une grande puissance dans le soft et nous aurons mis en oeuvre la stratégie de riposte aux chaînes étrangères qui se partagent, avec l'ENTV, les publics nationaux. Mais qui donnera le feu vert et quand ?

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