Lakhdar Siad
3 Novembre 2003
L'avidité des uns et la cupidité et le mercantilisme des autres se rejoignent pour faire triompher l'imbécillité humaine. Dans le scénario, aucune place n'est laissée à la raison. Il sera toujours temps, après le f'tour, de justifier sa bêtise et peut-être même de regretter quelque peu ces gestes et comportements indignes d'un vrai jeûneur
L'animation morose de la ville de Tizi Ouzou en ce jeudi matin n'annonçait pas du tout le début d'un week-end semblable à celui des temps sans jeûne. La religion ou plutôt la tradition a raison des habitudes de fin de semaine. Les habitants ont du mal à s'arracher de leur lit en raison du froid qui règne dehors et la circulation automobile se fait désirer. Le jeûne et le froid font se cloîtrer les gens chez eux et le week-end ne fait que renforcer leur volonté d'assoupissement. Boulevard Lamali, centre-ville de Tizi Ouzou, une file de taxis attend silencieusement d'improbables clients. En face, le CHU Nedir Mohamed se réveille à peine de son coma et rares sont les personnes qui se précipitent à son «retour». A quelques pas de là, le siège de la coordination communale de Tizi Ouzou du mouvement populaire est fermé. En fait, il s'agit d'un conteneur usé, retapé par les délégués des Genêts. Mieux vaut se couvrir pour se prémunir du froid. On a failli oublier l'information la moins invraisemblable pour justifier le sommeil profond de la région des «Canaris» ! La JSK a un match important aujourd'hui et pas un signe de préparation de l'événement, un derby au caractère séculaire. Qui aurait cru cela en temps «normal» ?
Apparemment, les beaux «Canaris» sont transis et attendent la grâce du ciel pour voler. Quelques commerces d'alimentation générale tentent de briser le consensus dans ce tas de cafés et de restaurants fermés pour cause officielle de jeûne. Mais les mines des préposés aux fruits et légumes ne donnent pas envie de s'en approcher. Il est trop tôt pour parler de bouffe.Une ville, des chantiers Au rond-point de l'ex-brigade de gendarmerie, un policier, l'air absent, regarde son reflet dans l'eau des flaques laissées par les fortes pluies de la nuit dernière. Autrefois, d'avril 2001 jusqu'à octobre 2002, ce lieu servait de rendez-vous aux jeunes, moins jeunes et adultes pour, au début, faire la chasse aux gendarmes et, après leur revendication, porter la réplique aux brigades anti-émeute de la police qui ont depuis élu domicile en très grand nombre. D'ailleurs, il y a un rectangle policier constitué de deux commissariats d'arrondissement et de l'armada de l'ex-brigade et commandement de la gendarmerie qui fait deviner à tout le monde qu'il y a plus de policiers que d'autres personnes dans ce «carré bleu». On appelle cela : renforcement de l'autorité de l'Etat et au diable le chômage, la crise aiguë de logement, les maladies Eh oui, alors que l'usine d'insuline initialement prévue à Tizi Ouzou est transférée ailleurs (pas besoin d'être du MAK pour être mécontent). Les résidents, les commerçants et les passants de la plus importante rue (grand-rue) de la ville de Tizi Ouzou ont été sommés de changer radicalement leurs habitudes au début de l'été dernier pour permettre aux autorités d'édifier comme on le dit dans le langage officiel, une trémie, la deuxième pour la commune de Tizi Ouzou en moins de deux ans.
Le marché, un exutoire
Les habitudes étant tenaces, tout le monde à l'exception des automobilistes pour raison de route barrée, continue d'emprunter la rue préférée des Kabyles de Tizi Ouzou. Mais pas dans les mêmes conditions qu'auparavant ! Il faut d'abord se mettre dans la peau d'une personne stoïque ayant un self-contrôle légendaire pour aller jusqu'au bout de l'ancienne grand-rue devenue premier chantier de la direction des travaux publics de la wilaya de Tizi Ouzou. En ce mois de jeûne, il est déconseillé de s'aventurer sur les deux trottoirs où s'agglutinent toute une population. Les emplettes ramadhanesques commencent bien avant midi ! Et avec elles, toutes les fâcheuses conséquences de rapports humains fragilisés par le jeûne qui met les nerfs à fleur de peau. Le moindre contact peut dégénérer en bagarre. Aussi faut-il éviter de se mêler à cette marée humaine au risque de se retrouver, au pire, mêlé à une bagarre aux relents d'impatience et d'énervement ou, au mieux, témoin d'un riche échange de grossièretés et de vulgaires insultes.Au marché couvert et dans les ruelles avoisinantes, accaparées par les revendeurs de fruits et légumes, la demande de la ménagère dotée d'un budget conséquent est facile à satisfaire. Il suffit (est-ce possible ?) de faire l'impasse sur les tarifs excessifs (45 DA le kg de tomates et 35 DA pour la pomme de terre) pour bien garnir la table de «la famille qui jeûne» à l'heure du f'tour. Ainsi, l'avidité des uns et la cupidité et le mercantilisme des autres se rejoignent pour faire triompher l'imbécillité humaine. Dans le scénario, aucune place n'est laissée à la raison. Il sera toujours temps, après le f'tour, de justifier sa bêtise et peut-être même de regretter quelque peu ces gestes et comportements indignes d'un vrai jeûneur.Dans la journée, les nerfs en boule, on déambule dans la ville encombrée à la recherche d'un produit, d'un aliment mais surtout d'un prétexte pour extérioriser ses besoins. Dans ce marché, le poissonnier est le seul marchand à ne pas être très sollicité. Les revendeurs de poissons, de crevettes, et autres fruits de mer ont un mal fou à écouler leur marchandise. «Le carême, les gens n'achètent que très peu de nos poissons. Tout poissonnier que je suis, pendant le ramadhan, je consomme de la viande rouge quand je peux et du poulet comme tout le monde sans trop chercher pourquoi», nous explique un des revendeurs. Pourtant, les prix sont revus à la baisse pour permettre aux modestes salariés de «goûter» aux protéines animales pendant les trente jours de jeûne.
Culture de carême
Début de l'après-midi, c'est aussi le moment pour les boutiques occasionnelles de zlabia de proposer leurs sucreries aux affamés du jour et ça coûte cher. Là non plus, il ne sert à rien de rechigner ou de discuter le prix. Les premiers «vivats» des premiers groupes de supporters de la JSK sont proches. C'est à cette heure-ci que, chaque jour en cette période de nonchalance autorisée, tout Tizi Ouzou s'anime à la recherche effrénée de victuailles, d'un transport interurbain ou autre petit «détail» et ces petites choses qui font la différence le soir juste après la rupture du jeûne. Autrement dit, les «soirées» ne font plus courir beaucoup de monde. Le peu d'argent qu'on épargne, on préfère le débourser le jour de l'Aïd pour faire plaisir surtout aux enfants. C'est ainsi que planifie la majorité des pères et mères de familles nécessiteuses. Ce ramadhan-ci, la maison de la culture Mouloud Mammeri, jadis accaparée par des administrateurs de la culture et des artistes sclérosés, est rouverte au public, aux chanteurs et aux amateurs de théâtre. Elle s'est transformée en un important pôle d'attraction pour la population notamment les jeunes.
Des programmes à la hauteur des capacités artistiques des jeunes amateurs et suivant les penchants et les préférences de la majorité du public sont proposés. A première vue, l'adversité sert Ould Ali El Hadi, nouveau directeur de l'institution, surtout qu'elle vient de gens peu sûrs d'eux-mêmes. Mais durant cette première semaine de jeûne, c'est surtout l'idée absurde de la tutelle des veuves et ayants droit de chouhada qui aura raflé la palme de la pensée médiocre ici à Tizi Ouzou. En effet, pour soi-disant s'attaquer (jamais à la source !) au fléau de fraude et d'usurpation de titre de veuve et de moudjahid, il est exigé des hommes et de femmes âgées généralement de plus de soixante ans (veuves et ayants droit de chouhada) de présenter des attestations communales sachant que cette catégorie possède des brevets de pension datant pour la plupart de 1962. Pis, le ministère des Moudjahidine exige pas moins qu'un certificat de non-remariage et un autre de non-activité salariale à des vieilles aujourd'hui incapables de se déplacer et parfois même de faire leur toilette. Des scènes singulières et malheureuses sont vécues par ces vieilles souvent analphabètes du côté de la mouhafadha des moudjahidine depuis plusieurs jours. Et le cirque continue ! Le même que celui légué il y a plus de quatorze siècles.
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