Par Mahmoud BOUALI.
2 Novembre 2003
Le destin de la Tunisie est tel que chacune des époques de son histoire se distingue par un rayonnement particulier, scintillement évanescent, fulgurance éblouissante ou lumière tranquille et soutenue, dans chaque domaine, c'est une découverte aisée à effectuer en remontant le cours des siècles.
Dans les sciences médicales surtout, cet éclat a persisté sans défaillance grâce à une pléiade de savants qui ont choisi délibérément ce cap de l'Afrique pour seconde patrie.
Attachement filial indéfectible pour sa patrie d'adoption : la Tunisie
Dans cette lignée prestigieuse. Charles Nicolle, par son génie, son abnégation, son labeur et son attachement à la Tunisie, occupe une place incomparable.
«Il n'y a point de patrie que d'origine, écrivait-il, quelques jours avant sa mort survenue le 28 février 1936, il en est d'adoption. Le savant transporté de son pays dans un autre, emporte avec lui, en lui, ses qualités natives. Il y ajoute celles qu'il emprunte au groupe humain dans lequel les circonstances l'ont implanté. On comprend qu'il aime sa nouvelle patrie. Il n'est jamais étranger à la première».
Même si l'histoire humaine n'est constituée que d'une infinité de cas particuliers, y a-t-il, à ce propos, épitaphe plus émouvante et plus véridique que celle à laquelle Charles Nicolle pensait lui-même : «Tu ne viendras pas sur un vaisseau aux voiles noires chercher mon urne. Je veux que mes cendres, mêlées au sol africain, perpétuent l'oeuvre de mes jours».
Cette oeuvre immense, exaltante, éminemment humanitaire avait été commencée bien avant la nomination de Charles Nicolle en Tunisie.
Né dans une famille de médecins rouennais, le 21 septembre 1866, il était à 27 ans interne des hôpitaux de Paris, docteur en médecine. Ce n'est qu'après dix ans d'exercice en France qu'il fut désigné, à partir du 1er janvier 1903, à la tête de l'Institut Pasteur de Tunis, la première filiale africaine de l'Institut Pasteur de Paris (créé le 7 septembre 1893).
33 ans d'activités scientifiques médicales au service de l'humanité et principalement pour le bien des Tunisiens
Des procédés de vinification où semblaient s'y concentrer à jamais les recherches, ces laboratoires allaient, par la volonté du nouveau directeur, se consacrer aux travaux d'intérêt médical et connaître, avec le succès le plus mérité, une splendeur et une renommée inégalées.
Au cours de ces 33 années d'activités déployées, principalement dans ce pays, Charles Nicolle a offert à la science une série tellement importante et si variée de découvertes qu'on ne saurait, ici,n'en donner qu'un aperçu bien sommaire.
Il a décelé l'agent du paludisme et a présenté la première application rationnelle de la quinine au traitement des fièvres intermittentes.
Il sut découvrir, de façon géniale, le mode de transmission du typhus exanthématique et, bientôt après, la méthode de prophylaxie. Les conséquences heureuses en furent d'importance capitale, car les endémies qui décimaient, autrefois, des populations entières anéantissant des milliers, des millions d'existences furent - grâce à ce bienfaiteur de l'humanité - enrayées et le seront toujours dès les premiers indices.
C'est également lui qui a révélé au monde savant un secteur pathologique insoupçonné, celui des «infections inapparentes».
De même, c'est lui qui étudia les conditions de transmission de la fièvre boutonneuse apportant de nouveaux éléments pour la combattre.
Il a découvert, aussi, le mode de transmission de la fièvre récurrente mondiale.
Il a réalisé, par ailleurs, les premières cultures de protocolaire du Kala Azar et du bouton d'Orient.
Il a effectué des travaux extrêmement profitables sur les sérums des convalescents du typhus exanthématique et de la rougeole.
Grâce à ses expériences, des progrès notables furent obtenus dans la connaissance de la peste et, plus précisément, dans l'éclosion de la peste pulmonaire.
Il étudie encore le trachôme, la bilharziose, la lèpre, la rage et un nombre impressionnant de maladies particulières aux animaux domestiques.
Importance immense, prestigieuse de l'apport scientifique tunisien au XXe siècle grâce à Charles Nicolle
Mais cette liste est manifestement incomplète. Telle qu'elle est présentée pourtant, elle montre l'importance de l'apport de la Tunisie dans les progrès de la médecine. «Il dépasse, notait un praticien éminent dans les «Archives de l'Institut Pasteur», il dépasse celui de n'importe quelle province française, celui de la plupart des Etats européens, celui de tous les Etats réunis de l'Amérique latine».
Entre-temps, Charles Nicolle effectuait plusieurs voyages d'études ou de propagande scientifique à l'étranger, visitant notamment la Grèce, l'Amérique du Sud, le Mexique, il entrait à la «Société de biologie» puis à «L'Académie de médecine»; en janvier 1932, il accédait à la chaire pastorienne au Collège de France.
Le Prix Nobel comme le Prix Osiris n'ont fait que souligner les aspects les plus connus de son oeuvre; ils ont, également, consacré la valeur inestimable de nombreuses découvertes dont il a enrichi la science comme celle des livres qu'il avait publiés sur divers sujets d'ordre philosophique et moral. Le Prix Nobel qui lui fut décerné en 1928 ne sera remis, de nouveau, à des savants français que 37 ans après. «C'est dire l'importance des travaux de Charles Nicolle dans l'histoire de la médecine contemporaine. Quant au Prix Osiris dont la valeur pécuniaire était considérable, il révèle au grand public que la pensée du savant voulait bien, de temps à autre, faire place à celle de l'homme de lettres, ce philosophe parfois sévère mais, le plus souvent souriant et entre toutes les grâces du monde comme le notait Georges Duhamel, le sourire de Charles Nicolle «est un des plus exquis».
Homme de science, homme de lettres humaniste génial
Dans ce même cerveau, qui avait déchiffré tant de mystères de la vie, furent conçues des oeuvres délicates, élaborées avec talent, ciselées avec art, par une plume experte. Cet admirateur de Corneille, ce disciple des encyclopédistes, écrivait avec ce talent exquis qui immortalise Anatole France : «Le pâtissier de Bellone», «Les feuilles de la Sagittaire» «Les menus plaisirs de l'ennui», «La narquoise», «Marmousse et ses hôtes», pour ne citer que ces oeuvres de fiction, comportant des pages dignes des plus belles anthologies et dégageant, pour la plupart, un ineffable parfum tunisien. Par son style si pur, il a fait revivre Carthage tout au long des siècles révolus, les rivages du Golfe de Tunis au siècle de Voltaire, et Djerba à l'époque normande. Seul, semble-t-il, parmi ses contemporains, parmi ses amis et collaborateurs, Etienne Burnet, savait atteindre ces cimes de la beauté littéraire, comme le prouve son roman «Loin des îcones».
Charles Nicolle utilisait, également, sa plume à des oeuvres plus graves dans «L'expérimentation en médecine» comme dans «La nature». Il exprima des réflexions dénotant une lucidité intrépide, une franchise admirable.
«La nature n'est point maternelle, s'écriait ce stoïcien! Elle n'est point maternelle. Nous lui appartenons cependant. A ce titre, elle peut nous éclairer», il ajoutait :
«Il nous faut vivre cette vie que nous n'avons pas demandée et dont tout autant que les animaux nous ignorons le sens».
«L'homme est doué pourtant de pensée. C'est ce don, justement, qui le différencie de tous les êtres qui l'entourent», et Charles Nicolle parle avec enthousiasme de la «merveilleuse destinée humaine» et formule cette devise : «Vivre comme si l'on devait toujours vivre».
D'où venons-nous, que sommes-nous, où allons-nous, qu'importe? Chaque jour nous rapproche de ce qui «nécessairement adviendra» mais, «chaque jour est une reconnaissance». Notre tâche n'est jamais finie, c'est à elle qu'il faut songer, à elle seule.
Au soir de sa vie - en 1935 - Charles Nicolle pouvait dire : «J'ai vécu, j'ai cherché, j'ai trouvé le moyen d'épargner des milliers de morts; une somme incalculable d'heures de souffrance. Mon existence finira comme celle du plus obscur de mes collaborateurs, je n'attends rien, ni récompense ni vie future».
Rencontre ultime de Charles Nicolle et de cet autre génie bien de chez nous : Augustin
Cette année-là allait lui apporter une lumière inespérée. Une morale d'essence religieuse allait lui révéler des horizons qui lui étaient restés quelque peu voilés. L'attitude janséniste devant la vie et surtout la mort et par de-là l'oeuvre de Saint Augustin, cet autre Africain, ont éclairé les derniers mois de la vie de ce saint laïque.
Se trouvant en France, et, sentant sa vie s'éteindre peu à peu, il décide de revenir dans cette Tunisie qu'il aimait tant et qu'il avait si souvent parcourue dans ses plus modestes recoins.
Le jeudi 27 février 1936, il se fait conduire à Carthage et contemple une fois encore la splendeur du golfe de Tunis.
Le lendemain, vendredi 28 février 1936 à 14h10, il expire.
Charles Nicolle avait exigé un enterrement très simple. Il avait interdit les discours. Sa volonté a été respectée. Une foule recueillie a pourtant suivi les obsèques. Revêtu de sa blouse blanche de laboratoire comme il l'avait demandé, Charles Nicolle repose dans l'Institut, à la place désignée par lui, dans le couloir d'entrée, recouvert d'une simple dalle de marbre ne portant d'autre inscription que son nom, l'année de sa naissance, celle de sa mort et ce seul titre : «Directeur de l'Institut Pasteur de Tunis».
Soixante-sept années se sont écoulées. Charles Nicolle est toujours vivant dans le coeur des Tunisiens. Son nom évoque pour tous une personnalité incomparable et une oeuvre sans pareille au service de l'Humanité. Depuis l'Indépendance, également, c'est un exemple pour ceux qui se destinent à atténuer les douleurs de l'humanité souffrante, et dont la vie sera ainsi plus justement encore, un repos total. Charles Nicolles reste, enfin, comme un guide sublime pour tous ceux qui cherchent le grand chemin de la libre coopération et de la solidarité humaine.
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