M'hamed Jaibi
2 Novembre 2003
Evénement national marquant, le symposium annuel du RCD marque, depuis le premier anniversaire du Changement, les différentes étapes essentielles de la réflexion nationale.
Par la qualité du travail préparatoire qui le précède, par la pertinence et la profondeur des conférences introductives, par le niveau et le rayonnement des conférenciers, de même que par la position et la maîtrise intellectuelle des concepts chez les illustres invités, le symposium international du RCD se présente, chaque année, comme un laboratoire de concepts et d'idées où viennent se confronter ou se conforter, en une interaction féconde, les étincelles de la réflexion intellectuelle internationale.
Le thème de cette année ne fait que confirmer ce rôle de défrichage, venant poser une problématique si essentielle en ces moments où le doute et la suspicion marquent les rapports internationaux: «L'espace euroméditerranéen face à l'élargissement de l'Union européenne: défis et opportunités».
Et le discours du Président Zine El Abidine Ben Ali, prononcé en ouverture, hier matin, par M. Hamed Karoui, est venu donner pleine expression à ce questionnement stratégique qui hante l'avenir de la région méditerranéenne, berceau des civilisations et espace stratégique autour duquel se réorganise le monde.
Première conférence ayant suivi la séance d'ouverture, celle de M. Ahmed Ousmane, président du Rassemblement national des indépendants et ancien Premier ministre du Maroc. Dans le cadre du sous-thème de cette première séance : «Quelle recomposition géopolitique régionale et internationale ?», le conférencier a évoqué les transformations profondes que connaît le monde, aujourd'hui, estimant que de nouvelles dimensions complexes ont bouleversé toutes les données.
L'orateur a déploré le manque d'équité caractérisant les relations internationales, qu'il a illustré par la situation que vit le peuple palestinien, subissant assassinats, violence et destructions, l'agression récente contre la Syrie et la «disqualification des Nations unies» en Irak. Il a rendu hommage à trois pays européens: l'Allemagne, la France et la Belgique, pour leur attachement aux principes du droit international et à l'arbitrage de l'ONU.
Le conférencier préconise l'intensification du dialogue entre les religions, les cultures et les civilisations et appelle à agir en vue de «la reconstruction des relations internationales sur la base du droit et de la légalité internationaux», de même que de réfléchir à une «révision de la structuration des Nations unies, de leur rôle et de leurs moyens d'intervention, afin qu'elles soient une force effective au service des causes de la paix, de la sécurité, de la justice, du développement et de la solidarité entre les peuples, et le garant de la protection de la souveraineté des Etats».
L'orateur estime l'espace euroméditerranéen investi d'un rôle pionnier dans ce sens, dans la mesure où, rappelle-t-il, la Déclaration de Barcelone englobe trois axes de coopération: le partenariat politique, qui vise l'établissement d'un dialogue confiant entre les pays de la zone, le partenariat économique et financier qui vise la construction d'une aire de prospérité partagée, à travers l'établissement d'une zone de libre échange et de coopération mutuelle, et enfin, la coopération dans le domaine social, culturel et humain, qui vise à faire évoluer les ressources humaines et à faciliter la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles.
Les pays du Sud en rangs dispersés
Insistant sur la nécessité d'une relance du partenariat euroméditerranéen, l'orateur a regretté que les pays de la rive sud se présentent en rangs dispersés face à une Union européenne qui bénéficie d'un consensus entre ses différents pays. De même, l'orateur a évoqué la disparité économique et technologique entre les deux rives, l'endettement dont souffrent les pays du Sud et la vision différente quant aux priorités.
Pour le partenariat équilibré et intense qu'il souhaite, M. Ahmed Ousmane appelle à l'adoption d'une approche politique, économique et sociale globale. L'orateur estime, par exemple, que l'Europe a une vision sécuritaire par trop excessive, au détriment des autres considérations. De même, déplore-t-il l'absence de structures permettant aux pays du Sud de peser dans les discussions avec l'Union européenne.
Enfin, l'hôte marocain a appelé à un renforcement décisif du volume des investissements européens dans les pays de la rive sud et souhaité voir se concrétiser une unité maghrébine solide qui puisse impulser le développement de tous nos pays.
Le professeur Sadok Chaâbane, membre du Bureau politique et ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de la Technologie, s'est chargé de la présentation de la deuxième conférence de cette première séance. Une conférence qui traite du thème «L'espace euroméditerranéen face à l'élargissement de l'Union européenne : défis et opportunités», à travers «l'expérience de la Tunisie, un pays émergent, situé au coeur de la Méditerranée». Le ministre s'est appliqué à indiquer aux illustres participants, en neuf points, «comment la Tunisie vit les transformations en cours», quelle est «son approche de l'avenir des relations internationales dans l'espace euro-méditerranéen» et quel intérêt «elle porte à l'édification de la grande "maison" méditerranéenne».
Une vocation méditerranéenne
Dans sa présentation, Dr Sadok Chaâbane s'est référé aux propositions récemment présentées par l'Union européenne élargie aux dix pays sud-méditerranéens, ainsi qu'aux pays d'Europe de l'Est et des Balkans, sous l'appellation de «nouvelle politique de voisinage».
Rappelant la vocation méditerranéenne de la Tunisie, le conférencier a indiqué que «l'édification de l'espace méditerranéen, ou de l'espace euro-méditerranéen, constitue un objectif majeur et une finalité essentielle» des programmes politiques tunisiens. Et l'universitaire de citer, à propos de ce «thème récurrent des discours» du Président Ben Ali, un paragraphe du discours du Chef de l'Etat du 7 janvier 1997 : «La dimension euroméditerranéenne est l'une des constantes essentielles des orientations de notre pays et de ses relations avec l'extérieur. Il s'agit d'une dimension civilisationnelle et historique qui a gagné en force et en solidité depuis la signature de l'accord de partenariat entre la Tunisie et l'Union européenne, et l'intégration de la Tunisie dans le processus d'édification de l'espace méditerranéen de coopération et de développement.
Nous sommes persuadés qu'il est indispensable que tous les Etats concernés oeuvrent à la consécration des principes de solidarité et de coopération équilibrée dans la zone euroméditerranéenne, dans tous les domaines, s'agissant en l'occurrence des fondements de la stabilité et du raffermissement du sentiment de confiance réciproque».
Et le conférencier d'illustrer les propos présidentiels en notant que «depuis l'apparition de ses premiers témoignages écrits, il y a 3000 ans, l'histoire de la Tunisie est intimement liée à la Méditerranée, en particulier, à son bassin occidental. Durant sept siècles, Carthage a disputé à Rome le pouvoir en Méditerranée occidentale, puis a fait partie de l'Empire romain pendant près de huit autres siècles. Les différentes langues méditerranéennes étaient pratiquées en Tunisie, et les Tunisiens ont toujours parlé plus d'une langue. Le latin a été langue officielle de notre pays pendant 11 siècles. Le christianisme en était la religion officielle durant 4 siècles. D'autre part, la Tunisie a fortement contribué à l'expansion de l'Islam, de Kairouan et de La Zitouna jusqu'en Espagne, en Sicile, en d'autres régions de la Méditerranée et en Afrique subsaharienne».
A propos de géographie, le conférencier a rappelé la position de la Tunisie au centre de la Méditerranée et point le plus avancé de la rive Sud, à 130 km de la Sicile et à 40 km de Pantelleria. C'est ainsi que «durant des millénaires, les villes et les cités méditerranéennes se sont partagé des parfums, ont eu des affinités culinaires».
Autre facteur de rapprochement, les noms des villes : la moitié des noms de villes tunisiennes sont d'origine berbère, carthaginoise ou romaine. Sans compter que plus de 80% des échanges commerciaux de la Tunisie «se font avec l'Europe méditerranéenne». Auxquels s'ajoutent le tourisme, les flux migratoires et la mobilité aux fins de formation.
Nouvelle politique de voisinage
Le ministre a ensuite évoqué la volonté d'ouverture de la Tunisie sur tous ses voisins, sur toutes les civilisations et en direction de tous les regroupements. C'est ainsi que la Tunisie, explique M. Châabane «accueille favorablement les projets de partenariat ou d'intégration, pourvu qu'ils soient fondés sur la réciprocité des intérêts et le respect mutuel». Ce qui explique bien pourquoi notre pays a été le premier à conclure, en juillet 1995, un accord de partenariat avec l'Union européenne, poursuit le conférencier, comme il a été «parmi les premiers à adhérer à la Ligue des Etats arabes» et «parmi les fondateurs de l'Organisation de l'Unité africaine, de l'Union du Maghreb Arabe et de l'Union africaine».
Abordant la «nouvelle politique de voisinage» proposée par l'Union européenne et accueillie par la Tunisie de manière positive et avec beaucoup d'optimisme, dans la mesure où elle est appelée à être «plus intéressante que le modèle actuel de partenariat». Surtout, a rappelé Pr Châabane, que M. Romano Prodi, président de la Commission européenne, qui a choisi Tunis pour en annoncer l'initiative, a déclaré, à l'occasion, que pour les pays concernés, cela correspondra à «une mise à niveau identique à celle des pays membres, à l'exception des obligations financières et la participation aux institutions»
Et le conférencier de passer en revue toutes les réformes réalisées en Tunisie ou en cours de réalisation qui «habilitent la Tunisie à accéder pleinement au nouveau programme de voisinage et à réussir son intégration au marché européen élargi».
Cependant, a-t-il affirmé, si dans ce processus de voisinage, l'adhésion est individuelle, s'effectuant au rythme que choisit le pays pour intégrer le marché unique, «l'Union européenne doit consentir aux pays partenaires toutes sortes de facilités, de dérogations et d'aides, nécessaires à leur pleine intégration au marché unique. Le succès de la politique de voisinage en dépend». Car il est clair pour Pr Chaâbane, qu'il «reste, en fait, beaucoup à faire, à cause du grand écart actuel entre ce qu'offre l'Union européenne aux pays en accession (545 euros par habitant et par an) et ce qu'elle offre aux pays méditerranéens (14 euros par habitant et par an, prêt BEI inclus)».
Le ministre a en outre souligné la nécessité de concevoir un mécanisme spécifique à cette politique de voisinage, «qui s'inscrive dans le cadre des institutions de l'Union européenne et qui permette aux pays voisins, individuellement ou collectivement, de participer aux décisions touchant à l'avenir des relations entre l'Union européenne et son cercle de voisins.» Les «liens conventionnels» étant appelés à se transformer graduellement en «liens institutionnels» assurant au voisinage «efficacité et pérennité» de manière à lui garantir une «dynamique intégrative et solidaire» qui puisse également servir «la solidarité et la compréhension entre les peuples des deux rives de la Méditerranée.» Et pourquoi ne pas créer, dans ce cadre, une Banque euroméditerranéenne comme l'avait suggéré le Président Ben Ali et une «Fondation euroméditerranéenne de dialogue des cultures», au service de cet «espace de compréhension et de bon voisinage.»
Et le conférencier de conclure que «quel qu'en soit l'élargissement à l'Est, l'Europe reste notre plus fidèle allié», que les pays de l'Union maghrébine doivent construire «un marché plus vaste, une économie plus intégrée et une société partageant les valeurs méditerranéennes, en l'occurrence l'ouverture, la modernité et la liberté» et qu'il nous appartient de «valoriser nos autres partenariats avec l'Amérique, l'Asie et l'Afrique, sur les plans bilatéral ou trilatéral, afin de bâtir un monde plus ouvert, plus prospère et plus sûr».
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