Le Patriote (Abidjan)

Côte d'Ivoire:Destruction des journaux, grogne des vendeurs...

Y. Sangaré

3 Novembre 2003


Voici pourquoi les vendeurs ont débrayé le week-end dernier en Côte d'Ivoire

Vendredi 31 octobre. 9h40. Une poignée de soldats quadrillent l'entrée de l'entreprise de distribution de la presse, Edipresse, située à Adjamé 220 logements. Non loin de là, à quelques mètres, un groupe de jeunes s'agitent, ruminent leur colère : ce sont les vendeurs de journaux. La tension est perceptible. Le constat est aussi édifiant. En effet, aucun journal n'a encore été distribué depuis ce matin sur le marché. «On n'a aucune structure à Edipresse. Notre santé ne les préoccupe pas. On agresse en ville et on déchire nos journaux. Hier (jeudi) vers 13 heures, les «jeunes patriotes» ont déchiré 13exemplaires de «Le Patriote» d'un de mes «petits» à la Riviera. Et c'est nous qui sommes obligés de rembourser. Ce n'est pas normal. C'est de l'esclavage moderne», fulmine Ouattara Vamara.

Comme lui, les autres clament dans un brouhaha leur désir de suspendre le travail jusqu'à ce que les revendications soient satisfaites. «Nous exigeons, renchérit Ouattara Karim, qu'on revoie notre pourcentage de revenu sur la vente des journaux. 10 %, ce n'est pas acceptable. Ensuite, les gens déchirent les journaux, ce n'est pas sérieux et Edipresse ne dit rien. Nous ne voulons plus rembourser ces journaux déchirés. Enfin, nous demandons qu'on nous livre les journaux à 04 heures du matin au plus tard et non à 06 heures comme Edipresse veut le faire maintenant».

D'autres voix s'élèvent pour s'indigner pour réclamer plus de sérénité et de couverture sociale. «Vous vous rendez compte ? On n'a que 20 F CFA sur un journal et on est exposé à des accidents de circulation aux carrefours, à la pluie qui nous mouille. Nos gains sont si infimes qu'on ne peut même pas se soigner ou s'habiller», tonne un autre.

A l'intérieur des locaux d'Edipresse, précisément dans le bureau de M. Assoumoly, un responsable de ladite société, l'ambiance est plutôt calme. Là, quelques éditeurs, des gros vendeurs constatent avec beaucoup d'amertume la gravité de la menace qui plane sur les journaux. Les souvenirs du passage des «jeunes patriotes» sont encore vivaces dans les esprits. «Hier, (ndlr jeudi 30 octobre) à Cocody, au parking de l'Université où j'ai mon kiosque, des jeunes sont arrivés. L'un a demandé «Le Patriote». Et quand j'ai sorti le journal, ils se sont rués sur mon stock et ont déchiré tous mes journaux, au total 32 «Patriote». Après leur forfait, ils m'ont remis un tract qui appelle tous les Ivoiriens à s'opposer à la vente du journal «Patriote» qui aurait, selon eux, participé à la division du pays», confie Lamine Diawara.

D'autres vendeurs ont subi également ce jeudi-là, la folie destructive des «jeunes patriotes». C'est le cas de Koné Doféré. «J'ai mon kiosque au Plateau, près du Postel 2000. Vers 13 heures, un petit vendeur est venu m'informer qu'un militaire avait déchiré «Le Libéral», «Le Front», «Le Patriote». Pis, il lui a dit qu'il ne voulait plus voir ces journaux», révèle-t-il. Face à ces intimidations et autres agressions, les vendeurs ont choisi de suspendre leurs activités. «Nous avons, poursuit Diawara Lamine, décidé de ne pas vendre tous les journaux pour qu'il y ait une solution à ce problème. Nous souhaitons avoir des gages que cette forme de violence va s'arrêter et aussi que nous ne devons rembourser les pertes». Koné Doféré est plus direct : «C'est vrai que ne pas vendre les journaux ne nous arrange pas, mais c'est le sens de notre auto-défense. Etant donné que des tracts sont distribués, des chauffeurs séquestrés à l'intérieur du pays, nous avons estimé que la meilleure des solutions, c'est de stocker les journaux. Quand tout est bloqué, on trouvera une solution». Mais, les gros vendeurs banalisent la protestation de leurs «petits» ambulants. «Ils profitent de cette situation pour demander une augmentation. Mais, ils oublient que cela ne dépend pas de tous, car Edipresse nous fixe également un pourcentage», laissent-ils entendre, le sourire au coin. Devant cette grève qui paralyse le réseau de distribution de la presse, on est visiblement perplexe à Edipresse. Toutefois, «les éditeurs et les instances de régulation et d'auto-régulation de la presse ont été informés afin que les autorités compétentes soient saisies pour qu'une décision soit prise», fait-on remarquer.

Qu'à cela ne tienne, la journée de vendredi aura été une grande perte pour tous. Editeurs, distributeurs, vendeurs, lecteurs.

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